France

Professions de foi: en Île-de-France, le FN tenait le haut de la pile

Anaïs Leleux, mis à jour le 08.12.2015 à 17 h 13

Alors que traditionnellement les professions de foi sont classées dans le même ordre que celui des panneaux de propagande, le Front national a pu bénéficier dans la région d'un mystérieux coup de pouce.

Capture d'écran de la profession de foi du FN en Île-de-France

Capture d'écran de la profession de foi du FN en Île-de-France

D'aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours eu une drôle de passion pour le courrier. Les cartes postales, les prospectus, les factures, même. Je peux rentrer de week-end au beau milieu de la nuit, la première chose que je fais, sitôt la porte de l'immeuble passée, c'est de me jeter sur la boîte aux lettres. Il y a quelques jours, comme chaque matin, j'ai dévalé l'escalier avant de remonter, pile d’enveloppes à la main, m'installer à la table du petit-déjeuner.

À J-5  du premier tour des régionales, un rectangle de kraft estampillé «urgent élections» m’attendait. Ouvert, il laissait apparaître un papier sur fond bleu foncé, duquel quatre mots se détachaient en blanc: Wallerand de Saint-Just. «Premier papier de la pile, celui du candidat de Marine Le Pen pour la région Île-de-France», je lance à chéri en râlant. «Ça commence bien!»

Douze heures plus tard, et alors que l'incident du matin était presque oublié, le statut Facebook d'une amie venait rappeler le Front national (FN) à mon bon souvenir. 

Parce que je n’ai visiblement que ça à faire, je me suis dit que j’allais demander à tous mes contacts de la région parisienne quel parti ils avaient vu apparaître en premier en ouvrant l’enveloppe. Les réponses ne se sont pas fait attendre.

Lutte ouvrière systématiquement après

Alors, nous avons donc décidé d'aller plus loin. Et de demander à ceux qui n’avaient pas encore décacheté le courrier de se filmer au moment où ils le feraient. Prêts?


Dans les départements du 75, du 78, du 93, le FN apparaissait chaque fois en premier. Lutte ouvrière (LO) venait systématiquement juste après. Quant aux programmes des autres partis, ils avaient été regroupés en deux tas: le premier plié à l’intérieur du programme du FN, le second à l’intérieur de celui de LO. Une technique –connue en publicité sous le nom d’encartage– pour le moins inhabituelle. La tradition veut que les différentes professions de foi soient placées à la suite les unes des autres, dans le même ordre que celui des panneaux de propagande et des bulletins de vote, déterminé par tirage au sort.

«Un électeur a attiré notre attention sur le problème»

Dans les Hauts-de-Seine, le cas était un peu différent. Comme le rapporte Le Parisien, «toutes les circulaires des partis étaient liées, sauf une: celle du Front national, elle aussi pliée en deux, mais hors du reste du paquet».

Du côté des différents partis politiques, ces étranges mises sous pli ne sont pas non plus passées inaperçue.

Pierre Laurent gueulait parce qu’il avait remarqué que les papiers étaient foutus n’importe comment dans les enveloppes, FN d’abord

Une collaboratrice de la tête de liste Front de gauche

«Je vous confirme que dans mon département, pratiquement toutes les professions de foi sont dans ce cas», nous a rapporté un cadre d’Europe Écologie Les Verts.

Même retour de l’UDI: «Un électeur a attiré notre attention sur le problème et nous avons effectivement recueilli nombre de témoignages qui allaient en ce sens.»

«Je me souviens en avoir parlé avec Pierre [Laurent]», nous a confié une collaboratrice de la tête de liste Front de Gauche, premier sur les panneaux de la région. «Il gueulait parce qu’il avait remarqué que les papiers étaient foutus n’importe comment dans les enveloppes, FN d’abord.»

«Ce qu’on lit en premier retient davantage notre attention»

Si tous tiennent à ce que les bulletins soient soigneusement rangés dans les documents de propagande, c’est qu’ils redoutent l’influence de la publicité sur leurs électeurs. En politique comme en marketing, un prospectus va induire chez l’individu un souvenir inconscient, censé se réactiver lors d’une situation d’achat. Ou de vote, en l’occurrence.

Pour Delia Dumitrescu, docteur en psychologie de la communication politique et chercheuse à l’université de Gothenburg, en Suède, l’ordre d’apparition des programmes dans l’enveloppe, «parce qu’il le met en avant visuellement, risque d’avantager le candidat du FN». La spécialiste l’affirme, «ce qu’on lit en premier retient davantage notre attention. Le message, inconscient, c’est que, puisque ça arrive d’abord, c’est plus important. C’est pour cela qu’on essaye d’alterner les options. Des études relatives aux sondages d’opinion l’ont prouvé: l’alternative proposée en premier est généralement la plus choisie».

Cette primauté visuelle du FN, si elle ne risquait pas d’influencer tous ceux qui, en Île-de-France, savaient déjà pour qui ils vont voter, a pu s’avérer dangereuse, estime Delia Dumitrescu. «Surtout concernant les gens n’ayant pas encore pris leur décision. Les électeurs moins éduqués seront également plus sensibles à cette manœuvre.» Ce dimanche 6 décembre, la liste LR-UDI-MoDem-PCD de Valérie Pécresse est arrivée en tête en Île-de-France avec 30,51% des voix contre 25,19% des voix pour la liste PS-PRG-MRC-mdP-UDE de Claude Bartolone et 18,41% à la liste de Wallerand de Saint-Just. Lutte ouvrière est arrivé en septième position avec 1,4% des suffrages.

Le souci, comme nous l’expose Maître Jean-Christophe Ménard, avocat spécialiste du droit électoral et professeur à Sciences Po Paris, c’est qu’il n’y a «pas de disposition dans le Code électoral qui impose de classer les documents lors de la mise sous pli».

La société Koba déjà dans le viseur en 2012

Les cinq entreprises privées ayant remporté le marché groupé pour la mise sous pli et l’envoi des professions de foi et des bulletins, lancé en avril par la préfecture, sont donc, en l’absence de toute consigne dans le cahier des charges qu’elles reçoivent, libres d’assembler les documents comme bon leur semble.

La qualité de notre papier? Sûrement pas la meilleure, puisqu'on n'a pas de sous

Lutte ouvrière

Un vide juridique régulièrement dénoncé par les différents partis. Ces derniers temps, plusieurs d’entre eux s’étaient ainsi emportés contre les pratiques «tendancieuses» de la société Koba, «spécialiste de la relation client cross canal» qui s’est justement vu attribuer, cette année, les départements de Paris, des Yvelines, des Hauts-de-Seine et de la Seine-Saint-Denis.

En 2012,  des comptes avaient été demandés à l’entreprise après qu’elle s’est (déjà!) menée à un étrange exercice d’encartage. Les professions de foi de Nathalie Arthaud, de Philippe Poutou, d'Eva Joly et de Jean-Luc Mélenchon (de gauche) avaient été placées à l'intérieur de celle de François Hollande. Les programmes de François Bayrou, Jacques Cheminade, Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen (de droite) se trouvaient, eux, dans celui de Nicolas Sarkozy.

Un pur hasard, avait alors fait valoir Koba, qui se présente sur son site internet comme «leader de la propagande électorale depuis 2011». «Concernant l'assemblage, nous attendions les cinq premières professions pour commencer l'assemblage. Il se trouve que les cinq premières réceptionnées étaient le paquet avec M. Hollande. Nous avons encarté dans la profession de foi qui était de meilleure qualité, car la qualité du document est très importante pour la mise sous pli; il se trouve que le papier de M. Hollande et de M. Sarkozy est de très bonne qualité.»

Un acte de propagande volontaire?

Cette histoire de «qualité de papier», qui justifierait que cette année la profession de foi du FN encadre celle d’autres partis, nous a été resservie par le service de communication de la préfecture de Paris et d’Île-de-France. L’argument a bien fait rire Lutte ouvrière, deuxième parti «mis en avant» dans l’enveloppe. «La qualité de notre papier? Sûrement pas la meilleure, puisqu'on n'a pas de sous. Le papier du PS, par exemple, est d’une qualité supérieure au nôtre.»

Alors que Koba, contacté par téléphone, n’a pas souhaité répondre à nos questions. «On ne communique pas», a répété la chargée des (non)-relations presse –la solution pourrait venir, s’il est saisi dans les dix jours suivant la fin des régionales, du Conseil d’État, juge de l’élection.

Des atteintes aux règles définies par le Code électoral peuvent rester impunies si elles n’ont pas eu pour conséquence de modifier les résultats

«Ce que le Conseil chercherait alors à savoir, précise Maître Ménard, c’est qui a programmé le routeur, et comment. Si la personne souhaitait faire ressortir le FN en premier (et il y aurait là une manœuvre frauduleuse) ou pas. Ensuite, il faudrait se demander si le magistrat qui a présidé la Commission de propagande s’est rendu compte de ce qui se passait. Enfin, le conseiller d’État devrait déterminer si la manœuvre a été susceptible de porter atteinte à la sincérité du scrutin.»

Reste que, quand bien même il y aurait fraude, faibles sont les chances qu’elle soit sanctionnée. Autant les cas de magouilles électorales sont légion, comme le rappelait en 2013 un article de Slate, autant les punitions sont moins systématiques.

Une réforme à ne pas oublier

Le site Vie-puplique.fr l’explique: «La jurisprudence veut qu’une élection ne soit annulée, ou les résultats modifiés, que si les fraudes constatées ont eu pour effet de déplacer un nombre suffisant de voix pour fausser les résultats. Ainsi, des atteintes aux règles définies par le Code électoral peuvent rester impunies si elles n’ont pas eu pour conséquence de modifier les résultats.»

Alors que l’Assemblée nationale commence à auditionner des spécialistes en vue d’une refonte du Code électoral, on ne saurait que trop leur conseiller de s’intéresser à cette histoire de propagande. Les autres pays occidentaux l’ont bien compris, eux qui ont tous réglé la question des petits papiers dans les enveloppes: en période d’élections, l’idée d’une moralisation de la vie politique c’est un peu comme les promesses, ça n’engage que ceux qui y croient.

Anaïs Leleux
Anaïs Leleux (1 article)
Journaliste
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