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Pourquoi payer certains services sur internet me rend fou

Grégor Brandy, mis à jour le 22.12.2015 à 18 h 11

De nombreuses applications sont prétendûment gratuites, jusqu’à ce que l’on arrive à un certain stade...

 | Logan Campbell via Flickr CC License by

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«Putain, on a encore perdu des conversations. Faut vraiment qu’on sauvegarde les trucs dans Gmail!»

Régulièrement, on entend ce petit cri de désolation dans les locaux de Slate. Il y a quelques mois, nous avons abandonné les chaînes d’emails (au moins deux par jour) et leur avons préféré Slack: un logiciel de messagerie qui permet de communiquer autour de plusieurs thèmes (chaînes). On l’utilise tous les jours au bureau. C’est très pratique et c’est aussi gratuit. Jusqu’à un certain point. 

Si l’on veut y rajouter certaines fonctionnalités, il faut payer. Si l’on veut conserver plus de 10.000 messages, par exemple, il faut prendre un abonnement. Sinon les messages les plus anciens s’effacent au fur et à mesure. Et cet abonnement est plus cher à l’arrivée de chaque nouvel utilisateur. (Nous sommes déjà une trentaine.) On a donc décidé de faire des sauvegardes des choses qu’il ne fallait pas perdre dans un coin, et de crier dans l’open space dès qu’un truc intéressant disparaît.

En y réfléchissant, j’ai réalisé qu’il m’arrive d’avoir une réaction d’énervement assez similaire dans d’autres cas, la plupart des services que j’utilise étant gratuits jusqu’à un certain point.

Si j’ai effacé Candy Crush de mon smartphone il y a quelques mois, pour le bien-être de ma santé mentale –il m’arrivait d’imaginer des combinaisons quand je fermais les yeux, comme pour Tetris–, je me souviens de ces douloureux moments où je devais attendre avant de pouvoir atteindre un nouveau niveau. S’offraient alors quatre solutions: attendre, payer, demander à mes amis Facebook –qui sauraient alors que mon addiction à ce jeu était allée un peu trop loin– ou changer une nouvelle fois l’heure de mon téléphone pour lui faire croire que j’avais atteint les minutes d’attente nécessaires.

Si je veux aller sur Tinder, j’ai droit à un nombre de swipes limités (pour les profanes, ça veut dire que je ne peux valider le profil que d’un nombre limité de personnes). Au-delà, apparaît un message indiquant que, si je veux continuer, et profiter d’autres fonctionnalités, il va falloir là aussi mettre la main au porte-monnaie: pour la pub (là d’accord) mais aussi pour changer d’avis si j’ai exclu le profil d’une fille trop vite et que je veux revenir en arrière.

Si je veux prendre un avion, RyanAir va me promettre des réductions incroyables par rapport au prix de départ. Mais un bagage en soute va me revenir au tiers du billet. Si en plus de ça je veux quelques millimètres de confort supplémentaire ou une boisson, et sans compter le prix du billet de bus pour aller au lointain aéroport... je peux atteindre très vite le prix d’une compagnie normale. Voire davantage.

Si je vais sur un site web d’information un peu trop souvent, je risque de tomber sur un paywall qui va me demander de m’abonner pour pouvoir poursuivre ma lecture.

Et à chaque fois, j’ai beau savoir que ce serait normal de payer pour un tel service (particulièrement pour le dernier), ça me rend fou.

En fait, ce n’est pas tant la somme demandée que la promesse initiale qui explique cet énervement à devoir payer. Et c’est grâce à un épisode de «Planet Money», un podcast économique de la radio publique américaine (NPR) que je l’ai compris. 

«Planet Money» s’était intéressé à la réaction de soldats américains qui avaient dû, du jour au lendemain, payer pour des donuts à la Croix-Rouge, lors de la Seconde Guerre mondiale. L’une des théories développées par Uri Simonsohn, un professeur de commerce à l’université de Pennsylvanie, est celle de la «dépendance à la référence»:

«Si vous êtes habitués à un prix, alors la moindre augmentation semble dramatique, plus dramatique qu’elle ne l’est vraiment.»

Ce qui a été le cas lorsque la RATP a fait passer l’abonnement de mon pass Navigo de 67,10 à 70 euros par mois. Tout en sachant que Slate.fr m’en paie la moitié... C’était aussi le cas quand le prix de l’essence augmentait soudainement et que je me retrouvais à payer tout juste quelques euros de plus par semaine.

Au fond, peu m’importe l’ampleur de l’augmentation: mon prix de référence change. 

Mais dans le cas précis des vétérans et des donuts de la Croix-Rouge, le professeur donnait une deuxième théorie qui expliquait que, «le problème, ce n’était pas le prix»:

«C’était la façon dont la Croix-Rouge était vue par toute l’organisation. Il appelle ça un changement catégorique. “Imaginez que, pour Noël, vous alliez chez vos parents pour dîner. Après ce bon repas, ils vous disent que ce sera 10 euros par personne. Vous seriez contrarié. Vous ne seriez pas contrarié parce que c’est beaucoup 10 euros, mais parce qu’on ne fait pas payer ses amis ou sa famille. Donc ça change la nature de la relation.”»

Ça, c’est pour Tinder, par exemple. Pendant des mois l’application m’a laissé tranquillement swiper sans limite. Et puis, du jour au lendemain, c’en était fini. Et ce sont ces changements catégoriques qui sont les plus difficiles à mettre en place pour les personnes qui gèrent des entreprises et particulièrement des entreprises liées au web. Qui, par essence, et dans son entièreté, nous a d’abord semblé être un gigantesque espace de gratuité.

Enfin, si vous suivez l’actualité de la presse, vous savez probablement que tout est loin d’être au beau fixe et de nombreuses personnes blâment internet à ce sujet. En fait, plus qu’internet, ce sont les choix qui ont été faits au début de cette ère qui sont en partie responsables de la situation:

«Certaines personnes voient le New York Times comme un quotidien qu’ils ont l’habitude d’acheter, mais sur internet, comme de l’information sur internet. Et l’information sur internet, pour eux, ça devrait être gratuit, on ne devrait pas les faire payer pour ça. Et une fois que vous êtes dans la case information-qui-devrait-être-gratuite, c’est très dur d’en sortir. Changer de catégorie n’est pas facile. Demandez à la Croix-Rouge et aux vétérans.»

Grégor Brandy
Grégor Brandy (439 articles)
Journaliste
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