France

Régionales 2015: le discours raté de Cambadélis après le premier tour, symbole à lui seul des errements du PS

Aude Lorriaux, mis à jour le 08.12.2015 à 13 h 07

Tactique froide, autocongratulation déplacée, culpabilisation des électeurs abstentionnistes alors même que l'abstention baisse: le discours de Jean-Christophe Cambadélis est un concentré de tout ce qui ne va pas au parti socialiste.

Capture écran

Le ton est froid, technique, tactique. Dans le discours de Jean-Christophe Cambadélis, qui s’exprime ce dimanche 6 décembre au soir, vers 22 heures, aucune remise en question, mais deux messages, essentiellement: le PS se retire en Paca et Nord-Pas-de-Calais, pour faire «barrage républicain»; il appelle les abstentionnistes et ceux qui n’ont pas voté pour lui à se mobiliser, car le «total gauche» en fait «la première force de France», une sorte de mot d’ordre destiné à faire passer la défaite pour une victoire, et qui tournera en boucle toute la soirée. À Slate, cette déclaration nous a laissé une drôle de sensation, celle d’un discours qui sonne faux, et ne convainc pas. Nous avons voulu revenir dessus, voici donc une sorte de commentaire de texte.

L'image d'un tacticien

On ne sent ni peine, ni déception, ni réel triomphalisme chez Jean-Christophe Cambadélis. Le patron du PS est concentré sur ce qu’il dit, sur le message qu’il essaie de faire passer. C’est un tacticien, préoccupé dans l'instant par la «bonne stratégie».

Une stratégie dont on peut se demander si, comme lui, elle ne manque pas d’empathie: depuis des années, les experts n’ont eu de cesse de mettre en garde contre la déconnexion des élites avec les classes populaires. «Le FN a un succès auprès de catégories peu diplômées et très peu relayées au sein des appareils des autres partis. C’est une problématique fondamentale et un défi pour les partis dits de gouvernement», analysait encore ce lundi matin à la Fondation Jean-Jaurès Sylvain Crépon, maître de conférences en Science politique à l'université François-Rabelais. «Une tactique ne fait pas une stratégie», analysait quant à lui la veille dans Libération Nicolas Lebourg, spécialiste du FN.

1.L’absence d’autocritique

«Françaises, Français, les Français se sont exprimés, dans une France profondément marquée par les assassinats de masse, l’état d’urgence et la guerre contre Daech. Les enjeux régionaux ont pâti de cette situation à nulle autre pareille.»

C'est par ces mots que début le discours du premier secrétaire du PS. Alors qu'on attendrait une remise en question, une forme de regrets, un changement de stratégie, un appel à la l’intelligence collective pour tirer les leçons de cette défaite, Jean-Christophe Cambadélis choisit de pointer le climat anxiogène qui aurait, sous-entend-il, nourri le FN. 

Le constat n’est pas faux, mais il sonne aussi comme une excuse, alors qu'on attendrait plutôt des excuses. Les assassins, Daech, la guerre, en bref, la peur, ont en effet sans doute contribué à créer un climat anxiogène qui a profité au FN. Mais la peur a aussi été alimentée par le gouvernement, qui dans une forme de surenchère verbale n'a pas cessé d'employer le mot «guerre»

Il y avait là un espace pour une autocritique, qui ne viendra jamais tout au long de ce discours. Tout juste murmure-t-il du bout des lèvres, mais c’est désormais devenu un classique pour tous les partis après chaque élection, que l’abstention doit les faire «réfléchir».

2.La leçon de morale

«Cette abstention élevée doit faire réflechir les partis. Elle doit aussi interroger les citoyens. Le vote est une liberté pour laquelle nos aînés ont combattu, et qu’il faut préserver.»

Cette déclaration sonne comme une reconnaissance des failles des partis, mais aussi comme une sorte de culpabilisation des citoyens. Une leçon de morale qui paraît un peu déplacée quand on sait que l’abstention fleurit aussi sur le fossé qui s’est creusé entre les classes populaires et le PS, dont le parti est en grande partie responsable.

Plus tard, c’est la droite qui deviendra le coupable, cette fois de refuser tout «désistement républicain, accord technique ou simple retrait» en Paca et Nord-Pas-de-Calais-Picardie: «L’Histoire sera sévère pour ceux qui dans le moment traversé par la France disent plutôt l’extrême droite que la gauche», estime même le premier secrétaire du Parti socialiste.

3.L’autocongratulation déplacée

«Le total droite, entre 30 et 32%, le FN, entre 28 et 30%, [...] le total gauche laisse espérer de nombreuses victoires, et nous nous félicitons des appels au rassemblement. La gauche quand elle est unie est la première force du pays.»

Pour effacer sa défaite, le PS préfère regarder le total des voix de gauche plutôt que son propre score. «”Total gauche” is the new “on a gagné”», résume sur Twitter François-Xavier Bourmaud, reporter au service politique du Figaro. La consigne semblait avoir été passée environ une heure avant le début des résultats, comme le notait la journaliste Laure Bretton de Libération. Mais se réjouir du total de la gauche peut paraître un peu présomptueux, alors même que ce total est historiquement bas, comme le notait sur Mediapart le chercheur en sciences-politiques Fabien Escalona. «Le discours de Camba est lunaire», juge le politologue Joël Gombin«Parler de total gauche est bien illusoire», estime Nicolas Lebourg, qui montre qu'après le front républicain aux élections municipales à Perpignan, le FN n'a pas décliné, et s'est maintenu. Masquer la défaite par les chiffres ou par des alliances ne change rien au fond du problème...

Ce regain d’intérêt du PS pour les partis à sa gauche paraît par ailleurs opportuniste et peu sincère, alors que le gouvernement et le président n’en ont jamais, depuis la gauche plurielle, parus aussi éloignés. Parce qu'ils ont reculé sur de nombreux points en matière d’écologie (les portiques écotaxes, la taxe sur le diesel, Fessenheim, l’indemnité kilométrique pour le vélo rendue facultative) mais aussi entre autres parce qu'ils ont couru après les idées du FN en adoptant la déchéance de nationalité, ou ont fait la guerre comme aucun président avant Hollande ne l’avait faite. Autre symbole, dans son bureau de vote, le Premier ministre Manuel Valls avait pris avec lui un bulletin Pécresse, mais pas Front de gauche.

«C'est la magie du “total gauche, expression martelée dimanche soir par l'ensemble des responsables socialistes. À les écouter, c'est même comme s'ils avaient remporté haut la main le premier tour. Peu importe aussi qu'ils soient restés sourds depuis à tous les appels du pied de François Hollande pour réintégrer la majorité. Peu importe toujours les critiques acerbes et récurrentes de Jean-Luc Mélenchon contre le chef de l'État. Peu importe enfin que François Hollande, Manuel Valls et Jean-Christophe Cambadélis aient été incapables de réaliser cette union de la gauche avant le premier tour», écrit François-Xavier Bourmaud.

4.Le sacrifice qui ne sait pas se faire discret

«La gauche est donc le dernier rempart de la France républicaine contre l’extrême-droite xénophobe. [...] Pendant cinq ans, les socialistes ne siégeront pas dans ces régions. Nous mesurons la tristesse de nos militants, et de nos élus, qui ont vaillamment fait campagne, celle des citoyens, qui leur ont apporté aujourd’hui encore leurs suffrages. Ils rentrent en résistance. Ce sacrifice pour notre idéal démocratique ne sera pas vain. Il démontre que les socialistes savent être au rendez-vous de la République, quels qu’en soient les circonstances. Il démontre notre attachement à une certaine idée de la France. Nul doute que l’exemple de la rectitude dans la conviction mobilisera la gauche et les écologistes.»

Jean-Christophe Cambadélis, qui ne s’inquiétait pas tant que ça auparavant de la montée du FN, était plutôt opposé il y a quelques mois à l’idée d’un Front républicain. «Les déclarations extrémistes de Christian Estrosi et de Xavier Bertrand sur les réfugiés empêchent désormais le Front républicain», avait-il même déclaré à Libération, comme nous le faisions remarquer. Plus tard, le premier secrétaire de parti avait qualifié de suicide l’idée d’une fusion droite-gauche. Tactique à l’époque pour éviter d’accréditer l’idée d’une «UMPS»? Changement d’opinion? 

Peu importe, et après tout, seuls les idiots qui ne changent pas d’avis, alors pourquoi pas. Mais après ces déclarations, on aurait peut-être en revanche attendu du secrétaire du PS qu’il adopte un profil plus discret, et jette un peu moins de fleurs à son parti, devenu soudainement héroïque depuis que le vent a changé, et que l’heure est au sacrifice.

Cet article a été mis à jour le lundi 7 décembre à 20h24 pour ajouter des commentaires de Joël Gombin et Nicolas Lebourg.

Aude Lorriaux
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