Science & santéCulture

L'art peut-il nous faire prendre conscience du changement climatique?

Jules Fournier, mis à jour le 07.12.2015 à 17 h 37

Plusieurs initiatives artistiques ont fleuri à Paris à l'occasion de la COP21.

Olafur Eliasson, le 3 décembre 2015 à Paris. REUTERS/Benoît Tessier.

Olafur Eliasson, le 3 décembre 2015 à Paris. REUTERS/Benoît Tessier.

«Il ne faut pas vouloir objectiver à tout prix l’art, le réduire à des œuvres matérielles (peintures, sculptures)», m’explique Olafur Eliasson. «L’art, c’est un mode de vie, la façon dont nous nous identifions et dont nous communiquons ensemble –l’art, c’est notre mémoire et nos aspirations; pas nos monuments et nos places, mais la vie qui se déroule dans les interstices de nos bâtiments.»

Alors que les responsables internationaux sont réunis au Bourget pour tenter de parvenir à un accord contraignant sur la question climatique, l’art a investi la ville au titre même de cet événement que l’on pourrait pourtant penser, de prime abord, à mille lieues de considérations artistiques. Et pourtant, il n’en est rien: l’art a bien son mot à dire dans la question du changement climatique. Pourquoi? Parce que l’art a, plus généralement, toujours son mot à dire lorsque se pose la question de transformer le réel. Et parce qu’il serait même fou de vouloir laisser le monopole de cette question cruciale aux politiques et aux scientifiques qui, quelle que soit la qualité de leur travail sur le sujet, ne peuvent pas la traiter de façon globale.

Alors que les journaux évoquent, à longueur de journée, le drame climatique qui est en train de se jouer, l’illustrant par maintes données dont l’abstraction vaut incompréhension pour la quasi-totalité des gens, Olafur Eliasson veut montrer de façon concrète ce qu’il en est en laissant fondre devant le Panthéon douze blocs de glace disposés en cercle, tel le cadran d’une horloge. 80 tonnes de glace, soit l’équivalent du volume de glace qui fond dans le monde… chaque centième de seconde. «L’art parle au cœur», résume-t-il. Et l’on repense à Paul Valéry, qui écrivait que «la science étant la constitution de la connaissance à l’abri des émotions, elle s’obtient en niant régulièrement tout ce qui tient à l’état de rêve».

«Créer des imaginaires»

Pour Loïc Fel, responsable de la Coalition pour l’art et le développement durable (Coal), au cœur du dispositif ArtCop21 visant à coordonner les efforts dans l’organisation du volet culturel de la Cop, si le grand public manifeste régulièrement une certaine appréhension vis-à-vis de l’art contemporain, c’est à cause de son caractère autotélique, cette idée de «l’art pour l’art». Une approche formelle qui aurait conduit l’art à s’isoler et ne plus être un acteur de la société. Coal, au contraire, cherche à promouvoir des artistes qui se pensent également comme des acteurs sociaux et cherchent à accompagner par leurs créations les changements de représentation du réel.

Pendant la Cop, la Gaité Lyrique, «lieu culturel qui explore la création à l’heure du numérique», d’après les mots de son directeur général et artistique Jérôme Delormas, joue un rôle d’interface, de plateforme de rencontres –de créateur de liens «et de hasards» entre artistes, designers, scientifiques et entrepreneurs. De lieu de fête, aussi, pour montrer que l’écologie n’est pas un sacerdoce, que le vert n’est pas nécessairement gris. Derrière nous résonnent les premières notes du concert de Bessa organisé par les Inrocks Labs, comme pour corroborer ses propos.

Pour lui aussi, les artistes ont un rôle-clé en ce qu’ils «contribuent à créer des imaginaires vers lesquels les sociétés se dirigent –une responsabilité gigantesque!». Clémence Seurat, qui travaille avec lui, précise: «La fiction permet de réagencer le réel et de montrer que d’autres réels sont possibles». Loïc Fel est convaincu que ce que l’Histoire retient en matière artistique, ce n’est pas ce qui a eu le plus de succès dans le passé mais ce qui a eu le plus d’influence dans la construction du présent. À cet égard, il ne prédit pas une grande postérité à un artiste comme Jeff Koons, «épiphénomène culturel et social», parangon de l’art pour l’art.

Langage commun

Pour Olafur Eliasson, l’art a une dimension inclusive cruciale dans les sociétés contemporaines, dynamitées par des dynamiques d’exclusion. Il permet d’établir un langage commun, sur la base duquel on peut ensuite être tout à fait en désaccord. «Que quelqu’un me dise qu’il n’est pas d’accord avec Ice Watch, que ce n’est pas bien, etc –fine! Au moins, on se parle.» L’art comme créateur d’échanges à l’heure où les sociétés meurent de ne plus se comprendre.

Pour lui, l’idée de créer dans l’espace public est extrêmement importante pour, précisément, pouvoir jouer dans les «interstices des bâtiments» évoqués plus tôt… a fortiori à Paris, où le poids du passé est si prépondérant. Sa démarche: utiliser l’espace public comme un fertilisant au débat –faire pousser des initiatives depuis le bitume des places parisiennes. Voir les étudiants sortant de la Sorbonne par centaines à l’heure du déjeuner et qui, tombant nez-à-nez avec l’œuvre à peine installée, se la sont appropriée immédiatement, s’installant et s’asseyant au cœur même de sa création, fut comme une confirmation immédiate de l’importance du projet pour l’artiste.

Loïc Fel abonde dans son sens: si les grandes institutions culturelles, musées en tête, sont quelque peu à l’écart du bouillonnement artistique pendant la COP (et au-delà), c’est non seulement une question de capacité organisationnelle mais aussi et surtout de leur rôle même dans la société. Si leur soutien aux projets actuels apporte une légitimité bienvenue, elles ont eu l’intelligence de garder la distance nécessaire pour laisser fleurir et foisonner ces initiatives multiples. Or, faire entrer la créativité de l’art contemporain dans le cadre institutionnel pourrait figer la création. Les grands musées ont un rôle de patrimonialisation; ils entreront en scène dans un second temps.

«Vecteur de résolution de conflits»

Rassembler, c’était également le but du projet imaginé par We Love Art, l’agence à l’origine du festival musique x art x food écolo-friendly We Love Green, à la Philarmonie de Paris. L’idée était de créer un parcours d’exposition au gré d’une déambulation à travers le bâtiment, avec des scènes disposées çà et là pour créer une respiration entre les responsables officiels des négociations de la Cop, trop habitués à n’échanger que sous tension et en contradiction. Las! L’état d’urgence a eu raison de l’événement.

Évoquant un autre projet artistique qu’il porte à Paris en ce moment autour de Little Sun, son entreprise sociale qui donne accès à des petites lampes alimentées par énergie solaire pour éclairer des populations contraintes à n’être éblouies que par l’obscurité, Olafur Eliasson s’enthousiasmait également du «dynamitage des pyramides sociales» que l’art rend possible, connectant les gens «horizontalement et verticalement» (il donnait l’exemple de la lampe qui avait été offerte à Anne Hidalgo le jour même).

«Surtout, il ne faut pas regarder que l’œuvre d’art en tant que telle, concluait l’artiste danois. La culture, c’est un système pluriel, un vecteur de résolution de conflits autant qu’un travail sur nos expériences sensorielles qui lie ce que nous savons et ce que nous ressentons. Il ne faut surtout, surtout pas la réduire en la mesurant à l’échelle de sa fonctionnalisation.» Et d’ajouter, au moment de se séparer: «La culture, c’est aussi la qualité de notre conversation là, tout de suite!»

Jules Fournier
Jules Fournier (1 article)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte