Tech & internet

Les algorithmes sont nos amis

John Villasenor, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 10.12.2015 à 15 h 05

Si les algorithmes ont mauvaise réputation, c’est parce que ce sont des incompris.

«Pour moi, c’est du chinois.» | Nayu Kim via Flickr CC License by

«Pour moi, c’est du chinois.» | Nayu Kim via Flickr CC License by

D’accord, étant donné les nombreuses heures que j’ai passées ces trente dernières années à créer des algorithmes, à les exécuter sur des ordinateurs puis à disserter dessus dans des articles universitaires lus par un public restreint, je ne suis pas objectif. Mais, ce qui est sûr, c’est que toutes ces nuits et ces week-ends consacrés à l’écriture de codes informatiques m’ont donné la faculté d’apprécier le pouvoir des procédures, pas seulement dans le domaine de la programmation mais aussi dans beaucoup d’autres. Les algorithmes n’impliquent pas forcément des exploits de programmation compliqués; à la base, ce sont des séquences d’étapes visant à atteindre un but—et ils sont si basiques qu’il nous est facile d’oublier ce que serait notre monde sans eux.

Vous envisagez de préparer un bon petit repas maison? Vous n’y arriverez pas sans les algorithmes qui régissent la préparation des plats, ceux que l’on appelle plus communément des recettes. Vous essayez de choisir parmi les différents itinéraires possibles pour vous rendre au travail ou à l’école? Sans algorithmes, vous seriez incapable de prendre cette décision seul, et Waze ne pourrait pas le faire pour vous non plus. Sans algorithmes, les humains ne pourraient pas bâtir de maisons, les oiseaux ne pourraient pas construire de nids et les araignées ne pourraient pas filer de toiles.

Qu’on sache les reconnaître ou non, les algorithmes sous-tendent toutes nos tâches, des plus capitales aux plus banales –de notre choix d’université ou d’un logement à notre conscience, en nous habillant, qu’il faut mettre les chaussettes avant les chaussures et pas l’inverse. Lorsque nous réalisons une tâche qui nous est familière, comme lacer nos souliers, nous n’accordons pas la moindre pensée au rôle que joue l’ordre des choses ni au fait que terminer une étape permet de réaliser la suivante. Mais lorsque nous sommes confrontés à une tâche moins courante, comme l’assemblage d’un meuble tout neuf qui arrive sous forme d’un amas déconcertant de boulons, d’équerres et de bouts de bois, nous nous rendons immédiatement compte que les indications algorithmiques du manuel de montage même le plus mal écrit sont infiniment préférables à pas d’indications du tout.

Gestes ordinaires

Les algorithmes remontent à la plus ancienne trace historique écrite, et même à une époque antérieure. Prenez le boustrophédon, une écriture utilisée à l’occasion par les Grecs anciens et les Étrusques, dans laquelle les lignes consécutives s’écrivent dans des directions alternées comme on trace un sillon ou on tond une pelouse. Le mot boustrophédon associe les mots grecs bœuf et virage, écho de l’algorithme du labour en va et vient qui a sans aucun doute été réinventé des milliers de fois à mesure que l’agriculture se répandait dans la majeure partie du globe. Le mot algorithme lui-même a une étymologie aussi complexe qu'intéressante, avec des racines dans le moyen anglais [lui-même inspiré du vieil anglais, du latin, du français et des langues scandinaves; NDLR], le grec, le latin et le nom de l’un des plus grands mathématiciens de l’histoire, le pionnier de l’algèbre du IXe siècle Muhammad ibn Musa al-Khwarizmi.

Si nos appareils électroniques ont accéléré la vitesse de calcul de façon spectaculaire, les algorithmes qu’ils exécutent restent des entreprises fondamentalement humaines

Aujourd’hui, bien sûr, nous pouvons utiliser des ordinateurs pour exécuter des algorithmes. En fait, on peut affirmer sans exagérer que l’informatique elle-même est inséparable des algorithmes qui permettent son existence et que, par conséquent, les ordinateurs ne serviraient à rien sans les algorithmes qui sont exécutés à l’intérieur. Quand vous envoyez un SMS, faites une recherche sur internet ou téléchargez un film sur un ordinateur portable, vous profitez d’un ensemble imbriqué d’algorithmes interdépendants –certains qui réalisent des fonctions mathématiques de base comme des additions, d’autres qui s’appuient sur les additions pour effectuer des multiplications, et d’autres encore qui s’appuient sur ces fonctions pour transformer des images, des vidéos, des sons ou du texte en paquets de données binaires et les diriger vers leurs destinations.

Si nos appareils électroniques ont accéléré la vitesse de calcul de façon spectaculaire, les algorithmes qu’ils exécutent restent des entreprises fondamentalement humaines, conçues avec créativité et souvent ingéniosité en s’appuyant sur un héritage mathématique millénaire et en y contribuant à leur tour. Prenez les recherches sur internet. Ce geste est devenu si ordinaire que nous oublions à quel point il aurait été incompréhensible il y a quelques générations à peine. Une partie croissante du corpus de toutes les connaissances humaines est accessible sur internet à la majorité des habitants de la terre en moins d’une seconde. Le simple fait que cela soit possible est un témoignage de nombreuses réussites, notamment sous la forme de l’ensemble d’algorithmes créé par Google et ses prédécesseurs pour indexer de manière efficace une époustouflante quantité de données, et, plus impressionnant encore, les faire apparaître en un instant en réaction à quelques mots-clés.

Bon fonctionnement

Les algorithmes sauvent aussi des vies. Ils permettent le fonctionnement des appareils de tomodensitométrie, ou scanners, et d’imagerie par résonnance magnétique, ou IRM; ils aident les médecins à gérer les suspicions d'AVC chez leurs patients et régissent les modèles de prédictions météorologiques qui prévoient les tempêtes violentes. À l’avenir, des technologies d’évitement des collisions de plus en plus sophistiquées vont permettre une réduction conséquente du nombre de morts et de blessés chaque année dans des accidents de la route.

Les algorithmes peuvent aussi créer beaucoup de problèmes. On leur a reproché de contribuer au profilage racial par la police de Chicago, d’avoir supprimé les remboursements de soins de milliers de personnes âgées à bas revenus en Californie et d’avoir inscrit un garçon de 8 ans sur la liste noire des passagers aériens présentant un risque.

En bref, les algorithmes sont un reflet de ceux qui les ont créés et des organisations qui les utilisent: la plupart (mais pas toujours) sont bons et bien intentionnés mais ils sont également imparfaits et peuvent parfois avoir des conséquences involontaires. Ce n’est pas une raison pour jeter tous les algorithmes en bloc à la poubelle mais ça l’est certainement pour s’assurer qu’ils sont analysés non seulement avec des techniques de mesure traditionnelles comme le «taux de faux positifs» mais également en matière d’impacts sociaux. Et s’il est absolument indispensable de gérer les occurrences où l’utilisation d’algorithmes débouche sur des nuisances sociales, nous ne devons pas oublier que les algorithmes contribuent aussi au fonctionnement de la chaîne logistique qui apporte la nourriture dans les magasins d’alimentation, l’essence dans les stations-services et l’électricité dans les foyers et les bureaux. Sans eux, le big data ne serait qu’un amas incompréhensible de données, et les tablettes seraient encore en pierre.

John Villasenor
John Villasenor (2 articles)
Professeur de génie électrique
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte