France

Régionales: le grand malentendu

Gilles Bridier, mis à jour le 08.12.2015 à 11 h 09

Les électeurs devaient voter pour des Régions qui vont changer et qu’ils ne connaissent pas, et s’exprimer sur des sujets dont on ne leur a pas parlé lors de campagnes électorales qui ont tourné court.

Marine Le Pen  après l'annonce des résultats à Henin-Beaumont, en France le 6 décembre 2015. REUTERS/Pascal Rossignol

Marine Le Pen après l'annonce des résultats à Henin-Beaumont, en France le 6 décembre 2015. REUTERS/Pascal Rossignol

Les électeurs qui se sont exprimés aux régionales savent pour qui ils ont voté. Savent-ils aussi pourquoi? Bien sûr, mais ce n’est certainement pas pour des considérations spécifiquement régionales. Il est vrai qu’on ne peut guère imaginer consultation plus surréaliste pour la démocratie locale.

La carte des 22 régions françaises est sur le point d’être redessinée, mais l’ancienne organisation territoriale existe toujours jusqu’à début 2016. Car c’est au début de l’année prochaine que la carte de France ne comprendra plus que 13 régions.

 Si l’on considère que 6 régions resteront inchangées, les électeurs des 16 autres dans leur mouture actuelle se sont exprimés sur des entités encore virtuelles sans en connaître, pour la plupart d’entre eux, le périmètre futur.  Et dans une méconnaissance totale de la réalité des budgets à venir et de leur composition.

Autrement dit, dans ces 16 régions en voie de reconfiguration, la consultation électorale peut être assimilée à un vote «à l’aveugle» sur les sujets qui seront de la compétence des autorités régionales.

D’autant que, compte tenu d’un contexte politique particulièrement chargé suite aux attentats du 13 novembre et à la place donnée au réchauffement climatique à travers la COP21, la campagne pour les élections régionales a totalement tourné court.

Les électeurs ont voté sur des thématiques nationales, de sécurité et d’immigration sur lesquelles les autorités régionales n’ont pourtant pas la main, ou sanctionné l’exécutif pour sa politique sur l’Europe ou l’emploi comme s’il s’agissait d’une élection présidentielle. Un total malentendu!

Les dossiers régionaux à la trappe

L’échelon régional a toujours eu du mal à trouver sa place dans l’organisation administrative du territoire. Même si la victoire  du «non» au référendum voulu par le Général de Gaulle sur la régionalisation en 1969 répondait à bien d’autres motivations, elle exprimait malgré tout ce manque d’intérêt pour un niveau intermédiaire entre le département et la nation.

Aujourd’hui, les Régions ont plus de quarante ans d'existence mais les Français les jugent toujours fort éloignées de leur quotidien. Ce qui explique que moins d’un Français sur deux, selon un sondage TNS Sofres, s’intéresse à ces élections.

Ce désenchantement est à l’origine d’une forte désaffection qui s’est traduit par exemple, au premier tour des élections de 2010, par un taux d’abstention de 53%. Et ce ne sont pas, cinq ans plus tard et même avec un recul d’environ 4 points de l’absention, ces élections «à l’aveugle» qui auront permis de mobiliser les électeurs sur des thématiques régionales. Elles sont passées à la trappe. En se déplaçant aux urnes, les Français se seront exprimés sur d’autres enjeux.

Pourtant, les Régions exercent leurs compétences sur des aspects déterminants de la vie des Français. Elles gèrent des enveloppes financières importantes, de plus de 26 milliards d’euros, grâce auxquelles elles interviennent de plus en plus sur les grands dossiers économiques.

Les transports de la vie quotidienne «zappés»

C’est d’ailleurs une des orientations de la nouvelle organisation territoriale de la République, arrêtée dans la loi NOTRe de juillet 2015, qui leur transfère la responsabilité de la politique de soutien aux petites et moyennes entreprises et aux entreprises de taille intermédiaire. Elles héritent ainsi du vivier de l’emploi. Mais avec quels nouveaux projets et quels engagements des candidats? Compte tenu des différentiels de taux de chômage dans certaines nouvelles régions, les électeurs auraient apprécié des réponses circonstanciées.

Les Régions ont aussi la haute main sur les transports régionaux dont elles sont les autorités organisatrices. Elles y consacrent une grosse partie de leurs budgets, en moyenne de 22%, dont plus de 80% destinés au transport ferroviaire (avec les TER dont la fréquentation a progressé de 40% en dix ans). Pour certaines, l’effort est encore plus substantiel: 24% pour Rhône Alpes en 2012, 25% pour l’Ile de France, 26% pour la Bourgogne et pour Midi-Pyrénées, 27% pour la Picardie

Mais quelles sont les politiques prônées par les candidats pour demain dans la future région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes, alors que l’actuelle Aquitaine consacrait 20% de son budget aux transports en 2012 contre 10% pour Poitou-Charentes? Même interrogation pour l’Alsace (30%) et Champagne Ardennes (19%), qui seront réunies dans le même ensemble avec la Lorraine… Il y a d’autres exemples.

Les investissements réalisés par les actuels pouvoirs régionaux aussi bien dans les infrastructures que dans les matériels roulants ne sont pas forcément homogènes d’une région actuelle à une autre. Car les enjeux financiers sont très élevés. Quels choix seront retenus dans les nouvelles entités en fonction des candidats? Les transports du quotidien seront-ils harmonisés dans les nouvelles régions, ou y aura-t-il une qualité de services à plusieurs vitesses en fonction de l’existant? Autant d’interrogations sans réponses pour l’électeur. 

L’enseignement et la formation au second plan

La loi NOTRe prévoit aussi le transfert aux Régions des transports scolaires, si importants pour les familles, avec la capacité pour elles de déléguer ces transports aux départements. Un vrai sujet de vie quotidienne. Quelles solutions seront retenues? Les questions restent posées.

Même analyse pour l’éducation, puisque les Régions exercent leur compétence sur les lycées et interviennent dans le financement de la formation. En moyenne, environ 22% des budgets  sont consacrés à l’enseignement, et 19% à la formation professionnelle. Ce sont des instruments déterminants dans la lutte contre le chômage, dont disposent les Régions. Mais ce ne sont pas sur ces critères que les électeurs se sont prononcés.

Les transports, l’enseignement et la formation professionnelle représentent à eux seuls près des deux tiers des budgets régionaux. Et pourtant ils n’ont pas pesé lourd dans les votes alors que ce sont de vrais enjeux de la vie quotidienne des électeurs.

Les incertitudes ne s’arrêtent pas là. Alors que les élections départementales se sont tenues en mars dernier en pleine incertitude sur l’avenir de cet échelon territorial bousculé par les intercommunalités et les métropoles, bien malin qui pourrait prédire comment évoluera le paysage des Régions qui seraient forcément concernées par de nouveaux transferts de compétences si le département venait à perdre les siennes… ou à disparaître.

C’est dans ce contexte on ne peut plus embrumé que les électeurs ont été invités à voter. Pas étonnant qu’ils aient répondu à des questions qui n’auraient pas dû se poser, ou qu’ils aient renoncé à s’exprimer.

Gilles Bridier
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Journaliste
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