France

En 2021, les transports en commun d'Île-de-France seront incroyables

Vincent Manilève, mis à jour le 14.12.2015 à 10 h 16

Les candidats aux élections régionales d’Île-de-France rivalisent de fantaisies pour séduire les électeurs sur le sujet des transports. Comme c’est bientôt Noël, nous avons décidé de les croire et de réaliser leurs promesses.

Montage photo réalisé à partir d'une photo Wikimédia | Lukke via Wikimédia CC License by

Montage photo réalisé à partir d'une photo Wikimédia | Lukke via Wikimédia CC License by

Paris, janvier 2021. 

 

C’est son dernier verre. Il est 3 heures 30 du matin, le bar est quasiment vide, normal pour un jeudi. Paul n’écoute plus son amie Laura depuis plusieurs minutes déjà. Le regard rivé sur son smartphone, il profite des derniers pourcentages de batterie pour acheter un ticket de RER. Pas besoin de regarder les horaires, les RER A passent toute la nuit en continu. À cette heure-là, il attendra au maximum son RER 20 minutes et il sera à Cergy dans une heure environ. Il finit sa pinte, la pose sur la table poisseuse du bar, règle son ardoise, dit au revoir à Laura qui n’a qu’un simple bus à prendre pour rejoindre son studio, et sort affronter la nuit glaciale. 

 

Quelques minutes plus tard, en attendant sur le quai, il constate que son téléphone s’est éteint. Impossible de jouer à Candy Crush Ultimate Final Saga. Face à l’ennui, Paul relève les yeux et son regard tombe sur deux agents de sécurité, que deux collègues viennent relayer, puis sur les murs de la station, désespérément blancs. Il y a quelques semaines, la région a interdit la publicité dans les transports en commun. Fini les affiches proposant des cours particuliers en anglais ou les écrans animés vantant la dernière série télé à la mode. Le jeune homme esquisse un sourire en se repensant aux publicités qui, il y a encore quelques semaines, recouvraient tous les murs pour annoncer la sortie de Star Wars X.

 

Au bout de six minutes à peine, un RER A entre en station. L’automatisation des lignes a finalement du bon, se dit Paul, le trafic est plus fluide depuis qu’on a remplacé les conducteurs dans Paris. Autre coup de chance, il s’agit de l’une des dernières rames ultra-modernes mises en place début 2020, avec la climatisation et des écrans informatifs derniers cris. Le jeune francilien jette un œil à l’étage et opte pour l’une des places isolées en bout de wagon, où une prise de courant est libre. Il s’assoit, évite de poser ses pieds sur le siège d’en face (les caméras sont partout) et branche son téléphone pour l’allumer et le recharger. Premier réflexe, consulter son fil Instagram: l’accès à 3G et la 4G a été généralisé partout dans les transports souterrains depuis quelques années déjà. 

 

Mais pas le temps de regarder la dernière vidéo de son YouTuber préféré, un texto assez inquiétant surgit sur son téléphone. Il a été envoyé par Laura il y a une vingtaine de minutes:

 

«Alors voilà. J’étais dans le bus 21, il n’y avait pas grand monde. Mais à un moment un type est venu s’asseoir à côté de moi. Il a commencé à me poser plein de questions, etc. Un relou de première classe. Sauf qu’à un moment, il a commencé à me raconter des trucs dégueulasses en posant son bras sur mon épaule. J’ai pas réfléchi, j’ai demandé l’arrêt du bus avant mon stop, j’ai pris en photo le mec, je l’ai envoyé au service de signalement et je suis partie. Un agent présent à bord s'est occupé de lui. Le gars a rien compris à ce qu'il lui arrivait. Je suis chez moi maintenant, mais je te cache pas que j’ai bien flippé.»

 

Paul l’appelle immédiatement. Son amie lui raconte que la police l’a appelé à la suite du signalement via SMS pour lui expliquer qu’ils avaient une autre information le concernant. Après vérification, ils se sont aperçus qu’il était recherché pour d’autres petits larcins et avait été condamné à trois reprises par le passé. «Il sera au moins interdit de transports en commun», lui a expliqué l’officier.
 

Paul raccroche et regarde l’écran à disposition dans le wagon: aucun retard prévu, il lui reste à peine deux arrêts, il sera chez lui après 45 minutes de trajet à peine.

L'histoire de Paul en RER A pourrait bien devenir réalité: toutes les mesures citées dans le texte ci-dessus sont extraites des différents programmes des principaux candidats aux régionales. 

Valérie Pécresse (Les Républicains) souhaite par exemple interdire l’accès aux transports aux délinquants multirécidivistes, accélérer le renouvellement des rames et les équiper de caméras vidéo protection. Claude Bartolone (PS) propose de son côté des transports 24 heures sur 24, un «numéro d'urgence pour le signalement d'agressions ou d'agissements sexistes ou sexuels, contactable par SMS», une police des transports, le pilotage automatique sur les RER dans Paris. Et tout deux proposent de rendre Internet accessible (3G et 4G) dans les tronçons souterrains.  

De son côté, Emmanuelle Cosse (EELV), qui a fusionné sa liste avec Bartolone, propose d’offrir un pass Navigo aux Franciliens qui abandonnent leur véhicule polluant; Nicolas Dupont-Aignan (Debout la République) veut généraliser la présence d’agents de sécurité après 21 heures dans les gares et le frontiste Wallerand de Saint Just veut installer «des caméras de vidéo-protection dites intelligentes» dans tous les transports.

Lors du débat d'entre deux tours sur i-Télé, le 9 décembre, les candidats LR, PS et FN ont réaffirmé leur détermination à améliorer la sécurité dans les transports en commun.  «On va mettre de la vidéo-protection et on va mettre 250 policiers des transports en plus. On va également demander la carte d'identité obligatoire», a assuré Valérie Pécresse pendant que Claude Bartolone proposait «un corps unique de sécurité sur l'ensemble des personnels de sécurité de la SNCF, de la RATP et du réseau Optile».

Les transports en commun sont un enjeu déterminant dans ces élections dont le deuxième tour se déroule dimanche 13 decembre. D’abord parce que selon un sondage Ifop/JDD paru fin septembre, «l’amélioration et le développement des transports en commun» est la troisième priorité des électeurs, juste devant l’éducation. Ensuite parce que la ponctualité et le confort lors des voyages en transport en commun reste problématique: trois recours viennent d’être déposés contre la SNCF, la RATP et la région pour le manque de ponctualité des rames. Peu étonnant donc que les candidats rivalisent de mesures pour séduire les millions d’usagers quotidiens.

Peu étonnant non plus qu’une partie de ces mesures soit jugée complètement irréalisable aux yeux de certains professionnels. Laurent Gallois, agent de conduite depuis 1989 et président de la commission économique du CDEP RER RATP, affirme au téléphone à Slate.fr qu'à «tous les niveaux de l'entreprise [RATP]», ses collègues sont «complètement désabusés par ce que proposent les candidats». De plus, ces derniers auraient de grandes lacunes en matière de fonctionnement des trains:

«Parmi les mesures aberrantes, la circulation des métros, du RER et Transilien 24h24 est dans le peloton de tête des annonces démagogiques. Au-delà du coût, la maintenance préventive de l’infrastructure afin d’assurer une sécurité ferroviaire optimum se réalise pendant l’interruption du service voyageurs, ce qui au regard de l’annonce n’est pas compatible.»

Il estime également que l'une des mesures de Claude Bartolone sur «l'automatisation des lignes de métro, RER et Transilien avec à la clé une augmentation de 30 à 40 % de capacité [le nombre de passage de rames et donc la prise en charge des voyageurs, NDLR] est surévaluée».

Et bien sûr, les promesses concernant des chantiers d'envergure pour rénover les rames et les infrastructures relèvent surtout de l'effet d'annonce. D'autant plus que des projets de longue date et demandant plusieurs années sont déjà lancés. C'est «peu crédible compte tenu de toutes les contraintes techniques et industrielles, ajoute Laurent Gallois à propos des propositions des candidats. Chaque ligne a un cahier des charges spécifique en termes de besoin, d’infrastructures, etc. Cela ne s’improvise pas en si peu de temps.» Bernard Gobitz, vice-président de l'Association des usagers des transports en île-de-France (UAT), explique à Slate.fr qu'il est effectivement «difficile de réaliser ces projets sous une seule mandature»«Il y a déjà des projets lancés qui ont du retard, comme par exemple le prolongement de la ligne 14, dont le délai a été repoussé de 2017 à 2019.» Son association a par ailleurs publié un avis pessimiste sur les propositions des différents candidats, que ce soit sur les délais ou le financement

En revanche, en ce qui concerne les aménagements intérieurs, Bernard Gobitz explique que pour ce qui est de la 3G et de la 4G, «il s'agit de choses très complexes à mettre en place mais qui ne demandent pas des investissements très lourds». La climatisation et la réfrigération dans les trains, mises en place progressivement, sont une «priorité pour les voyageurs et leur confort» et de grandes améliorations devraient se faire sentir dans les années qui viennent. 

Tous ces chantiers, facilement réalisables ou non, restent bien souvent incompatibles avec les discours politiques et les mandats de cinq ans. Et c'est là tout le problème: les préoccupations des politiques sont parfois déconnectées de celles des usagers. Les transports en commun auront donc besoin de beaucoup plus de temps et d'efforts que prévu pour pallier leurs difficultés. S'il fallait positiver un peu on pourrait dire que, aujourd'hui, des signes d'espoirs existent: le premier budget de la région concerne justement les transports, et Bernard Gobitz de l'AUT a noté que «les transports publics en Île-de-France sont considérés comme l'un des premiers sujets pour les candidats, ce qui est nouveau. C'est déjà une bonne chose.» Patience donc, et rendez-vous dans cinq ans. 

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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