Monde

Après San Bernardino, le défi de la lutte contre le terrorisme isolé

William Saletan, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 07.12.2015 à 2 h 32

La fusillade survenue en Californie l'a montré: il est très complexe d'arrêter des terroristes en puissance qui agissent isolés. Surtout quand, comme aux États-Unis, l'accès aux armes reste relativement facile.

San Bernardino, le 4 décembre I REUTERS/Mario Anzuoni

San Bernardino, le 4 décembre I REUTERS/Mario Anzuoni

En ce moment, les enquêteurs de plusieurs pays sont en train de rechercher des gens susceptibles d’être impliqués dans le massacre survenu mercredi dernier à San Bernardino, en Californie. Ils cherchent des preuves que quelqu’un, quelque part, a dirigé ou guidé les tueurs, Syed Farook et Tashfeen Malik. Peut-être vont-ils trouver une connexion quelconque, mais il y a une possibilité plus dérangeante: c’est celle qu’ils ne trouvent rien. Qu’il s’avère que Farook et Malik n’ont jamais reçu de paquet suspect ou de mission de l’étranger. Qu’ils n’ont reçu qu’une idée: tuer des Américains.

C’est cette voie qu’emprunte le terrorisme. À une époque de communications instantanées, mondiales et décentralisée, il est souvent difficile d’expédier des objets ou des gens. En revanche, il est très simple de transmettre des idées. Les gouvernements peuvent inspecter les cargaisons, interdire l’entrée des migrants et construire des murs à la Trump le long de leurs frontières, mais ils ne peuvent pas arrêter le flux des idées. En Occident, les politiciens s’en vantent souvent, comme si les idées irrépressibles ne pouvaient être que bonnes. Mais tuer des infidèles n’est qu’un message parmi d’autres qu’il suffit d’un téléphone et d’une appli pour diffuser. Nous pouvons surveiller des réseaux de terroristes ou d’extrémistes. Mais quand le réseau ne contacte jamais le tueur –quand l’unique connexion entre eux est un esprit impressionnable qui entend un appel lancé au monde entier–, comment trouver et arrêter ceux qui sont sur le point de frapper?

À la recherche d'un réseau

San Bernardino illustre bien le problème. Pour obtenir un visa pour les États-Unis, Tashfeen Malik –qui aurait fait allégeance à l'EI dans un post Facebook pendant les attaques de mercredi– a dû se prêter à un entretien en face à faceà un relevé d'empreintes et à des vérifications visant à prouver qu’elle ne figurait sur aucune liste de contrôle du terrorisme. L’enquête a porté sur ses lieux de travail, sur l'historique de ses déplacements et sur sa famille. Cette procédure est censée être particulièrement stricte pour les personnes originaires de pays très contaminés par le terrorisme comme le Pakistan, dont elle était native. Ensuite, pour obtenir sa carte verte, elle a dû se soumettre à d'autres vérifications de sécurité nationale qui utilisent des données du FBI et du département de la Sécurité intérieure. Elle a passé ces contrôles avec succès, les plus récents en juillet dernier. À présent, les Pakistanais essaient de rejeter la responsabilité de sa radicalisation sur l’Arabie saoudite tandis que les Saoudiens prétendent ne pas disposer d'informations qui la relieraient à des militants.

Le recteur de la mosquée raconte que Farook n’a jamais exprimé de colère vis à vis de son travail ni en parlant de politique

Né à Chicago, Syed Farook a grandi en Californie. Depuis la tuerie, les enquêteurs ont découvert qu’il avait des contacts avec des gens «associés» au Front al-Nosra (branche syrienne d’al-Qaïda) et avec le groupe somalien al-Shabab. Mais les enquêteurs concèdent sous couvert d’anonymat que tous ces indices remontent à plusieurs années, qu’ils ne sont «pas substantiels» (comme aimer une page Facebook par exemple) et qu’ils n’impliquent personne «d'un intérêt conséquent pour l'enquête». Vendredi soir, personne n’avait encore trouvé de lien avec l’EI. En gros, selon le directeur du FBI James Comey, «nous n'avons aucune indication que ces tireurs… faisaient partie d'un réseau».

Pas grand-chose à voir

On peut toujours surveiller des mosquées, et c’est ce que nous faisons d’ailleurs. Selon le Wall Street Journal, la mosquée que fréquentait Farook «avait établi un contact régulier avec la police» mais personne n’avait remarqué le moindre signe alarmant chez lui. Le recteur de la mosquée raconte que Farook n’a jamais exprimé de colère vis à vis de son travail ni en parlant de politique. Quand à Malik, elle n’allait même pas régulièrement à la mosquée. Elle était tellement discrète que même ses beaux-parents affirment qu'ils ne la connaissaient pas vraiment.

On peut toujours dire aux gens: «Si vous voyez quelque-chose, dites-le». Mais au bureau de Farook, mis à part la barbe qu’il s’était laissé pousser après son retour d’un court voyage en Arabie saoudite, il n’y avait pas grand-chose à voir. Ses collègues trouvaient qu'il s'entendait bien avec eux. Juste deux semaines avant l’attaque –sans doute longtemps après qu’il avait commencé à accumuler des munitions et des bombes artisanales–, il aurait tenté d’expliquer, pendant une conversation au bureau, que l’islam était une religion pacifique.

Le goût des armes à feu

En regardant ce que Farook postait en ligne, nul n’aurait pu deviner qu’il était radical. Il parlait de Michael Jordan, de voitures vintage et du plaisir de manger au restaurant et de faire des randonnées. Dans les profils des sites de rencontres, il se décrivait comme «très large d'esprit» (bien qu’également «religieux mais moderne») et disait être ouvert à une relation avec une non-musulmane. Le frère de Farook, qui porte un nom presque identique, a servi quatre années dans la marine américaine.

La police a découvert que le couple possédait 2.500 cartouches pour les armes d’épaule et 2.000 cartouches pour les armes de poing

Au maximum, vous auriez appris que Farook aimait les armes à feu. Selon un de ses profils en ligne, il aimait «juste passer du temps à s'entraîner sur des cibles dans le jardin». Et si vous aviez accès à ses relevés bancaires, vous auriez pu déduire qu’une partie de ses achats aurait pu servir à fabriquer des bombes artisanales. Mais ce qui aurait vraiment attiré votre attention, ça aurait été les armes à feu et les munitions. Farook et Malik ont lancé leur attaque avec deux armes semi-automatiques de calibre .223 et deux pistolets semi-automatiques 9mm. La police a découvert ensuite que le couple possédait 2.500 cartouches pour les armes d’épaule et 2.000 cartouches pour les armes de poing, plus 1.600 munitions supplémentaires dans leur voiture.

Dans le monde idéal de la NRA

Voilà qui soulève une question. Si on ne peut empêcher les idées de traverser les frontières –si on ne peut surveiller chaque nœud de chaque réseau ni scruter chaque âme, ni savoir à l’avance qui est en train de se radicaliser–, alors il faut chercher un autre genre de transaction, plus matériel, à surveiller ou contrôler. La plus évidente de ces transactions est l’achat d’armes. Dans le monde idéal de la National Rifle Association –un monde dans lequel les armes à feu sont librement accessibles et notre seul moyen de réglementer leur utilisation passe par le traitement des maladies mentales, et à l’occasion par la vérification des casiers judiciaires–, quiconque n’a aucun antécédent peut acheter toutes les armes et toutes les munitions qu’il veut, sans éveiller le moindre soupçon. Même Syed Farook.

Je suis sceptique quant à l’utilité des lois sur le contrôle des armes à feu. Les armes utilisées à San Bernardino avaient apparemment été achetées légalement en vertu des lois relativement strictes de Californie, puis modifiées illégalement. Rassembler la majorité des armes à feu de ce pays serait logistiquement impossible, et décréter la déclaration obligatoire un gigantesque défi politique.

Mais si on se refuse à entreprendre une quelconque sorte d’enregistrement ou de contrôle des armes, alors il ne nous reste plus que la psychologie du tireur. Et ce que San Bernardino vient juste de démontrer de la plus épouvantable manière qui soit c’est que nous sommes encore moins capables de pister la psychologie des gens que de pister les armes. Alors si vous voulez tout mettre sur le dos de l’islam radical, allez-y. Et dites-nous comment vous comptez vous y prendre pour contrôler le flux de l’islam radical entre la Syrie et la Californie. Si vous ne pouvez répondre à cette question, alors demandez-vous si vous aimez la liberté au point d’être prêt à défendre le droit de tous, y compris des candidats au djihadisme, à amasser et à porter des armes non-déclarées.

William Saletan
William Saletan (79 articles)
Journaliste
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