Monde

Le puissant et problématique éditorial anti-armes à feu du New York Times

Repéré par Jean-Marie Pottier, mis à jour le 06.12.2015 à 11 h 34

Repéré sur The New York Times

Montage des éditoriaux du New York Times le 13 juin 1920 et le 5 décembre 2015.

Montage des éditoriaux du New York Times le 13 juin 1920 et le 5 décembre 2015.

«L'épidémie d'armes à feu»: sous ce titre, le New York Times a publié, samedi 5 décembre, son premier éditorial en première page depuis... le 13 juin 1920.

Dans la presse américaine, les sections information et éditoriaux sont traditionnellement nettement séparées: le directeur de la rédaction du New York Times, Dean Baquet, a comparé dans The Daily Beast cette séparation à celle de l'Eglise et de l'Etat. Dans la foulée des fusillades contre un centre du Planning familial dans le Colorado et un centre d'assistance aux handicapés en Californie, le prestigieux quotidien a décidé de faire une exception. Son directeur de la publication, Arthur Sulzberger Jr., a justifié cette décision par la volonté de «faire passer un message fort et visible de frustration et de colère à propos de l'incapacité de notre pays à mettre fin au fléau des armes à feu» et a estimé que «même à l'ère numérique, la première page demeure un moyen incroyablement fort et puissant de faire remonter des problèmes qui demandent notre attention».

L'éditorial du New York Times est indubitablement fort, estimant que «le fait que des civils puissent légalement acquérir des armes faites pour tuer des gens avec une rapidité et une efficacité cruelle constitue un scandale moral et une honte nationale» et rappelant que, au-delà de l'attribution de la tuerie de San Bernardino à un couple inspiré par l'organisation Etat islamique, «ces tueries régulières constituent, à leur façon, des actes de terrorisme».

Mais, au-delà des réactions politiques sans surprise ou outrancières (un chroniqueur conservateur a publié une photo de son exemplaire du quotidien criblé de balles...), cet éditorial n'est pas sans poser une série de problèmes.

Celui, d'abord, du choix de publier un tel texte en première pages après plus de 95 ans d'«abstinence». Le journaliste médias de la NPR, David Folkenflik, souligne l'étonnement qui s'est emparé de bon nombre de commentateurs:

«Cela signifie que le New York Times n'avait pas proposé d'éditorial de première page sur, disons, le péril soviétique, l'Holocauste ou la débâcle au Vietnam. Ce sont des sujets sur lequel le journal n'a pas jugé bon de peser de tout son poids.»

Même argument, sur un ton beaucoup plus offensif, du côté du chroniqueur conservateur Jonah Goldberg, de la National Review:

«Le Traité de Versailles, [...] la Grande Dépression, Pearl Harbor, le pacte germano-soviétique, [...] l'Holocauste, le maccarthysme, le Plan Marshall, [...] la crise des missiles de Cuba, l'assassinat de Kennedy, le Civil Rights Act de 1964, [...] la résolution du golfe du Tonkin, le Watergate, le retrait du Vietnam, [...] la crise des otages en Iran, les Contras, le sida, le mariage gay, l'accord sur le nucléaire iranien: voici quelques-uns des sujets sur lesquels le New York Times a décidé de ne pas publier d'éditorial en première page.

 

Mais "l'épidémie d'armes à feu" en Amérique? Voici qui mérite un éditorial en première page. Mieux, cela vaut de se vanter du fait qu'il s'agit du premier du genre depuis 1920.»

Se pose également un problème de fond sur l'efficacité du message: le Huffington Post estime que cet éditorial appelle à mots couverts pour une interdiction de la vente d'armes d'assaut, alors que l'essentiel de la violence par armes à feu est causée par des armes de petit calibre. Rappelant le caractère profondément clivant de la question des armes à feu aux Etats-Unis, avec des opinions fermement enracinées, le Washington Post estime lui que «la question est de savoir si ce genre de messages [...] provoqueront un changement. Et ceux qui l'espèrent risquent d'être déçus».

De ce point de vue, la conclusion la plus dévastatrice est peut-être celle tirée, sans commentaire, par beaucoup de médias américains, comme Slate.com, quand ils rappellent que le dernier éditorial de première page du New York Times avait eu pour but, en 1920, d'alerter ses lecteurs sur la médiocrité du candidat républicain à la Maison Blanche, Warren G. Harding:

«Il a fini par gagner.»

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