France

La France a déjà connu de nombreux cas de fusions de listes droite-gauche

Aude Lorriaux, mis à jour le 06.12.2015 à 20 h 17

La question va de nouveau se poser pour le Parti socialiste et les Républicains après les résultats du premier tour des élections régionales.

Quelle sera la stratégie électorale du PS? | ajari via Flickr CC License by

Quelle sera la stratégie électorale du PS? | ajari via Flickr CC License by

Il y a quelques mois, le scénario était jugé farfelu par de nombreux commentateurs. Fusionner les listes PS et LR au second tour des régionales? Un «suicide» pour Jean-Christophe Cambadélis, qui avait sommé en septembre le ministre anonyme qui avait lancé ce ballon d’essai de «se nommer», ou de «la fermer». Pourtant l’hypothèse s’est peu à peu approchée, jusqu’à devenir un des scénarios tout à fait crédibles pour le second tour, évoqué par Manuel Valls, face aux scores du Front national. Mais est-elle tout à fait nouvelle? Et si elle ne l’est pas, à quel moment, dans quelles conditions, et pourquoi des listes de gauche et de droite ont-elles fusionné?

Aux régionales, des alliances mais pas de fusions

Aux élections régionales, il n’y a jamais eu de tel cas de fusion, explique Frédérick Sawicki, professeur de science politique à l'université Paris I-Panthéon-Sorbonne. En tous cas pas de fusions de listes stricto sensu. En revanche, des alliances ont bien eu lieu, notamment en 1998, entre la droite et l’extrême droite, après le premier tour. Avant 2004, les élections n’ont de toutes façon qu’un seul tour, et les élus doivent dans la foulée désigner un président de région. Cette année-là, la gauche arrive en tête dans douze régions, mais sans majorité absolue. L’alliance de la droite avec le FN peut faire basculer la région. Malgré l’appel de Jacques Chirac, qui insiste sur la nécessité de «ne pas transiger» avec le FN, comme le racontaient deux de nos confrères de Slate, cinq régions vont désobéir.

C’est le cas par exemple en Rhône-Alpes, où la liste conduite par Charles Millon n’obtient que 38% des voix, quasiment à égalité avec ses adversaires de la gauche plurielle alliée aux écologistes. Le seul autre parti qui a réussi à passer la barre des 5% (nécessaire pour avoir des élus) est le FN, qui obtient plus de 22% des voix. Une alliance avec lui peut donc permettre d’élire un président de région de droite, ce que tente Charles Millon. Il ne restera président de région qu’un an, avant que son élection soit invalidée par le Conseil d’État.

Pour éviter que ne se reproduise ce «vendredi noir», comme on l'a appelé, une réforme du mode de scrutin est introduite. À partir de 2004, les élections ont deux tours, et le parti arrivé en tête au second tour bénéficie d’une prime majoritaire: il rafle d’emblée un quart des sièges à pourvoir. C’est ce système qui se retourne aujourd’hui contre les partis dits «républicains», en favorisant le FN… Sauf si des fusions de listes ont lieu au deuxième tour, chose encore jamais vue depuis la réforme.

Des fusions contre les gaullistes et communistes

Il y a déjà vu cependant dans l’histoire des cas de fusions gauche-droite, mais plutôt pour les municipales, et dans de rares cas lors des législatives. Tout dépend ce que l’on appelle «gauche» ou «droite», explique Frédérick Sawicki, et aussi de ce que l’on appelle «fusion». À l’époque, le parti radical est vu comme étant à gauche, ou de centre gauche, et il a pu s’allier ponctuellement avec le centre-droit lors des législatives, explique le chercheur. Mais il ne s’agissait pas lors des législatives de «fusions de listes», mais plutôt de constitution de listes communes avant l’élection, puisqu’en 1919 et 1924, le scrutin n’a qu’un seul tour. Par ailleurs, sous la IIIe République, «la SFIO n’a jamais fait d’alliance avec la droite».

La donne change à partir de la IVe République. Il s’agit alors de contrer le gaullisme, que les socialistes abhorrent en raison de ses aspects favorisant le «culte du chef». Et la guerre froide change aussi les relations que la SFIO entretient avec le PCF, son ancien frère de combat. Il n’est plus question de faire alliance avec un parti qui s’est aligné sur l’Union soviétique. La SFIO est alors prête à faire des alliances avec des partis de centre droit comme le MRP (Mouvement républicain populaire), voire avec des partis de la droite traditionaliste, comme le CNIP (Centre national des indépendants et paysans). 

«C’est un peu comme si aujourd’hui on avait un front de gauche à 20%, qui du coup empêchait Les Républicains et le PS d’avoir à eux seuls une majorité. Ils seraient certainement poussés à se rapprocher, commente Frédérick Sawicki. Nous avons un scrutin majoritaire à deux tours qui limite ces risques, mais si nous avions un système proportionnel, il y a fort à parier qu’une partie de la droite serait amenée à s’aligner avec des socialistes... C’est peut-être d’ailleurs ce qu’il faudrait: le système majoritaire empêche aujourd’hui de gouverner car les partis ne sont élus qu’avec 25% des électeurs et mènent de toutes façons une politique centriste.»

Une loi est mise en place en 1951, qui permet aux différentes listes de passer des accords entre elles avant les élections: c’est la loi des apparentements. Si plusieurs listes apparentées obtiennent la majorité des sièges (50% au moins), elles les raflent tous. 

«Il y a eu dans ce cadre en 1951 des accords départementaux entre les socialistes, les centristes du MRP, les radicaux et dans certains cas avec les modérés contre les gaullistes et les communistes. Au sens strict ce n’était pas des fusions de liste se présentant en bloc devant les électeurs, car il n’y avait qu’un seul tour, mais cela correspondait bien à des accords politiques entre partis dits "républicains" par opposition aux"extrêmes", dits non républicains», résume Frédérick Sawicki.

«Voir la SFIO et le MRP ensemble n’allait pas de soi»

C’est aussi et surtout lors des élections municipales sous la IVe République qu’on trouve de nombreux cas, où il s’agit bien, cette fois, de fusions de listes «au sens sens strict». En 1945, à Nice, par exemple, la «Liste républicaine et socialiste» de Jacques Cotta, composée de membres de la SFIO et du Parti républicain, radical et radical-socialiste, va fusionner avec la liste du MRP, tandis que le CNIP de Jacques Médecin se retire. Impossible, cependant, de comparer ce type de fusion avec celle que constituerait aujourd’hui une fusion de liste PS-LR:

«L’alliance des démocrates chrétiens et des socialistes est très classique à l’époque. C’est comme si aujourd’hui on avait des socialistes alliés au Modem, qui est un lointain héritier du MRP. C’est un parti très européen, favorable à l’amitié franco allemande, qui possède une philosophie humaniste, explique Frédérick Sawicki. Mais à l’époque c’est quand même une transgression car il y a un clivage très fort autour de l’école: la SFIO va souvent rompre les accords avec MRP sur la question de l’enseignement privé. Voir la SFIO et le MRP ensemble n’allait pas de soi».

Mitterrand casse les alliances gauche-droite

Pendant la Ve République, les fusions de listes aux élections municipales sont rendues impossibles pendant une longue période, entre 1964 et 1983, pendant laquelle une loi est introduite qui «est faite pour casser les alliances de second tour»: les listes sont bloquées dès le premier tour sans fusion possible dans les communes de plus de 30.000 habitants. Ce qui n’empêche pas des alliances de se faire dès le premier tour. Et avant cette période, les fusions gauche-droite vont d’ailleurs plutôt bon train. Lors des elections municipales de 1959, à Amiens, par exemple, SFIO, MRP et CNIP partent ensemble dès le premier tour, et fusionnent au second tour avec l’Union pour la nouvelle république de De Gaulle (UNR) contre le PCF. La même année la SFIO fusionne au second tour avec le MRP à Arras et à Roubaix, et on trouve de nombreux autres exemples.

À partir de 1981 cependant, François Mitterrand impose l’union de la gauche aux socialistes, et les alliances gauche-droite se raréfient. Aux élections municipales de 1983, toutes les fusions de listes concernent des partis de gauche avec des partis de gauche ou de droite avec la droite. Ce schéma va perdurer longtemps, et se reproduit aux élections de 1989, 1995 et 2001. Seule exception en 1995, à Mulhouse, où l’ex-ministre de Nicolas Sarkozy Jean-Marie Bockel, qui est alors élu PS, réunit sur une même liste appelée de «Front Républicain» le PS et l’UDF, pour contre le FN Gérard Freulet, qui a obtenu 30% des voix. Le tout avec le soutien de Lionel Jospin, qui vient tout juste d’essuyer une défaite à l’élection présidentielle face à Jacques Chirac.

 «Ça ressemble à une tortue romaine avec le socialiste Jean-Marie Bockel qui tire et le PSD Joseph Klifa qui pousse», commente alors Libération.

«C’est propre à la personnalité de Jean-Marie Bockel (qui finira par rejoindre Nicolas Sarkozy après avoir tenté de montrer un courant blairiste au sein du parti socialiste, ndlr) et à la situation strasbourgeoise, mais c’était très transgressif quand même», se souvient Frédérick Sawicki.

Plus proches de nous, on retrouvera des fusions de listes gauche-droite aux municipales et aux cantonales de 2008, lorsque le PS fusionne avec le Modem, comme à Grenoble, Lille ou Marseille. En 2014 on trouve aussi quelques anomalies: une candidate PRG fusionne avec la liste de Jean-Claude Gaudin (UMP) à Marseille, et surtout, transgression des transgressions, Alain Lipietz (EELV) fusionne avec l’UMP. «Situation ubuesque à Villejuif, dans le Val-de-Marne. Les dissidents socialistes et écologistes ont rejoint les listes UMP-UDI, opposées à la maire communiste sortante», raconte alors l’Obs. Il est suspendu dans les trois jours qui suivent puis exclu du parti quelques mois plus tard.

Et aujourd’hui?

La situation actuelle est tendue, au point que même le premier ministre, Manuel Valls, s’est impliqué dans le débat, prenant parti pour une fusion de listes dans les cas les plus critiques. La question «se posera», a-t-il estimé sur Public Sénat la veille des attentats: 

«Chacun devra prendre des responsabilités. (...)  Nous faisons la différence, et la droite républicaine devra, elle-aussi, faire le choix et ne pas renvoyer dos à dos l’extrême-droite et la gauche. Le soir du premier tour, il ne faudra écarter aucune hypothèse et tout faire pour empêcher le Front national de gagner une région.»

Cette solution ne fait pourtant pas l’unanimité à droite: Nicolas Sarkozy a fermement rejeté l’idée, indiquant que Les Républicains se maintiendraient partout où ils seraient en mesure de le faire. Elle ne fait pas non plus l'unanimité chez les électeurs: à peine la moitié des sondés (46%) sont favorables à une telle initiative, une petite majorité y est opposée (53%), selon un sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé entre les 21 et 27 novembre 2015.

Au PS, les avis sont partagés, les militants un peu déboussolés. «Quand on regarde les projections annoncées dans les sondages, on est dans une situation inédite. Le FN est en situation d’arriver en tête et au delà de 35% dans quatre à cinq régions de France. S’il n’y a pas soit des fusions de toutes les listes, soit des retraits de liste, le FN va présider quatre ou cinq régions française. Cette situation met les partis devant des dilemmes stratégiques et moraux sans aucun précédent. Quelles que soient les déclarations qui sont faites aujourd’hui, on risque d’avoir des situations cacophoniques avec des tensions très fortes, surtout si Nicolas Sarkozy maintient ses listes. Il n’est pas sûr qu’à l’intérieur d’un parti d’une même région tout le monde soit d’accord, si dans un département une liste PS fait un bon score et si dans un autre elle obtient un mauvais score.» Réponse dans quelques jours...

Aude Lorriaux
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