France

Clearstream: la bataille de l'opinion

Alexandre Lévy, mis à jour le 05.10.2009 à 18 h 03

Prévenus, parties civiles et avocats font tout pour mettre l'opinion de leur côté. Notamment grâce aux smartphones.

Au téléphone, la responsable de communication du Tribunal de grande instance (TGI) de Paris est débordée. Et un peu excédée: «Ah non Monsieur, je ne peux pas vous accréditer. Cela fait trois mois que les listes sont complètes. Et aujourd'hui, la salle est pleine comme un œuf. Il y a même des journalistes accrédités qui ne peuvent pas y accéder, vous vous rendez compte!».

N'en déplaise à Sylvie Polack, ce jour-là la salle d'audience est presque vide: nous ne sommes qu'au deuxième jour du procès Clearstream et c'est au tour de Florian Bourges, le stagiaire par qui tout est arrivé, de déposer à la barre. Le jeune homme employé dans un cabinet d'audit au moment des faits, explique pourquoi il a transmis les listings de la chambre de compensation luxembourgeoise au journaliste Denis Robert. Mais il est surtout très technique, et l'assistance ne suit pas. La salle se vide petit à petit, seuls les prévenus et certains de leurs avocats écoutent ses explications. Au fond, il y a bien quelques confrères de la presse écrite, mais ils semblent plus occupés à discuter entre eux.

Dehors, en revanche, la foule grossit à vue d'oeil: il y a les curieux, ceux qui font la queue pour occuper les quelques rares places réservées au public et surtout les journalistes de télévision et de radio. Ce sont les plus avisés; certains ont même pris leurs aises en apportant de la lecture (des livres de fiction) et des tabourets. Ils ont vite compris que Florian Bourges est «rasoir». Ils savent que tout se jouera à l'interruption de séance. Et là, c'est le coup de feu. Dans ce tourbillon de robes noires, de micros et de caméras, on reconnaît les «professionnels de la profession», les collègues qui suivent les affaires de justice. Ils interpellent les gendarmes par leur prénom, connaissent les portes dérobées et les passages secrets du Palais de justice et, surtout, ils sont les plus rapides. (Une mention spéciale pour les consoeurs de France 3, croisées encore au procès du «gang des barbares» au début de l'été).

Les prévenus refusent de parler? «Ils sont comme les femmes, ils disent «non» jusqu'à que ce que... », plaisante une journaliste télé. Et puis, il y a les avocats. Eux, disent rarement non. Ils peaufinent leurs interventions, soignent leur phrase, cherchent les formules choc. On l'a dit et redit: l'enjeu de ce procès est autant dans le prétoire, face aux juges et aux magistrats, que dans les médias - face à l'opinion publique, nationale et même internationale!

Mais la salle d'audience, qu'elle soit vide ou pleine à craquer comme lors des dépositions des «vedettes», reste quasiment inaccessible. Du coup, les informations circulent de façon très fluide entre le dedans et le dehors, grâce aux nouvelles technologies : sms, emails, twitter... Autant pour tromper l'ennui que pour partager avec le reste du monde les rebondissements du procès. Car y-a-t-il une demande réelle de la part du  public ou ce sont les médias qui l'ont créée?

De nombreux journaux ont décidé, via leurs sites Internet, de suivre en temps réel le déroulement des débats. Le plus souvent leur contenu télégraphique frustre davantage qu'il n'informe. Il ne rend pas compte de ces petits détails qui font la qualité d'un procès de cet acabit: l'expression d'un visage, l'échange muet entre l'avocat et son client... Une chose est sûre, l'info, qu'elle vienne du dedans ou du dehors, est immédiatement mise à contribution dans les stratégies des différents protagonistes. Ainsi, grâce à son smartphone, Olivier Metzner, le conseil de Dominique de Villepin, apprend tout de suite la gaffe de Nicolas Sarkozy qualifiant depuis New York les prévenus de «coupables». Et cela lui permet d'enfoncer immédiatement le clou, en pleine séance, sur la présomption d'innocence. Cette fois-ci, l'avocat du Président, Thierry Herzog, semble dépassé... Du moins par l'actu. Iphone ou Blackberry?

Tous les protagonistes de ce procès ont d'ailleurs compris l'importance des médias, notamment électroniques, dans leur stratégie de défense. Dominique de Villepin, qui il y a encore quelques mois demandait à sa secrétaire d'envoyer un email, a choisi de communiquer sur le procès presque uniquement sur la Toile. Jean-Louis Gergorin a embauché une spécialiste en communication personnelle...

Du côté des parties civiles, le procès ne se résume pas à Nicolas Sarkozy, connu pour ses coups de sang dès que l'on évoque «l'affaire». Dans un autre genre, Edwy Plenel est très actif lui aussi. Aujourd'hui patron du magazine en ligne Mediapart, l'ancien directeur de la rédaction du Monde n'a de cesse de dénoncer, à la barre comme dans son média, le «déficit démocratique» que révèle selon lui cette affaire. Au passage, il dédouane aussi Dominique de Villepin de l'accusation d'avoir comploté contre son rival Sarkozy. Selon lui, c'est l'actuel chef de l'Etat qui lui a tendu ainsi un piège pour mieux le «pulvériser» par la suite. Une thèse que les journalistes de Mediapart confortent tous les jours avec de nouvelles révélations sur les liens supposés entre les faussaires des listings et Nicolas Sarkozy.

Alexandre Lévy

Lire également: Nicolas Sarkozy n'est pas un citoyen ordinaire, Le procès Clearstream est fini, Jean-Louis Gergorin, la stratégie du complot, Sarkozy et Villepin ont franchi les bornes et Villepin et la basse police.

Image de Une: Dominique de Villepin s'adresse aux journalistes Gonzalo Fuentes / Reuters




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