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Daech, état d’urgence, mouvements sociaux: la grande confusion

À Paris, le 3 décembre 2015. REUTERS/Éric Gaillard.

À Paris, le 3 décembre 2015. REUTERS/Éric Gaillard.

De la focalisation sur la dénonciation de l'état d'urgence à l'usage qui est fait de ce dernier, de grandes confusions planent sur les combats de l'après 13-novembre

Il y aura d’autres morts, d’autres carnages, d’autres exterminations, en France et ailleurs. Pourquoi? Parce qu’il est fort difficile de lutter contre ce nouvel adversaire, étant donné les méthodes qu’il emploie et les caractéristiques de nos sociétés. L’absence totale de scrupules est une arme particulièrement sophistiquée. Certains d’avoir absolument raison, sûrs de l’impunité puisqu’ils sont prêts à mourir, les terroristes s’enfoncent comme une lame affûtée dans nos fragilités.

Quant à nos régimes, contrairement à la légende bâtie par des foucaldiens, ils n’étaient pas d’abord ceux de la méta-surveillance, du contrôle total et du super Big Brother, mais ceux des caches multiples, des préparatifs indétectables dans les plis et replis de la société réelle. Celle qui se caractérise par les grands nombres, l’urbain démentiel, les mobilités et la complexité. Aucun panopticon: une tunique trouée, des enchevêtrements, des plans multiples, des invisibilités à foison, des peaux qu’on enlève et dessous il y a une autre peau, puis encore une autre... Tel est notre monde. Et voilà qu’en plus, le terrorisme est ambulant alors que les frontières, justement, pour le meilleur et pour le pire, sont devenues des passoires.

La vraie mondialisation est opaque et tragique

Le terrorisme islamiste, cet hydre à deux têtes (Daech et al-Qaida), ne fera aucune différence ni entre les démocraties, ni entre les gens. Les démocraties ont adopté des régimes très variés par rapport au phénomène terroriste? Cela n’entrera pas en ligne de compte. Les uns et les autres peuvent quand même redouter le pire. Certains Etats ont opté pour un multiculturalisme assumé, en droit ou en fait, d’autres s’y sont refusés? Tous sont en danger. Des pays ont une politique étrangère et militaire offensive contre Daech, d’autres s’en abstiennent? L’appartenance à l’une ou l’autre de ces catégories ne changera rien: les énergiques et les timides seront cibles à part égales.

La coalition hétéroclite –qui va de Dominique de Villepin jusqu’à Clémentine Autain en passant par Pierre Manent– pour nous expliquer que la chose qu’il faudrait changer après les attentats, c’est la politique (intérieure et extérieure) de la France, se trompe aussi complètement qu’il est possible. Il faudrait que la France s’approche du grizzly et lui mette doucement  la main sur le museau. Il va nous faire un câlin, c’est sûr! Au fond, ces vieilles querelles entre le djihad et nous, ce serait un gros malentendu.

Nous venons de subir une attaque exceptionnellement grave. Voici pourtant que la grande clameur anti-sécuritaire cherche déjà à nous la faire oublier

Non. Le grizzly n’est pas outragé par nos politiques: il a faim, et très envie de planter ses canines. Alors, les tueries continueront en Europe, les catholiques continueront d’être expulsés du Moyen-Orient, les juifs d’être une cible mondiale rien que parce qu’ils sont juifs... et les musulmans non conformes au fanatisme continueront à mourir par dizaines de milliers en Syrie, en Irak, en Libye, grâce à Daech, même si la France change de politique, tant que Daech n'aura pas été détruit. Quant à nous, on oublie trop vite, en se focalisant sur la tuerie du Bataclan pour en tirer des conclusions hâtives sur les objectifs des terroristes, que s’il n’y avait pas eu un dispositif de sécurité dissuasif à l’entrée du Stade de France, il y aurait eu des centaines de morts dans les gradins. Les théories selon lesquelles la cible de Daech était le Paris jeune, moderne, cosmopolite et branché n’ont pu fleurir qu’en esquivant les milliers de péquenauds du stade de France qui n’ont du leur salut qu’à des vigiles payés au salaire minimum. Le total-terrorisme ne fera AUCUNE DIFFÉRENCE. Il possède, de ce fait, un énorme avantage au commencement de la bataille.

Nous venons de subir une attaque exceptionnellement grave et sommes menacés d’en subir d’autres. Voici pourtant que la grande clameur anti-sécuritaire cherche déjà à nous la faire oublier, consacrant l’essentiel de ses ressources intellectuelles et de ses forces militantes à essayer de changer l’ordre du jour pour que n’y figurent que les points sur lesquels elle est à l’aise. Ce sont bien ceux qui clamaient par discours, motions et écrits divers durant ces derniers mois (et même après les attentats de janvier) qu’on exagérait le danger terroriste, que les médias en faisaient trop, etc., qui se reconvertissent désormais dans la lutte exclusive contre l’état d’urgence. «Non à l’état d’urgence permanent», comme vient de le clamer, après le NPA, le Syndicat de la magistrature. Non au confusionnisme, plutôt.

Mais quelle est donc la réponse qu’il fallait, selon eux, organiser après le 13 novembre? Elle se lit, en creux, dans d’innombrables tribunes de circonstance: aucune. Pas question de bouger. Eloge de la placidité. Cet «ordre sécuritaire» odieux qu’on dénonçait tant avant, il était finalement parfaitement adapté à la situation. Ainsi, dotés des dispositifs militaires, policiers et judiciaires qui avaient laissé passer les tueurs du Bataclan et négligé les explosés du stade de France, nous étions et sommes encore suffisamment pourvus. Sans qu’on y touche, ils deviendront miraculeusement performants. Bref, il est urgent… d’attendre la suite. Ces braves gens ont le temps. L’époque, elle, nous mord la nuque avec ses tirs à balles réelles.

Qui gouverne vraiment l'état d'urgence?

Mais décidément, rien n’est jamais simple dans la vie. Voilà qu’un mauvais virus circule dans la réplique au terrorisme. Le gouvernement, en laissant les services de police et de gendarmerie élargir les mesures permises par l’état d’urgence à des personnes ou des groupes (zadistes, écologistes, manifestants pacifiques de la COP21, etc.) qui n’ont manifestement rien à voir avec le total-terrorisme islamiste, a commis une énorme erreur.

Le principe de l’état d’urgence n’était pas critiquable, mais les usages qui en sont faits actuellement sont une faute majeure

Manifestement, ni monsieur Cazeneuve ni madame Taubira ne contrôlent vraiment ce qui se passe à l’échelle locale. Les amiraux fixent la feuille de route, puis ils s’enferment dans leurs cabines. Mais les officiers de quart, eux, ont tendance à naviguer comme bon leur semble: alors ils tirent des bords, sur les à-côtés de la menace. Toutes sortes de services d’ordre et de renseignement font en ce moment le siège des préfets pour obtenir des perquisitions administratives à tout va, comme s’ils cherchaient à profiter de l’état d’urgence pour régler de vieux comptes avec la «subversion» ou des bandits de droit commun qu’ils n’arrivaient pas à cerner avec les procédures habituelles... Il faudrait des tirs de précision. Dans certains endroits, on préfère la grosse chevrotine et les tirs en gerbe et au jugé. Gaspillage de forces et affaiblissement de la crédibilité d’une réponse qui avait l’assentiment de l’immense majorité de la population!

Les textes en vigueur étant ce qu’ils sont, le principe de l’état d’urgence n’était pas critiquable –sauf à être d’une extrême mauvaise foi quant à l’imminence des dangers– mais les usages qui en sont faits actuellement, sous couvert préfectoral, et dans le silence assourdissant du gouvernement, sont une faute majeure, de nature à miner l’union contre le total-terrorisme islamiste. Là aussi, il faudrait, vite, stopper la dynamique confusionniste qui s’est enclenchée dans les entrailles de l’Etat et renforcer les gardes-fous. Osons la question: qui gouverne vraiment l’état d’urgence, là ou ça se passe, au ras du sol des perquisitions, des assignations à résidence, des interdictions de manifester?

Dernier confusionnisme, celui des bons sentiments. Voici Jean-Luc Mélenchon qui nous explique dans les Inrockuptibles: «L’amour est un principe plus fort que la rage de décimer. Il faut que la gauche assume l’esthétisation de ses valeurs.» On a lu ça, une semaine après le 13 novembre. Non, non encore. Au Bataclan, plein d’amours ont pris fin. Et cela aurait eu lieu, même si la gauche, la droite, qui que ce soit, avait mieux assumé quoi que ce soit. L’amour, pour durer, a besoin de protection, de sécurité, et parfois il faut lutter pour qu’il continue. L’amour peut mourir quand il est désarmé par l’angélisme.

Oui, nous voulons une société meilleure, encore bien meilleure. Et nous sommes, comme vous, exaspérés d’avoir en ce moment quelque chose à faire en plus de lutter contre le supercapital qui grignote tout, la destruction programmée de la planète et les surenchères du FN. Mais contre Daech et al-Qaida, et leurs Pol Pot portatifs, pas de poésie, ou alors comme René Char dans les maquis de Provence: une poésie les armes à la main. Aucune échappatoire, même lyrique: pour mettre à l’abri nos amours, nos amis, nos emmerdements... il faudra se battre.

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