Science & santé

Quelque chose peut-il être si mignon que cela vous donne envie de le tuer?

Eric Grundhauser, traduit par Catherine Rüttimann, mis à jour le 05.12.2015 à 11 h 25

Une exploration du phénomène d’«expression dimorphe d’émotion positive».

cute kitten / kitty.green66 via Flickr CC License by.

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Regardez ce joli petit minois! N’avez-vous pas tout simplement envie de le fracasser?

Les trucs mignons, qu’il s’agisse de bébés qui rigolent ou de petits cochons qui batifolent, on adore ça. Mais ceux-ci peuvent aussi nous inspirer une forme de frustration et une envie inexplicable d’écraser le truc mignon en question –en y mettant toute notre force. De telles envies relèvent typiquement d’un «accès de mignoncité», un phénomène au cours duquel vous voyez quelque chose de tellement mignon que, pour une raison quelconque, vous avez envie de lui faire du mal. 

L’accès de mignoncité est une réaction psychologique théorique connue sous le terme plus correct d’«expression dimorphe d’émotion positive». Rebecca Dyer et Oriana Aragón ont été les premières à explorer ce phénomène au sein du Département de psychologie de l’université de Yale, en 2013. L’idée de base est que lorsqu’une émotion positive devient très intense, une émotion négative se déclare parfois comme une espèce de valve de sécurité pour faire face au trop-plein d’émotion. Ce désir de serrer un chiot tellement fort qu’il éclate comme un ballon n’est peut-être qu’un sentiment de bonheur dont votre cerveau ne sait que faire.

IMG_6563 / J Wynia via Flickr CC License by.

L’air du temps s’est emparé de ce phénomène, puisqu’il s’apparente aux blogs d’animaux qui font glousser les gens, mais les animaux adorables ne sont pas l’unique façon dont l’accès de mignoncité se manifeste. Le phénomène relève du même processus émotionnel que ce qui nous donne des larmes de bonheur ou déclenche le rire chez certains lors d’enterrements.

Pour vérifier cette hypothèse, des chercheurs de l’université de Yale ont mené un sondage en ligne dans lequel ils ont montré aux gens des images de différents bébés afin de déclencher une expression d’émotion dimorphe. Les bébés avaient des degrés différents de «mignoncité», une unité de mesure que les chercheurs ont établie au moyen des indicateurs principaux de ce qui est considéré comme mignon. Le caractère mignon en tant qu’unité de mesure a été étudié par l’ethnologue pionnier Konrad Lorenz, qui a identifié ce qu’il a nommé le schéma du bébé («Kindchenschema») en tant que premiers signaux de mignoncité. Ceux-ci incluent une grosse tête, un visage rond et de grands yeux –en fait tout ce qui fait apparaître quelque chose comme juvénile ou semblable à un bébé. 

La raison pour laquelle ce qui est mignon existe dans la nature, et celle pour laquelle on perçoit certaines choses comme étant adorables, semble être de provoquer une réaction protectrice et nourricière. Ce qui explique le sentiment positif d’affection que ressentent la plupart des gens quand ils voient un bébé de n’importe quelle espèce, et ce indépendamment de la laideur des adultes –des bébés hippo, ça vous dit? Une étude récente suggère même que le caractère mignon est l’un des moteurs principaux de la socialisation, puisque l’on a tendance à anthropomorphiser les choses que l’on trouve adorables, chiots et chatons y compris.  

Le test en ligne de Yale a démontré que plus les gens éprouvaient un instinct nourricier et la réaction agressive qui accompagnait celui-ci, et plus vite l’émotion passait, permettant au sujet de revenir à un état émotionnel normal. Selon un entretien avec la neuroscientifique Anna Brooks publié par Vice, le réflexe naturel de revenir à un état émotionnel neutre est une réaction de type évolutionnaire qui nous permet de dépenser moins d’énergie. Plus les sentiments étaient ressentis fortement et plus ils se consumaient rapidement, et c’est en réponse aux bébés qui avaient les traits enfantins les plus forts qu’ils étaient ressentis le plus intensément. Plus le bébé était chou et plus le désir de l’écraser d’amour était intense. 

Mais jusqu’où cela peut-il peut aller? 

Imaginez qu’on exagère le caractère mignon d’un bébé, de façon à rendre la réaction dimorphe plus intense. Ce super-bébé aurait une immense tête ronde, de grands yeux et un front prononcé. Il serait sans défense et en demande d’affection. Appelons-le Bimble. Puisque le caractère mignon est en partie subjectif, on ne peut pas déterminer les éléments précis qui en feraient le summum du mignon de manière scientifique. Mais s’il était possible de le faire, cet être serait-il en mesure de provoquer un cas d’expression dimorphe d’une intense violence? Est-ce que quelque chose pourrait être mignon au point de faire perdre le contrôle à quelqu’un et de le faire agir de façon violente? 

Probablement que non. Nous avons demandé à Aragón s’il était possible qu’un excès de mignoncité mène à un meurtre et selon elle, puisque le sentiment est enraciné dans quelque chose de positif, il est peu probable qu’il bascule un jour vers une réaction physique négative. Il est possible que la réaction diffère chez les personnes déjà mentalement déséquilibrées, mais chez une personne moyenne, le désir de vouloir étouffer un chaton mignon d’une montagne de bisous est tout à fait sain, voire nécessaire.  

Pfiou. La prochaine fois que vous verrez une photo de votre petit neveu avec un bonnet idiot et que vous vous direz instinctivement «J’ai juste envie de l’écrabouiller», vous pourrez vous rassurer en vous disant que non seulement votre réflexe est sans danger, il est même sain.

Eric Grundhauser
Eric Grundhauser (7 articles)
Journaliste
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