France

On fait fausse route en parlant de «Génération Bataclan»

Monique Dagnaud et Olivier Galland et Telos, mis à jour le 06.12.2015 à 8 h 07

Aujourd'hui, les clivages sont moins intergénérationnels qu'intragénérationnels.

Devant le Bataclan, le 20 novembre 2015. REUTERS/Charles Platiau.

Devant le Bataclan, le 20 novembre 2015. REUTERS/Charles Platiau.

La moyenne d’âge des victimes du 13 novembre est de 35 ans. Les lieux où se sont déroulés les massacres –quartiers festifs, culturellement mélangés, à forte proportion de jeunes adultes– ont immédiatement fait surgir, sous la plume des journalistes, l’idée d’une génération Bataclan.

Peut-on dire qu’il existe une génération Bataclan? La jeunesse d’aujourd’hui est-elle modelée par une identité générationnelle forte? Est-elle unie par «une approche nouvelle», «l’idée d’un éternel recommencement», «un jaillissement» qui marqueraient une distance avec les générations qui l’ont précédée, autant d’éléments qui permettraient de cimenter le lien intergénérationnel, construire un destin commun et dont la conscience pourrait se perpétuer tout au long de sa vie, pour citer Karl Mannheim dans Le Problème des générations?

En s’engageant sur cette piste d’analyses, on fait fausse route. La qualité des relations intergénérationnelles elles-mêmes rend improbable l’émergence d’une génération qui s’inscrirait en rupture avec celles qui l’ont précédé. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, jamais les classes d’âge composant la société n’ont été aussi proches sur le plan des valeurs et jamais la solidarité intergénérationnelle à l’intérieur des familles ne s’est exercée avec autant de vigueur. Une grande classe d’âge allant de 18 à 60 ans partage l’idée que chacun doit être libre de choisir sa façon de vivre et sa façon de penser (à la condition de respecter celle des autres). D’une certaine manière c’est d’ailleurs cette «individualisation des valeurs» qui est attaquée par l’islamisme radical. Mais c’est précisément un corps de valeurs qui rassemble une grande partie de la population française, toutes générations confondues.

Si elles partagent des valeurs, les générations partagent aussi l’idée que la réussite individuelle des enfants est une affaire de famille dans laquelle les parents jouent un rôle fondamental (idée qui est d’ailleurs validée par les travaux de sciences sociales). L’élévation continue du niveau d’éducation depuis un siècle a donné à chacun l’aspiration de réussir et les parents partagent cette aspiration pour leurs enfants (quand ils ne se projettent pas eux-mêmes dans la réussite de leur progéniture). Tout cela crée donc des liens très soudés entre les générations à l’intérieur des familles (des liens qui ont largement survécu aux transformations de la famille), qui ne sont pas prêts de se distendre et qui seront probablement plutôt renforcés qu’affaiblis par ces attaques terroristes.

Si l’on veut trouver des distinctions entre les classes d’âge, on peut noter qu’il y a un toujours plus pour les nouvelles générations –plus d’éducation, plus de consommations culturelles– et que ce plus introduit quelques nouveautés. Enfin, les conditions d’insertion sont devenues plus difficiles, voire incertaines, et surtout s’étalent sur une longue période: ce phénomène a resserré encore davantage les solidarités familiales et a fait naître des comportements originaux de la part de la jeunesse, l’art de la débrouille.

La vie de campus comme phase initiatique

En 1968, 18% d’une classe d’âge obtenait le bac et seule une petite minorité, considérée alors comme l’élite, obtenait un diplôme d’étude supérieur: aujourd’hui, la proportion de diplômés du supérieur (pour les 25-35 ans) est de 44% –un pourcentage global qui continue de croître et au sein duquel les hauts diplômés augmentent (17% de masters, doctorats et grandes écoles en 2010 contre 14% en 2004). Les projections gouvernementales –volontairement optimistes– envisagent d’atteindre les 60%. La massification de l’enseignement supérieur a démocratisé une certaine façon d’être: une acceptation et une compréhension du monde dans sa diversité.

Le passage par l’université importe non seulement par les connaissances qu’on y acquiert, mais aussi par l’expérience qu’elle prodigue. La vie de campus est en elle-même une phase initiatique. Sas entre la formation initiale et le monde professionnel, elle constitue une période privilégiée pour la réflexion sur soi et l’orientation que l’on souhaite donner à sa vie. Elle stimule l’ouverture d’esprit, favorise l’apprentissage du discours critique, ouvre à une multiplicité d’activités, offre un creuset pour des rencontres entre individus venus d’horizons divers et encourage les séjours à l’étranger. En un mot, l’expérience étudiante familiarise avec un monde sans frontières et génère cette Bildung cosmopolite que décrit Vizenzo Cicchelli dans un livre consacré au programme Erasmus.

Cet esprit d’ouverture caractérise une grande partie de la jeunesse (et pas uniquement les bacs +) car il est relayé par d’autres aspects de la modernité: l’encouragement aux activités artistiques tout au long de la scolarité, l’abondante consommation de films, fictions et musiques, en particulier d’origine anglo-saxonne, la mixité culturelle et ethnique qui caractérise les centres urbains. Un seul exemple qui permet de comprendre l’aura du Bataclan: une part importante de la jeunesse vit dans un bain musical presque constant, en particulier grâce aux outils (iPods et smartphones) qui favorisent l’écoute de la musique en nomadisme. Cette immersion ne touchait que la moitié des ados il y a vingt ans, aujourd’hui elle s’est généralisée.

À cette ouverture «vers d’autres mondes que le mien» que procurent les industries culturelles s’ajoutent une pratique accrue des sorties (cinéma, concerts, déambulations entre amis dans les centres urbains), un culte de la fête (tout se célèbre: les anniversaires, les pendaisons de crémaillères, les diplômes, les départs et les retours) et au total une sociabilité plus intense que jamais. Il y a dix ans, le cercle de sociabilité d’un jeune adulte agglomérait les amis de l’école ou du quartier, puis les amis de l’université ou du travail: aujourd’hui le rejoignent les amis d’amis, dont le contact est favorisé par les réseaux sociaux. Plus globalement, la facilité d’accès à l’autre, même total inconnu, s’est intensifiée dans ce contexte du «tout» communicationnel des sociétés occidentales.

L’aridité de l’insertion professionnelle, modulée certes par le niveau de diplôme, mais touchant pourtant presque tous les jeunes, pose un autre signe distinctif. Dans un tel contexte, la jeunesse a imaginé des stratégies de «survie». On observe l’essor de l’économie collaborative, pratiquée soit comme consommateur soit comme offreur de service par une partie grandissante des jeunes adultes. Parallèlement, ceux-ci ont développé la multi-activité –la capacité à gérer plusieurs jobs en même temps (les slashers), à saisir les opportunités d’aides administratives et familiales et à jongler entre activités rémunératrices et activités bénévoles pour des engagements de prédilection. Plus globalement est née une propension à la débrouille et à faire feu de tout bois: pas loin d’un art de vivre et en tout cas un art de résister face aux difficultés posées par le monde économique.

Une fraction des jeunes n'adhère pas à ce monde ouvert

Cette jeunesse à la fois individualiste et hypersocialisée constitue une majorité. Toutefois, une autre fraction des jeunes se trouve marginalisée et n’adhère pas à ce monde ouvert. Souvent, elle est dénuée de formation (16% des jeunes sont décrocheurs scolaires ou n’ont que le brevet), elle habite dans des zones géographiques excentrées et parfois ne bénéficie d’aucun soutien familial fort. Chez elle, on repère des solitaires, dont le lien avec le monde passe plus par des écrans que par des relations in real life. Ainsi, la vraie fracture qui traverse la société française est moins intergénérationnelle qu’intragénérationnelle: pour les laissés pour compte de la réussite scolaire et pour ceux qui, pour diverses raisons, ne participent pas à l’ethos contemporain, ladite «Génération Bataclan» est perçue comme une véritable provocation.

Peut-on voir dans les actes terroristes du 13 novembre une opération de vengeance mortifère de la part des jeunes humiliés contre la jeunesse intégrée –un scénario souvent évoqué dans les médias? Par leurs actes, les djihadistes auraient-ils visé un art de vivre propre à la jeunesse occidentale? Cette grille de lecture est à prendre avec précaution et n’épuise pas d’autres interprétations. D’abord, les attentats visaient aussi le Stade de France, donc un corps social plus large. Une partie de la jeunesse délaissée exprime sa colère dans le vote Front national ou l’abstention et n’imaginerait pas une seconde de prendre les armes. L’islamisation de la radicalité nihiliste (décrite par Olivier Roy), mérite, à elle seule, des explications qui ne peuvent se limiter à la frustration ou au ressentiment intra-générationnels.

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
Olivier Galland
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Chercheur
Telos
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Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels
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