France

Veut-on vivre dans une France où l'on doit défendre et justifier son identité française?

Amy Hong, mis à jour le 08.12.2015 à 12 h 27

Après les attentats du 13 novembre, Angel et son fils Brandon parlant de la France comme de leur maison ont ému des millions de spectateurs. Une interview qu'ils ont donnée ensuite au «Petit Journal» a bouleversé Amy Hong, une américano-viêtnamienne qui vit en France. Et elle interroge sur le genre de France dans laquelle on veut vivre.

Capture d'écran de la vidéo  du Petit Journal

Capture d'écran de la vidéo du Petit Journal

Quelques jours après les attentats du 13 novembre, mon cousin Trọng –débarqué en France en tant que réfugié vietnamien à l’âge de 12 ans, en 1981– a partagé une vidéo du «Petit Journal» posant en vedette Brandon, gamin adorable de six ans, qui avait été interviewé avec son père Place de la République deux jours après les attentats.

La vidéo, devenue virale depuis, commence par un extrait de l’entretien original du père et du fils dans lequel Brandon affirme que les terroristes sont «très, très méchants» et craint que sa famille doive changer de maison. «Mais non… c’est la France, notre maison», rassure son père dans une phrase qui a ému tellement de spectateurs.

En plateau quelques jours plus tard, expliquant que ce moment poignant, diffusé dans de nombreux pays et sous-titré en plusieurs langues, avait attendri des centaines de milliers de gens dans le monde, Yann Barthès demande à Angel, le père de Brandon, pourquoi ils avaient décidé d’aller déposer des fleurs à République avec son fils ce dimanche-là.

 

Angel débute sa réponse en déclarant son amour pour la France, où il a grandi à partir de ses trois ans, insistant sur le fait qu’il se sent «complètement français».  Puis:

«Le problème c’est que» –Angel s’arrête, déglutit anxieusement, et continue avec une voix hésitante, presque comme une excuse: «à première apparence, on voit que je suis d’origine asiatique». Quelques secondes plus tard, Angel évoque une remarque qu’on lui avait faite, précisant bien qu’elle ne l’avait ni énervé ni choqué, mais plutôt qu’elle l’avait fait «beaucoup rigoler»: «Si c’est Jackie Chan qui représente la France, on est dans la merde». Sur le plateau, tout le monde rit.

J’ai la boule au ventre.

Que signifie Angel lorsqu’il dit que «le problème» est qu’on remarque immédiatement ses origines asiatiques? Serait-il vraiment démesuré d'interpréter ce «problème» comme le fait qu’il ne soit pas blanc, rendant donc son identité française suspecte? Le vrai problème, n’est-il pas qu’Angel, contrairement à ses homologues français blancs, ressente le besoin de défendre et justifier son identité française?

«Mais vous venez d’où

Vivant parmi les Français depuis des années, j’ai été confrontée plusieurs fois à des manifestations de racisme ordinaire, désignées par le terme de «micro-agressions» par le professeur de psychologie Derald Wing Sue de l’université Columbia. Une fois, quand une femme française un peu plus âgée m’a demandé d’où je venais –la Chine? le Japon?– je lui ai dit que j’étais américaine. Sa réponse incrédule a été: «Mais vous n’êtes pas américaine –vous ne pouvez pas cacher vos racines!»

En 2010, le premier jour de mon stage au Parlement européen, une attachée de presse française m’a saluée, dans un ascenseur bondé, avec les mots «nĭ hăo» en baissant sa tête. Je venais moi-même de me présenter –en français.

Les fois où j’ai contesté ces types de comportement –en particulier, ceux qui consistaient à me désigner comme chinoise, venant aussi de Français jeunes et éduqués– on m’a poliment répondu que pour les Français tous les Asiatiques étaient étiquetés ainsi.

Une pratique manifeste dans la comparaison entre Angel, d’origine vietnamienne, et Jackie Chan. Cet amalgame est non seulement révélateur, pour un pays comme la France –qui a une population vietnamienne assez considérable (environ 300.000 personnes) et un passé colonial au Vietnam– mais il souligne aussi l’absurdité de la question obsessionnelle posée régulièrement  à n’importe quel Français de couleur, après qu’il dise qu’il est français: «Mais vous venez d’où

L'identité française, une identité excluante

Poser des questions sur les origines de quelqu’un de façon bienveillante ne doit pas poser de problème, mais quelle utilité, quand les révélations qui s’en suivent n’empêchent pas les amalgames? C’est sans doute cette question, tellement assimilée, qui a provoqué cet aveu de la part d’Angel, dévoilant ses origines sans même avoir été questionné.  

Justifier la récurrence de ces micro-agressions par l’importance toute relative portée au politiquement correct par les Français, particulièrement comparé à leurs voisins Américains, ne tient pas. Il n’est pas non plus possible d’expliquer ces comportements par le modèle républicain français, selon lequel les attaches ethniques, religieuses et culturelles doivent  disparaître de la vie publique, permettant à tous les citoyens d’être tout simplement français. L’influence de ce modèle se reflète dans les façons différentes dont  les Américains et les Français de couleur s’identifient: alors qu’aux États-Unis, je peux dire que je suis «Vietnamese-American», affirmant ces deux identités avec assurance, sans conflit, en France les identités composées (Franco-Japonaise, Franco-Allemand, Franco-Algérienne) sont réservées à ceux qui ont des parents de deux nationalités distinctes. Par ailleurs, les personnes comme Angel sont considérées comme «Français d’origine étrangère», une construction linguistique affirmant clairement la prévalence d’une identité française censée primer sur les origines, quelles qu’elles soient.

Je ne me sentirai jamais comme l’un d’eux

En pratique, cette approche produit un résultat ironique: même si les Angel de France sont sommés de s’identifier avant tout comme français, leur identité française est remise en cause. Les Français de couleur essaient de se raccrocher à une identité solide, et finissent parfois par minimiser leurs origines afin de souligner à quel point ils sont français. Cependant, le fait de ne pas être blanc reste toujours un «problème», une marque de la non-appartenance. Trọng me l’a un jour avoué: «Je ne me sentirai jamais comme l’un d’eux.»

Cela s’oppose à l’idée d’une intégration supposément forte des Asiatiques dans la société française. Comme aux États-Unis, ils sont considérés comme une minorité exemplaire, appréciés pour leur ardeur au travail et parce qu’ils «ne causent pas de problème». Examiner cette modestie qui leur est attribuée à travers le prisme du «problème» posé par les origines asiatiques d’Angel nous permet de repenser un autre terme, synonyme de modeste: effacé, ou «self-effacing» en anglais, c'est-à-dire «celui qui sait s’effacer». Dans ce contexte, il est intéressant de voir la nouvelle signification que peut prendre cet adjectif, qui ne signifie plus alors seulement une admiration pour la modestie des Asiatiques en France, mais bien aussi une appréciation pour leur capacité supposée à disparaître de l’espace public.

Tout cela ne change ni la nature émouvante des mots de Brandon et Angel, ni la sympathie et l’affection qui leur ont été montrées par les journalistes et le public du «Petit Journal». Mais à un moment où les défis en matière d’intégration font l’objet de débats enflammés dans leur pays, les Français auraient des leçons à tirer d’une compréhension plus poussée des expériences de leur «minorité modèle». Une question essentielle qui se pose est: les Français veulent-ils vivre dans une société où le petit Brandon et ses amis non-blancs ressentiront le besoin de qualifier leur apparence et leurs origines comme un «problème», ou bien une société où ils pourront dire qu’ils sont français, un point c’est tout?

Amy Hong
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