Monde

«Désormais les hommes se dirigent vers le sud»

Camille Belsoeur, mis à jour le 05.12.2015 à 14 h 29

En 2099, Abdir et les siens vivent l'enfer du réchauffement climatique en «zone rouge».

Illustration ©  Margot de Balasy  pour Slate.fr

Illustration © Margot de Balasy pour Slate.fr

Dans l’obscurité, la lueur bleue clignote depuis plusieurs heures. Abdir avance à tâtons, le dos courbé, dans la galerie souterraine qui lui sert de maison. «Le sable ne s’engouffre plus par le conduit d’aération, la tempête est terminée», constate t-il. Il balaye d’un geste sec la table en métal et s’empare du détecteur, don des Nations unies pour être informé des larguages de colis, qui s’éclaire toujours à intervalle régulier. «La cargaison de l’ONU est là, il faut y aller sans traîner avant que la tempête ne reprenne ou nous risquons de la perdre», s’inquiète-t-il. Parmi les marchandises livrées par l'organisation internationale, Abdir attend plus que tout les sachets de purée de céréales, un plat particulièrement énergétique, les rations d'eau douce et les batteries japonaises très résistantes qui alimentent les lampes de la colonie. 

Abdir vit au sein d’une communauté d’une quarantaine de personnes qui peuple un réseau de galeries creusées à proximité d’un ancien cours d’eau dans l’extrême sud-est du Niger, à quelques dizaines de kilomètres de l’ancien lac Tchad. Depuis 2056, le lac est asséché: il ne pleut plus et les eaux ont été surexploitées pour l’irrigation. 

Dans cette ancienne région sahélienne, où la saison des pluies permettait naguère la culture du maïs, du sorgho et de poivrons, la raréfaction de l’eau et l’avancée du désert ont condamné les terres arables. Les rivières se sont vidées et les champs sont devenus dunes. Les paysans ont d’abord perdu leur bétail, avant de voir leurs récoltes s’appauvrir année après année.

Les Nations unies ont classé la région «zone rouge» en 2069 à l’occasion de la Cop75. Cette année-là, à l’issue d’un sommet dit de «la dernière chance», les dirigeants des pays développés décidaient de céder aux demandes de leurs homologues du Sud, en vertu de la notion de «pertes et dommages» discutée depuis la Cop21, en offrant aux habitants de ces territoires «devenus hostiles à l’homme à cause des conséquences directes du dérèglement climatique» des vivres de première nécessité. La communauté d’Abdir reçoit à ce titre une cargaison tous les mois. À chaque fois, la livraison est attendue avec impatience. La rater, c'est risquer une famine sévère. 

«Tous sont partis vers la côte»

En se dirigeant quasiment à l’aveugle —ses yeux sont abîmés par les grains de sable qui flottent en permanence en suspension dans l’air– vers l’étage supérieur où sa femme et son fils unique achèvent leur nuit de sommeil, Abdir se rappelle le jour où lui et son clan ont décidé d’abandonner le village et la surface terrestre pour se réfugier sous terre. C’était à l’époque où le vent du Sahara commençait à souffler tous les matins le sable en tempête. La poussière s’infiltrait partout, gâtaient les récoltes, l’air devenait irrespirable et tuait à petit feu.

«Tous sont partis vers la côte, mais nous avons fait le choix de rester», se chuchote t-il à lui-même. Parmi les anciens du clan, son père avait expliqué que le danger était encore plus grand sur le littoral. Avec la hausse de plus d'un demi-mètre du niveau des océans et l'empoisonnement du sol par l'eau salée , les populations avaient reflué vers l'intérieur des terres. De fortes tensions entre communautés s’étaient rapidement transformées en guerre civile, puis en conflit régional et les frontières issues de la colonisation avaient explosé à peine un siècle après leur tracé. Pire, alors que l’action conjointe des Nations unies et des autorités gouvernementales des pays concernés avaient permis d’enrayer les épidémies du virus Ebola qui renaissaient à intervalles réguliers depuis plusieurs décennies, la guerre et la faillite des États avaient laissé prospérer la maladie qui, insidieusement, s’étaient répandue à travers l’ensemble du golfe de Guinée, tuant des centaines de milliers de personnes.

De la bouche d’autres, Abdir avait souvent entendu le pire sur les évènements du sud. Lui et les siens étaient alors restés cloîtrés dans leurs galeries, cultivant d’abord dans la fraîcheur des profondeurs une espèce transgénique de mil, développée par l’ONU. Puis à partir de 2069, alors que même le mil dernière génération souffrait du manque de lumière, la petite colonie avait reçu l’aide de l’Agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture dédiée aux populations des «zones rouges». Riz, purée de céréales, eau potable, fruits, le régime offert par l’organisation onusienne était presque un luxe.

Les mêmes rumeurs qui disaient le pire sur les événements du Sud annonçaient que ces livraisons de l'ONU ne dureraient pas toujours. Chaque mois, Abdir prie pour qu'elle ne soit pas la dernière.

Kope 75

«Il faut te réveiller Kope», murmure Abdir en secouant son fils. «Il est l’heure de monter». Pour la première fois, le père de famille emmène son jeune fils dans leur ancien village, à quatre kilomètres de là. Les hélicoptères de l’ONU, spécialement conçus pour résister aux tempêtes de sable avec leurs palmes ultra-résistantes, ont l’habitude d'y larguer leur cargaison mensuelle les jours où le vent plonge le désert dans un brouillard d’apocalypse, teintant le sol et le ciel d’une même couleur ocre. Depuis quelques années, les livraisons de vivres et plus particulièrement d’eau potable sont devenues indispensables à la survie de la petite colonie. Le dernier puit exploitable s’est asséché il y a trois ans et les réserves en eau n’excédent pas deux mois. Un jour, un hélicoptère s’est perdu et les rations alimentaires ne sont jamais arrivées. Plusieurs personnes âgées et jeunes enfants n'ont pas résisté. «Raison de plus pour aller récupérer les paquets avant la tempête», pense Abdir.

Optimiste de nature, il a prénommé son fils en l’honneur des «bienfaiteurs de la Cop75», comme il aime le répéter durant les longues veilles souterraines où les récits chassent l’ennui. Âgé de six ans, Kope a grandi en écoutant les conteurs et en observant les fennecs —rares bénéficiaires de la hausse des températures– se chamailler à l’entrée des galeries. Comme les enfants de sa génération, il est petit et chétif —la faute à la mauvaise nourriture– et atteint d’une forte myopie.

D’un geste machinal, Abdir et son fils enroulent leur épais turban autour de leur visage et enfilent de vieilles paires de lunettes de soleil aux montures mille fois rapiécées. Même à l’aube, il faut protéger ses yeux du sable. Après un petit-déjeuner frugal, les deux hommes grimpent doucement la longue échelle qui monte à la verticale le long d’une cheminée creusée par la communauté haoussa. Dans la semi-obscurité, Abdir jette un œil à sa montre, jamais en panne grâce aux batteries japonaises de l'ONU. «05h45. 28 janvier 2099», indique-t-elle.

Même à l'aube, il faut protéger ses yeux du sable

Plus on approche de la surface, et plus la chaleur prend à la gorge. Au début du siècle, la température moyenne annuelle dans la bande sahélienne du Niger tournait autour de 28 degrés. Maintenant, le mercure chute très rarement sous les 30 degrés dès l’instant où le soleil apparaît au-dessus du désert et grimpe jusqu’au début de l’après-midi pour dépasser, pendant de longues heures qui se muent en éternité, la barre des 40 degrés. Surtout, la courte saison des pluies qui succédait à la saison sèche à la fin de l’été a entièrement disparu. Il n’y a plus jamais de répit.

Abdir soulève la lourde trappe qui ferme le haut de la cheminée. Dehors, le vent est tombé. Mais le sable en suspension lui brûle immédiatement les poumons. Il tousse violemment.

«Tiens prend ce mouchoir Kope, garde le devant ta bouche et reste bien dans mes pas», ordonne Abdir.

Après avoir détaché deux chameaux — qui porteront les sacs de vivres – de l’abri en tôle dissimulé derrière un monticule voisin, Abdir visualise son chemin dans le désert. «Il faut rester à gauche des blocs, et ensuite tourner à la perpendiculaire et filer tout droit jusqu’à apercevoir la toiture de l’ancienne mosquée», se repète t-il. Homme de foi, il avait plus jeune effectué le hajj. Le voyage de sa vie. «Mais désormais les hommes se dirigent vers le sud», soupire t-il.

Au loin, dans la brume de chaleur, les silhouettes du village mort prennent forme. Autour de l’édifice religieux et de son minaret tout rabougri, s’agglutinent les dernières huttes qui n’ont pas encore cédé sous le poids du sable. À l’est, se dessine le sillon de l’ancienne rivière, qui coulait lors de la saison des pluies.

Enfin, ils arrivent. Mais au loin, une tempête en approche colore l’horizon de jaune.

«Maintenant trouvons cette maudite cargaison, et décampons vite d’ici», s'emporte Abdir. Le détecteur enfoncé dans la poche de son ample djellaba clignote pourtant d'une lumière frénétique. La cargaison, marquée d’une puce, de l’ONU est donc toute proche. «Ils ont dû lâcher les paquets derrière l’ancien marché, comme lorsqu’ils sont pressés», note Abdir.

«Papa, j’ai trouvé, c’est ici, mais c’est tout petit!», s’époumone Kope. Essoufflé après avoir sprinté sur une dizaine de mètres, Abdir arrache le minuscule paquet des mains de son fils. «Pourquoi n’y a-t-il qu’un colis de cette taille», s’interroge t-il en s’inquiétant déjà de savoir comment la petite communauté allait survivre un mois supplémentaire sans ses ressources habituelles. Autour de lui, les bourrasques, prémices de la tempête, soulèvent déja violemment le sable du sol.

Sous la pression de ses mains, l’emballage se déchire. Et une lettre, brève et protégée par une plaque de plexiglas, se révèle à ses yeux. Le texte est rédigé en langues françaises et haoussas.

«En vertu de la clause B de l’article 27 de l’accord sur les zones rouges signé lors de la Cop75 en l’an deux mille soixante-neuf, les livraisons de vivres de premières nécessités fournies à la communauté haoussa de la région de Ngourti prennent fin à ce jour.»

Ce texte est une fiction, mais les élements climatiques évoqués sont jugés crédibles en cas d’une hausse moyenne des températures de plusieurs degrés d’ici 2100. Nous remercions Géraud Magrin, professeur de géographie à l’université Panthéon-Sorbonne, et Thomas Gasser, chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement, pour leur aide.

 

Camille Belsoeur
Camille Belsoeur (133 articles)
Journaliste
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