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Lanceur d'alerte: quand enfin la mode l'ouvre

Zip it | Thirteen Of Clubs via Flickr CC License by

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Entre dénonciations publiques et démissions foudroyantes, les lanceurs d’alerte de la mode arriveront-ils à redonner une conscience à l’industrie?

Pour présenter sa collection A-H 2015/16, Givenchy a fait défiler des mannequins la bouche littéralement bouclée par des piercings. Un bon gros clin d’œil adressé au monde de la mode? Réputé pour être fluent en langue de bois, le milieu est depuis quelques mois sous le feu de critiques, lâchées non pas par des acheteurs mécontents mais par les professionnels de la mode, qui dénoncent les dérives de leur propre industrie. Avant, lorsqu’on parlait de lanceur d’alerte, nous venait à l’esprit… ben, pas grand monde, exceptée Cathy Horyn, la critique de mode du New York Times interdite d’une longue liste de défilés en raison de sa plume-gifle. Mais aujourd’hui, les Snowden de la couture sont légion.

Même le très sobre Business Of Fashion a publié un numéro spécial dédié aux sept points sensibles de la mode –et appelé à y réagir. Quant à Alber Elbaz, créateur d’une légendaire discrétion, il a quitté la Maison Lanvin après un long réquisitoire sur les dérives du système lors de la Fashion Group International Night of Stars à New York. «Nous vivons un changement d’époque, analyse Thierry Portal, consultant en communication sensible et spécialiste de ces Cassandres modernes. Les lanceurs d’alerte contournent les circuits d’information officiels et leur parole est de plus en plus reconnue.» Le Figaro Madame a intronisé Assange icône fashion et ses disciples bénéficient désormais d’une bible pratique (Get chic before you leak!), dans laquelle on trouve des conseils d’outfit pour essuyer une arrestation, car, «quand vous resterez coincés dans un terminal de l’aéroport de Moscou, le vrai scandale serait de vous afficher deux fois dans la même tenue». Mais avant que la mode ne prépare sa révolution interne, il lui reste encore quelques logiciels à hacker.

Ennemi n°1: l’amnésie internationale

Déjà en 2011, lors de la conférence The Fashion Show au Victoria and Albert Museum de Londres, Yohji Yamamoto avait déclaré «détester la mode» et sa quête aveugle de nouveauté. Comme lui, Jean Paul Gaultier, John Galliano, Alexander McQueen, Tom Ford et tant d’autres ont dénoncé un calendrier et une obligation de résultat éreintants. Le problème, c’est que le milieu de la mode, qui adore pourtant les langues bien taillées, a l’oreille sélective et ne semble pas s’émouvoir de ces critiques. «Un lanceur d’alerte est rarement écouté au début de son action, explique Thierry Portal. Il faut du temps au corps social pour entendre ce à quoi, souvent, il n’est pas préparé.»

Minny Hoche, chef de produit collection qui a travaillé pour plusieurs maisons et s’exprime sur son blog sous pseudo, ne dit pas autre chose: «Changer de façon de penser, de modèles de management et de représentations, cela prend du temps. Mais on assiste déjà à quelques évolutions: les créateurs ont désormais une connaissance pointue de la production et de la distribution, ce qui les reconnecte au réel.» Une obligation à participer à la cuisine interne qui pourrait peut-être les contraindre à prendre en compte la pétition de 2013 sur Change.org contre Terry Richardson, accusé d’attouchements sur les mannequins mais toujours sollicité comme si de rien n’était par les grandes marques pour leurs campagnes. 

Ennemi n°2: le syndrome de Stockholm

Après la diffusion de la vidéo-craquage du mannequin Essena O’Neill, qui a quitté Instagram après avoir expliqué à ses 600.000 abonnés, la voix pleine de larmes, que tout ce qu’ils voyaient d’elle était faux, d’autres Insta-stars se sont empressées de créer le tag #IamReal pour l’enfoncer un peu plus (alors qu’elle avait quand même l’air pas au top de sa forme). Même désolidarisation de leurs pairs pour les mannequins Agnes Hedengård (qui a dénoncé dans une vidéo virale le diktat de la maigreur) et Charli Howard (et son «gros doigt d’honneur» via Facebook à son agence, qui trouvait sa taille 34 inadaptée aux défilés), accusées en live par l’une de leurs consœurs italiennes de ne pas être «suffisamment fortes pour accepter les refus». Et en 2013, quand l’ancienne directrice du Vogue Australie Kirstie Clements a révélé dans son livre The Vogue Factor que, pour obtenir la maigreur requise pour défiler, les mannequins arrivent parfois à ne manger que des mouchoirs en papier, le milieu l’a accusé illico de se venger de son licenciement abrupt du journal, après quatorze ans de loyaux services.

Bref, difficile de se faire entendre quand chacune de vos déclarations se fait opposer un «facile de cracher dans la soupe» en guise de réponse. Même Karl Lagerfeld, interrogé par WWD sur la crise des créateurs, a clashé «ces designers qui acceptent ces boulots très bien payés pour ensuite penser qu’on leur en demande trop, et avoir peur du burn-out».

Ennemi n°3: l’absence d’anonymat

Parce qu’elle est Vivienne Westwood, Vivienne Westwood a pu stationner son char d’assaut devant le domicile du Premier ministre britannique pour protester contre le gaz de schiste. Mais quand on est moins iconique, «il est préférable de se faire discret», rappelle Minny Hoche.

Si le journaliste d’investigation Michael Gross a eu l’impression d’être pris en filature suite à la publication de son livre Top Model, les secrets d’un sale business, l’intimidation est avant tout économique. La prévisionniste Lidewij Edelkoort savait que la sortie de son manifeste Anti-Fashion sur la mort de la mode risquait de lui faire perdre ses clients. Si ça n’a pas été vraiment le cas, les soutiens sont restés souterrains: «“Enfin quelqu’un a dit ce que nous pensons tous”, voilà ce que j’entends, a-t-elle confié à Libération. Je reçois des mails, des SMS… Sur mon profil Linkedin, des inconnus m’écrivent pour me dire leur souffrance au quotidien.» Mais personne pour lui faire un back-up public.

J’avais choisi de me vouer à l’art, alors j’ai décidé de donner un coup de pouce aux nouvelles générations, contraintes au silence

Jean-François Lepage, photographe de mode

Dans son Guide pratique à l’usage du lanceur d’alerte, Transparency International France préconise de passer par la presse pour pouvoir parler de façon anonyme tout en restant protégé. Mais, dans la mode, le problème se situe ailleurs selon Minny Hoche: «Les analystes manquent à l’appel et je trouve qu’on ne peut pas demander aux créateurs de s’exposer davantage. Il faudrait arriver à une vraie critique de l’industrie de la mode en général.»

Ennemi n°4: le soupçon d’opportunisme

Juste avant qu’Alexander Wang quitte Balenciaga, la rumeur de son départ a jeté un coup de projo sur sa dernière collection. Et les «fuites» sur le net des collections de Kanye West en mars et de Balmain x H&M en octobre, ont fait monter l’hystérie-mètre. Et si les lanceurs d’alerte avaient juste à manier le leak pour avoir les médias avec eux? C’est le soupçon qui a pesé par exemple sur Cara Delevingne. Après avoir quitté le monde de la mode sur une question de principe –elle a déclaré au Times que «le mannequinat ne [l’avait] pas fait grandir en tant qu’être humain»–, elle a annoncé lors du sommet londonien The Women in the World, qu’elle avait toujours voulu être actrice. En pleine promo de son premier film.

Pas sûr que la démarche soit totalement malhonnête pour autant. Partir en brûlant les ponts derrière soi peut être aussi un moyen de ne pas être tenté de revenir en arrière. Le photographe de mode Jean-François Lepage a expérimenté la stratégie: «Quand j’ai raconté ce que tous les photographes de mode subissent depuis des années, à savoir qu’on est payé en visibilité et que de plus en plus de titres nous demandent de travailler gratuitement, inconsciemment, j’étais déjà sur le départ. J’avais choisi de me vouer à l’art, alors j’ai décidé de donner un coup de pouce aux nouvelles générations, contraintes au silence.»

Ennemi n°5: la cécité citoyenne

Rares sont les insiders qui mettent en avant leur engagement politique. Le mannequin Jera, qui a défilé pour Rick Owens avec une pancarte «Please Kill Angela Merkel, Not», a été giflé en coulisses –et viré sur le champ. En septembre, chez Naco Paris, la dénonciation à l’occasion des 15 ans de sa marque de la situation des réfugiés sur son catwalk n’a pas été bien accueillie. «J’ai même perdu un client pour qui, les réfugiés, c’est sale», confie-t-il.

Dans ce contexte, ce n’est donc qu’à la périphérie de la mode, loin des intérêts boursiers, qu’on trouvera les collectifs défendant les conditions des travailleurs du textile dans le tiers-monde. «Les consommateurs ne peuvent pas transformer leur engagement intellectuel en acte d’achat, faute de choix. On soutient donc la proposition de loi sur le devoir de vigilance des sociétés mères, actuellement en discussion au Sénat, affirme Nayla Ajaltouni, la fondatrice d’Éthique sur l’étiquette, lié au mouvement international Clean for Clothing. Depuis la tragédie du Rana Plaza [l’effondrement au Bangladesh d’un immeuble qui abritait des ateliers de confection insalubres pour plusieurs marques internationales de vêtements], on ne compte plus sur la bonne volonté des entreprises.»

Elles auraient pourtant tout à y gagner, selon Thierry Portal: «Pour les marques, repérer les signaux faibles revient à se donner les moyens de révéler ses propres zones de fragilité. Et les lanceurs d’alerte sont ceux qui divulguent les signes avant-coureurs de catastrophes à venir.»

 

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