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Et si internet réconciliait «Dragon Ball» et le cinéma?

François Oulac, mis à jour le 08.12.2015 à 14 h 49

Sorti mi-novembre, le court-métrage «The Fall of Men» réalise un tour de force: transposer avec succès l’univers de «Dragon Ball Z» dans un live-movie crédible, et presque oublier les précédentes adaptations désastreuses du manga culte. Peut-être que l’espoir de faire un bon film autour de «DBZ» vient du web.

Scène tirée du court métrage «The Fall of Men», produit par Black Smoke Films | Capture d’écran YouTube

Scène tirée du court métrage «The Fall of Men», produit par Black Smoke Films | Capture d’écran YouTube

On entend d’ici les soupirs de soulagement des fans. Dragon Ball, probablement le manga le plus célèbre au monde, avait connu toutes les déclinaisons possibles: séries, films d’animation, jeux vidéo, jeu de cartes, publicités… La seule ombre au tableau, c’était le cinéma: toutes les tentatives d’adaptation de DBZ en live-movie étaient jusque-là des échecs. Mais, avec le court métrage The Fall of Men, publié début novembre sur YouTube, les aficionados tiennent peut-être le meilleur pendant cinématographique de l’œuvre culte d’Akira Toriyama.

Bon, il faut admettre que les concurrents n’étaient pas difficiles à détrôner: le film non officiel Dragon Ball (Corée, 1990) et la production taïwanaise The Magic Begins (1991) étaient kitsch à mourir, même pour l’époque. Quant à Dragonball Evolution, de James Wong (États-Unis, 2009), c’est une énorme déception et un indépassable navet noté 2,8/10 par IMDB. Trois ratages tellement flagrants que les fans se sont fait une raison, et s’attèlent eux-mêmes à produire leurs fictions sur internet.

Ambiance meurtres et cyborgs

Yohan Faure et Vianney Griffon dirigent la société de production Black Smoke Films. Monté avec peu de temps et de moyens, The Fall of Men est leur première réalisation. Son esthétique hollywoodienne et sa mise en scène sobre donnent un bon aperçu de ce que pourrait être un grand film inspiré de Dragon Ball. À l’origine du projet, une scène de la série animée qui les marque à vie: la toute première apparition de Cell, le redoutable androïde créé par le Dr Gero. «Il y avait cette ville vide, avec des vêtements partout, des bruits dont on ne savait pas d’où ils venaient... C’était vraiment glauque et très cinématographique. On s’est dit que ce serait génial d’en faire un film.»

L’idée fait son chemin et le projet prend forme. D’abord en 2013 à l’occasion d’un concours de courts métrages, où Yohan et Vianney produisent une vidéo-test qui rassemble plus de 4 millions de vues. Ce succès les pousse à aller plus loin. Deux ans plus tard naît The Fall of Men, applaudi par de nombreux fans comme par la presse.

Le film reprend librement «L’Histoire de Trunks», épisode spécial de la série animée, qui raconte la vie du fils de Végéta. Dans un futur alternatif où Goku est mort d’une maladie cardiaque, les cyborgs du Dr Gero (Cell, C-17 et C-18) ravagent la planète et massacrent des populations entières, à commencer par les héros comme Krilin ou Tenshinhan. Seuls combattants rescapés, Gohan (absent du court métrage) et Trunks tentent d’arrêter les androïdes. Mais Gohan meurt tragiquement au combat. Bulma, la mère de Trunks, lui confie alors la mission de remonter le temps à bord d’une machine, afin de remettre à Goku un remède miraculeux et ainsi changer le cours de l’histoire.

On a choisi l’histoire de Trunks parce que c’est la plus adulte, la plus sombre et la plus malléable. C’est une porte d’entrée pour le cinéma

Yohan Faure et Vianney Griffon, réalisateurs de The Fall of Men

«On a choisi l’histoire de Trunks parce que c’est la plus adulte, la plus sombre et la plus malléable. C’est une porte d’entrée pour le cinéma», expliquent Yohan Faure et Vianney Griffon. Loin du ton adolescent de la saga originale, The Fall of Men se concentre sur l’intériorité de son héros avec la gravité d’un J. J. Abrams ou d’un Zack Snyder. «En voyant Man of Steel, on s’est dit: «“Ils ont fait DBZ!” On a la même démarche que Zack Snyder. Il a proposé un Superman sans slip, habillé tout en noir. Son Superman ressemble un peu à Végéta.» Leur vision du Super Guerrier, cette transformation qui confère des cheveux d’or aux héros de la série, est elle aussi radicale:

«C’est une bête démoniaque, enragée, dont l’énergie sort par les yeux. C’est la colère qui le caractérise, comme la première fois où Goku se transforme: son meilleur ami est mort, il est tellement en colère que ses dents en craquent. On voulait vraiment exprimer ce truc-là.»

Casse-tête

Pour les Yohan Faure et Vianney Griffon, la difficulté quand on adapte DBZ, c’est son trait manga et ses exubérances: «Le dessin manga est très stylisé, très graphique, avec une idée du mouvement presque caricaturale, comme les cheveux des personnages. Vouloir représenter Krilin en vrai par exemple, ça n’a pas de sens: il n’a pas de blanc des yeux, pas de nez, il est nain... C’est pour ça qu’on a représenté notre Krilin petit et trapu.» Difficile, donc, de ne pas tomber dans le cosplay un peu embarrassant. Faire l’impasse sur des éléments fantaisistes, comme les cheveux gris-violet de Trunks ou certains personnages anthropomorphes (le roi de la Terre est un chien qui parle), est un moyen pour eux d’éviter cet écueil.

Bien entendu, les deux Français ne sont pas les seuls à avoir tenté l’expérience. Les Américains de Robot Underdog (DBZ: Light of Hope) ou encore ceux de K&K Productions, qui cherchent à faire financer leur websérie Saiyan Saga, travaillent eux aussi à combler le trou béant laissé par l’industrie cinématographique.

Il est tout de même étonnant de noter que les meilleures adaptations de Dragon Ball ne viennent pas de studios richissimes ou de réalisateurs chevronnés, mais bien de passionnés aux moyens limités. Les professionnels seraient-ils déconnectés des attentes du public? Pas selon Yohan et Vianney, pour qui la réussite d’un projet dépend en grande partie de contraintes artistiques et financières:

«On n’a pas eu les mêmes contraintes que James Wong. Dragonball Evolution devait être un film à 100 millions de dollars. C’est devenu un film à 30 millions. Il y a eu cinq scénaristes différents, un déménagement du tournage... Ça peut ruiner un film. On en a eu un exemple récemment avec Les Quatre Fantastiques. Josh Trank a fait du mieux qu’il a pu, mais il a eu beaucoup de pression des studios.»

Everest cinématographique?

Les meilleures adaptations de Dragon Ball ne viennent pas de studios richissimes ou de réalisateurs chevronnés, mais bien de passionnés aux moyens limités

L’autre problème avec Dragon Ball, c’est que les deux premiers longs métrages sont non officiels et que Toriyama a lui-même désavoué Evolution. Il n’y a donc pas de film qui fasse autorité ou qui puisse servir de boussole esthétique. Alors, en attendant de savoir à quoi ressemblerait un film canonique, c’est-à-dire validé par l’auteur, les fans tâtonnent à la recherche de la formule idéale. Et il n’y en a pas qu’une.

Mike LaBrie, contributeur de Kanzenshuu, site américain référence sur DBZ, estime qu’il manque quelque chose aux productions amateurs: «D’une certaine manière, Evolution arrive à saisir l’esprit de Dragon Ball mieux que n’importe quelle vidéo produite par des fans. Peut-être grâce à des scènes comme celle où Justin Chatwin [l’acteur canadien qui incarne Goku; NDLR] mord dans un morceau de viande. Ces moments sont complètement absents des vidéos de fans. On dirait qu’ils ignorent ce qui fait de Dragon Ball un succès mondial et jamais démenti: le fun.» Pour lui, un film live doit retranscrire cet équilibre entre drame et humour, propre au manga: «Une adaptation live de DB doit être sous-tendue d’un ton joyeux. Ça ne veut pas dire qu’il doit y avoir des sourires, des cupcakes et des arcs-en-ciel partout mais, le message final, ça doit être celui de l’espoir, de l’amitié et du bonheur.»

Pour les réalisateurs de Fall of Men, «l’important c’est de représenter le personnage et son évolution. Évidemment, DBZ est fait à la base pour les enfants et les ados, mais on peut aller en profondeur. Trunks, c’est une histoire de père manquant, avec Gohan qui joue le rôle du père de substitution. Il y a beaucoup de sentiments». Ils n’excluent pas pour autant une vision plus fantaisiste: «C’est possible de faire un film à la Guardians of the Galaxy: très coloré, avec des animaux qui parlent... Edgar Wright, par exemple, a fait un travail incroyable sur Scott Pilgrim [manga canadien adapté au cinéma en 2010,; NDLR]. Il a réussi à reproduire cette énergie, ce mouvement... Une adaptation de DBZ à la Scott Pilgrim, on achète tout de suite!»


«Il y a une qualité indéfinissable, dans le travail de Toriyama, qui n’a pas encore été pleinement retranscrite à l’écran, conclut Mike LaBrie, du site Kanzenshuu. C’est valable pour toutes les adaptations live, mais aussi pour les adaptations animées. Certaines s’en approchent, comme Battle of Gods (grâce, en grande partie, à l’implication importante de Toriyama dans le projet), mais aucune n’a vraiment réussi pour l’instant.» Avec des attentes aussi importantes et des fans si exigeants, Dragon Ball semble être devenu un Everest cinématographique encore invaincu. De quoi mettre la pression au prochain réalisateur qui s’attaquera à ce monument de la culture populaire.

François Oulac
François Oulac (10 articles)
Journaliste culture
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