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On a très peu entendu les rappeurs français après les attentats: tant mieux

Brice Miclet, mis à jour le 16.12.2015 à 16 h 11

Les rappeurs ne sont pas obligatoirement des porte-paroles et ne veulent souvent pas de cette posture. Pour une fois, les principaux médias l'ont compris.

Montage d’une photo de Médine en concert à Sevran le 6 octobre 2013 (MonsieurNas via Wikimedia Commons License by) et d’une photo de Booba en concert à la Rockhal (Luxembourg) le 15 mars 2014 (Arnaud.scherer via Wikimedia Commons License by)

Montage d’une photo de Médine en concert à Sevran le 6 octobre 2013 (MonsieurNas via Wikimedia Commons License by) et d’une photo de Booba en concert à la Rockhal (Luxembourg) le 15 mars 2014 (Arnaud.scherer via Wikimedia Commons License by)

Après le choc, vient le temps des commentaires et des analyses, des envolées lyriques et des débats. Pour les attentats du 13 novembre, les rappeurs ont été silencieux ou presque, absents du marasme médiatique. Même si, bien sûr, les hommages spontanés, que ce soit via les réseaux sociaux ou autres, ont fleuri, à juste titre.

Le 7 janvier, les hommages étaient les mêmes. Mais certains rappeurs tels que Médine, Booba, Nekfeu ou Disiz avaient été pris dans des polémiques. Invités à s’exprimer sur les plateaux télé, à justifier des propos passés ou tenus post-attentats. Amenés à justifier aussi les soi-disant discours de leurs publics respectifs, et parfois plus largement des discours tenus dans les banlieues françaises. Parce que la symbolique Charlie Hebdo était présente, l’atteinte à la liberté d’expression criante. Parce que l’opposition entre Charlie Hebdo et l’islam était facile, parce que beaucoup de muslmans écoutent du rap. C’est en tout cas ce que l’on croit, schématiquement. Médine a divisé par les propos de son titre «Don’t Laïk», accusé par certains commentateurs et politiques de banaliser un discours religieux antirépublicain. Véronique Genest s’était farcie le bonhomme sur le plateau de l’émission de France 3 «Ce Soir ou Jamais» lors d’un débat surréaliste sur l’islamophobie.

 

Représentation

Un peu plus tôt, dès la mi-janvier, les rappeurs Nekfeu et Disiz étaient vivement invités à justifier les propos de leur chanson «La Marche», présente sur la bande originale du film du même nom. Nekfeu y préconnisait «un autodafé pour ces chiens de Charlie Hebdo». Le projet de disque et le morceau étaient produits par Disiz. Le jeune Nekfeu avait alors eu bien du mal à s’expliquer, disant s’être «senti con après l’attentat».

 

Le problème n’est cependant pas de savoir si l’on doit être d’accord ou non avec les propos tenus dans «Don’t Laïk» ou dans «La Marche». Médine, rappeur engagé dans l’âme (certains diront que c’est un pléonasme, d’autres une arnaque, peu importe), est capable d’assumer n’importe lequel de ses textes. C’est son créneau. Il n’en est pas de même pour Nekfeu. Le problème est que la plupart des commentateurs ne parviennent pas à prendre en compte la posture personnelle d’un rappeur. Celle-ci peut être maladroite ou parfaitement réfléchie. Dans tous les cas, elle ne peut refléter totalement la posture du public rap. Certes, après les attentats, il était nécessaire que Nekfeu s’exprime. Mais en son nom, pas en celui de son public.

La posture personnelle d’un rappeur ne peut refléter totalement la posture du public rap. Certes, après les attentats, il était nécessaire que Nekfeu s’exprime. Mais en son nom, pas en celui de son public

Il en va de même pour Booba, qui assurait ne pas être Charlie, ou convoquait la maxime «quand on joue avec le feu, on se brûle». Alain Finkielkraut avait alors rebondi en rappelant son avis: «Ce qui m’a tourmenté, c’est cette absence, cette division rendue visible entre deux peuples de France. C’est la France qui est descendue dans la rue, c’est le peuple qui a été touché, moins les quartiers populaires.» Comme si, encore une fois, les propos d’un artiste écouté par une partie des jeunes des «quartiers» reflétait forcément la pensée de son public. L’erreur, en France, est courante.

Piège

Cette erreur est compréhensible. Mais, avec le temps, avec le bagage du rap dans la société française, il est surprenant qu’elle soit encore régulièrement faite. L’émergence du rap a coïncidé avec une prise de conscience populaire et artistique des problème sociaux dans les banlieues. Certains rappeurs disaient représenter cette jeunesse, tenter de lui donner une place dans le paysage médiatique. C’est chose faite, depuis longtemps. Et les rappeurs n’ont plus à être considérés comme de simples porte-paroles. Un rappeur ne peut refléter une pensée globale, même s’il prétend pouvoir le faire. Disiz, depuis longtemps, refuse cela, cette manie qu’ont les principaux médias de demander aux rappeurs de s’interroger sur l’impact de leurs propos sur les jeunes des cités. Aux propos des rappeurs, on donne une résonance fantasmée, infondée, non vérifiée. Parce que les clichés persistent, parce que le rap a une posture complexe dans le paysage artistique français. Peut-être les rappeurs doivent-ils en être conscients et faire, plus que d’autres artistes, attention à ce qu’ils écrivent.

Après Charlie Hebdo, beaucoup de regards se sont tournés vers les quartiers populaires. Parce que la communauté musulmane y est fortement présente, parce que certains Français partis faire le djihad en proviennent. Ce sont donc les rappeurs (à côté des imams) qui ont été amenés à se justifier, dont on a interprété les propos, à qui on a demandé de jouer un rôle presque d’éducateurs. Les quartiers populaires sont-ils Charlie? Puisque quelques rappeurs ne le sont pas, ça ne doit pas être le cas. Cette réflexion simpliste est aussi motivée par le débat sur la liberté d’expression qui a suivi. Ces rappeurs qui ne sont pas Charlie peuvent-ils le crier haut et fort? Ne pas être Charlie, est-ce être contre la liberté d’expression? La liberté d’expression ne permet-elle pas de ne pas être Charlie? Le débat tourne en rond, et les rappeurs ont été pris dedans, par maladresse, volontairement, ou par provocation. Ils sont tombés dans leur propre piège, mais on a aussi poussé une partie de leur public dedans. Et c’est bien dommage.

Après les attentats du 13 novembre, rien de tout cela n’est arrivé. Il y a bien Malek Boutih qui y est allé de sa petite phrase sur France inter le 16 novembre: «Je suis républicain parce qu’il y avait une bibliothèque en bas de chez moi, pas une salle de rap.» Lui aussi est donc tombé dans le piège. Difficile à imaginer cela de sa part d’ailleurs, puisque le député est aussi directeur des relations institutionnelles de la station de radio Skyrock, historiquement spécialisé dans le rap et ses alentours musicaux. À part cela, peu de remous du côté du hip-hop français. Tant mieux. La France a entre temps mieux pris conscience de l’ennemi qui lui fait face, comprenant qu’il ne se limite pas à un problème de banlieue, qu’il est international. Et qu’il n’a surtout strictement rien à voir avec le rap français.

Brice Miclet
Brice Miclet (40 articles)
Journaliste
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