France

Régionales: une dernière place symbolique pour clore une carrière militante

Étienne Girard, mis à jour le 04.12.2015 à 18 h 22

[LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS] Pour l’ultime ligne droite des régionales, nous vous proposons de découvrir non pas des têtes de liste mais des derniers de liste. Quatrième épisode en Auvergne-Rhône-Alpes, avec le candidat socialiste Yvon Deschamps, qui préfère calmer les guéguerres d’egos plutôt que faire carrière.

Pour changer des têtes de listes, Slate.fr a décidé de s’intéresser, pour cette ultime ligne droite des élections régionales, aux derniers de liste: ceux qui n’ont aucune chance d’être élus, simples militants venus faire le nombre ou élus d’une autre assemblée chargés de donner une touche de notoriété à la fin de la liste. Quatrième épisode de cette série «Les derniers seront les premiers» dans la nouvelle région Auvergne-Rhône-Alpes, avec Yvon Deschamps, militant socialiste depuis la fin des années 1960.

Avec sa moustache à la José Bové et son imperméable faiblement rembourré, Yvon Deschamps a le look du parfait militant de terrain des années 1980. Ça tombe bien puisque, quand on le retrouve devant la gare Lyon Part-Dieu, le journal Le Progrès sous le bras, l’homme de 72 ans revient tout juste d’une session de tractage dans le troisième arrondissement. Pour le candidat socialiste aux élections régionales en Auvergne-Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne, évidemment: Yvon Deschamps a dédié une grande partie de sa vie à ce parti.

Ce natif de Lyon a d’ailleurs accepté de figurer comme dernier de la liste PS dans la métropole lyonnaise. «Pour cette place symbolique, il fallait une personnalité rassembleuse», sourit Yvon Deschamps, en attaquant le buffet de l’hôtel Campanile, où il a ses habitudes.

Allusion à la guéguerre de chefs que se livrent depuis plusieurs années Jean-Jack Queyranne, actuel patron de la Région Rhone-Alpes, et le sénateur-maire de Lyon Gérard Collomb, président de la Métropole lyonnaise. En mai 2015, les instances fédérales du PS ont même refusé la candidature de Caroline Collomb, la femme du maire, aux élections régionales. Le tout avec la bénédiction du président du conseil régional.

Deux egos pour un même territoire

«Ils vous diront le contraire mais il y a, de fait, une certaine animosité entre eux, décrypte le militant lyonnais de sa voix douce. C’est une bataille d’egos assez classique entre deux responsables d’un même parti qui veulent s’occuper de développement économique sur le même territoire.»

En matière de gestion des egos, Yvon Deschamps s’y connaît. Il a été de 1979 à 1992 le premier secrétaire de la fédération PS du Rhône, poste charnière où s’élaborent des stratégies pointues et s’affirment des ambitions nationales, avec les frictions que cela engendre:

«Comme Charles Hernu, auquel j’ai succédé et qui fut ministre de la Défense, j’étais mitterrandiste, tendance Jospin, explique-t-il. Nous les rencontrions souvent pour préparer les élections. Par ailleurs, j’ai accordé les investitures à tous ceux qui sont devenus députés ensuite.»

Rendez-vous manqué avec l’Assemblée nationale

Aux manettes pendant treize ans, Yvon Deschamps a-t-il le sentiment d’être passé à côté d’une carrière de parlementaire? «Je n’ai pas de regrets, affirme placidement cet homme de terrain. Mais c’est vrai qu’en 1981 Mitterrand m’avait suggéré d’être candidat aux législatives. J’aurais sans doute été élu. Plus tard, en 1989, je devais me présenter à la mairie de Bron, tout était calé avec le maire sortant. Peu de temps avant les élections, Jean-Jack Queyranne, qui était député à l’époque, se pointe dans mon bureau. Il me dit: “J’ai dealé avec Jospin à Paris, ce sera moi pour Bron.” J’ai laissé faire.»

Sylvie Guillaume, députée européenne et successeur d’Yvon Deschamps comme premier secrétaire fédéral du Rhône en 1992 ne s’explique pas vraiment ce rendez-vous manqué avec de hautes responsabilités politiques. «Peut-être que c’était son choix», avance-t-elle. Jean-Michel Dubernard, ex-député UMP et ami de longue date d’Yvon Deschamps plaide pour un manque de chance: «Les carrières politiques sont faites de rencontres et de circonstances favorables. L’occasion ne s’est jamais présentée pour Yvon.»

Belle carrière d’élu local

Le mitterrandiste peut tout de même se targuer d’avoir connu une belle carrière d’élu local: il a été conseiller régional de 1986 à 2010, dont deux ans en tant que délégué à la culture auprès de Jean-Jack Queyranne. Seul trou: une pause entre 1993 et 1996. «Je m’étais effacé pour assurer l’élection de Gérard Collomb», rigole-t-il en reprenant une bouchée de sauté de veau. Le maire de Lyon, il le connaît bien aussi, pour avoir été son adjoint aux finances, de 2001 à 2008, et président de Grand Lyon Habitat, un organisme de gestion de logements sociaux, jusqu’en 2014. «J’ose croire que nous avons fait du bon boulot», considère celui qui a pris sa retraite d’élu l’année dernière.

La fin d’un parcours militant de plus de quarante ans, débuté à la fin des années 1960. Contrairement à d’autres, Yvon Deschamps, étudiant en droit à la faculté de droit de Lyon, s’engage alors en première ligne. Issu d’un milieu ouvrier, avec un père «porté sur l’anarcho-syndicalisme», il est un des leaders de l’Unef pendant Mai-68. «On avait les informations de Paris vingt-quatre ou quarante-huit heures plus tard, et on copiait plus ou moins», se remémore avec nostalgie cet anticolonialiste.

À l’époque, Yvon Deschamps hésite entre deux concours: inspecteur du travail agricole –«pour surveiller les patrons»– et attaché d’administration universitaire. Il choisit le second, plus sûr et qui lui laissera plus de temps pour militer. Car dès 1971, c’est l’unification des socialistes à Épinay, une date-clé. «J’étais pour l’Union de la gauche, ça m’a donc marqué», glisse ce mitterrandiste affirmé. Après quelques années en détachement, il rejoint la fonction publique territoriale et devient directeur des loisirs et des sports puis directeur-adjoint des services de la mairie de Villeurbanne.

Franc-maçon assumé

Un métier qu’il partagera avec ses activités militantes et intellectuelles: le PS bien sûr, mais aussi la franc-maçonnerie. Initié en 1986 –«à ma deuxième tentative, car à la première, tous les élus de droite sont venus voter contre»–, Yvon Deschamps est devenu progressivement un hiérarque du Grand Orient de France. Peu avant 2001, c’est lui qui organise un dîner entre Gérard Collomb et plusieurs élus de droite du Grand Orient. Une rencontre qui aurait eu son importance lors de l’élection du maire de Lyon à la présidence de la Métropole, malgré une majorité de droite. «Ça a pu jouer à la marge, mais l’accord s’est surtout fait sur des bases politiques», affirme-t-il.

Entre 1999 et 2008, Yvon Deschamps anime une «fraternelle d’élus», qui réunit des membres de la gauche comme de la droite: «Avoir une réflexion commune, dans un contexte différent de celui du combat, c’est utile.»

Des élus de droite pour amis

Aujourd’hui, cette amicale maçonnique n’existe plus mais Yvon Deschamps en a gardé le goût du «débat respectueux. À Lyon, gauche et droite peuvent échanger sans s’écharper», affirme celui qui compte au rang de ses amis l’ex-député UMP Jean-Michel Dubernard mais aussi l’ancien maire de Lyon et ministre RPR Michel Noir.

Habitué aux discussions politiques apaisées, le militant socialiste voit d’un mauvais œil la possible victoire aux élections régionales de Laurent Wauquiez, «un homme autoritaire et sûr de lui». Aussi, Yvon Deschamps continuera de tracter sans relâche jusqu’au deuxième tour le 13 décembre. Avant de retourner vaquer à ses nombreuses occupations associatives: «Je suis trésorier de l’Institut Lumière pour la diffusion du patrimoine cinématographique, vice-président de Lyon Basket féminin, vice-président d’une association de promotion d’estampes et toujours administrateur de Grand Lyon Habitat», égrène-t-il. Toujours investi, rarement président. À croire qu’Yvon Deschamps est définitivement trop altruiste pour être ambitieux.

Étienne Girard
Étienne Girard (3 articles)
Journaliste en incubation au CFJ
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