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COP21: entre les scientifiques et les décideurs, il y a un monde

Vanina Delmas, mis à jour le 09.12.2015 à 17 h 25

Au départ de l’alerte sur le climat, il y a 20.000 études réalisées par 800 scientifiques. À l’arrivée, il reste un texte de 55 pages amené sur un plateau à des chefs d’Etat. Pour eux, il a fallu simplifier, corriger, raturer, caricaturer le contenu des rapports à travers une chaîne de réunions complexe et secrète.

Ceux qui savent ne sont pas ceux qui décident | benbarkett via Flickr CC License by

Ceux qui savent ne sont pas ceux qui décident | benbarkett via Flickr CC License by

COP21. Trois lettres, un nombre, mais des dizaines d’incompréhensions. La 21e Conférence des parties à la convention-cadre des Nations unies est décisive pour l’avenir de la planète. Les chefs d’État vont prendre (ou pas) des engagements contraignants pour la sauver. Mais le doute est permis sur la nature des informations qui fait l’objet de leurs rapports de force. Car entre les recommandations des scientifiques et les termes des négociations, de multiples filtres altèrent l’information et la dégradent mécaniquement. Entre les scientifiques et les décideurs, il y a un monde, sinon une planète. Cette distance entre les faits et la réalité politique se joue en trois temps.

1.La science à l’état purLes experts du Giec

La tutelle scientifique fait l’unanimité (ou presque) car on ne s’improvise pas climatologue ou glaciologue tous les matins. Depuis 1988, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) incarne la sagesse suprême appliquée au climat. Ses conclusions composent la base de toutes les négociations internationales. Grâce à leur expertise, on sait par exemple que la température du globe a augmenté de 0,85°C en moyenne entre 1880 et 2012 et que l’«activité humaine est la cause principale du réchauffement observé». Le Giec n’est pas un laboratoire qui produit sa propre expertise sur le climat. Les chercheurs sont mandatés par des États pour réfléchir à un problème bien précis à partir des recherches d’autres scientifiques mondialement reconnus.

Tous les cinq ou six ans, ces experts du Giec publient un nouveau rapport d’évaluation pour informer, prévenir, instruire, aider et, de plus en plus, alerter, car les découvertes font le terreau de tous les pessimismes. Chaque publication (en 1990, 1995, 2001, 2007 et 2014) est la compilation de plus de 20.000 études attribuées à plus de 800 chercheurs dont 34 travaillant en France.

Cette compilation est une somme de plusieurs milliers de pages organisées en trois volumes: «éléments scientifiques», «impacts et adaptation», «atténuation du changement climatique». Selon une étude de la Kedge Business School, l’école de management de Bordeaux, parue dans la revue Nature Climate Change en octobre, ce jargon incompréhensible pour un public non scientifique participerait à l’absence de politiques climatiques efficaces.

Ce jargon incompréhensible pour un public non scientifique participerait à l’absence de politiques climatiques efficaces

Pour chaque rapport, «un résumé à l’intention des décideurs» d’une vingtaine de pages est rédigé afin de servir de socle aux négociations internationales. Nouveauté: pour le cinquième rapport publié en novembre 2014 (en anglais), est né «un résumé de résumé» de quelques lignes, destiné notamment aux Premiers ministres concernés par la COP21.

Lors de la COP, les scientifiques sont présents mais restent des observateurs. Leur œil d’expert scrutera chaque décision, mais les décisions finales sont laissées aux négociateurs puis aux responsables politiques.

2.Le début des négociationsL’heure des «technos»

Candidate dès septembre 2012, la France fut officiellement nommée pays hôte de la COP21 à Varsovie en 2013. Il a fallu trouver des marathoniens de la négociation pour constituer la délégation capable de diffuser la vision française de ce que devrait être le sommet. Depuis deux ans, ceux qu’on appelle mystérieusement «les négociateurs» écument les kilomètres en avion –pas très écolo tout ça– pour participer à toutes les conférences officielles de l’ONU et à toutes celles officieuses en comité restreint. Elles sont cependant décisives pour faire avancer le débat avant le jour J. Chapeautés par Paul Watkinson, nommé chef de l’équipe de négociations climat pour la France depuis 2007, ils seraient plusieurs centaines de spécialistes à travailler au bon déroulement de la COP21. Mieux vaut employer le conditionnel: leur identité semble relever du secret d’État.

De l’extérieur, la délégation ressemble à une vraie fourmilière. Mais tous les hauts fonctionnaires mandatés connaissent parfaitement son rôle. L’équipe interministérielle de négociation dépend de quatre ministères: celui des Affaires étrangères et du Développement international, celui de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie, celui des Finances et des Comptes publics et celui de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt. Il y a des conseillers des cabinets ministériels chargés de construire des alliances avec d’autres pays. Il y a aussi des diplomates et hauts-fonctionnaires mandatés par les ministères pour parler droit, finances, sécheresse, forêt, montée des eaux…

Pendant la première semaine de la COP, ces «techniciens du climat» doivent suivre consciencieusement tous les débats, faire un compte-rendu précis à Paul Watkinson et transmettre leurs notes aux ministres. Leurs connaissances et leur anglais doivent être irréprochables. Même si les débats sont souvent traduits, toutes les discussions de l’ombre au détour d’un couloir ou d’un déjeuner se font en anglais.

3.Accords bilatéraux et réunionniteLe moment des diplomates

Entre deux COP, il se passe beaucoup de choses, mais il ne se décide pas grand-chose. Les États discutent, négocient et tentent de donner une substance politique aux prévisions du Giec, à un niveau qui commence à être politique. Si une Conférence des Parties a lieu chaque année, toutes ne revêtent pas la même importance. Celle de Paris 2015 apparaît comme cruciale car elle prend en quelque sorte le relais du protocole de Kyoto. Entré en vigueur en 2005, il engageait les pays industrialisé à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre d’au moins 5% d’ici 2012 mais seuls trente-huit pays l’avaient ratifié. Les États-Unis et la Chine étaient les remarquables absents. Si tout va bien, Paris devrait voir la naissance du deuxième traité international juridiquement contraignant pour 196 participants. Sinon, ce sera une réplique de l’échec de Copenhague en 2009.

Depuis la COP19 à Varsovie en 2013, la COP21 et le climat sont au cœur du jeu diplomatique. «Tous les sommets internationaux comme le G7 ou le G20 sont des occasions pour les chefs d’État de parler des compromis nécessaires au succès de la COP21, explique Alix Mazounie, chargée des politiques internationales du Réseau Action Climat France. Le sommet bilatéral entre la Chine et les États-Unis ne déroge pas à la règle et tout ce qui s’y décide devient une ligne du texte définitif de négociations.»

Chipoter sur un mot, une tournure de phrase ou une virgule, c’est la raison d’être de la COP21

En novembre 2014, le New York Times titrait «Les États-Unis et la Chine parviennent à un accord sur le climat après des mois de discussions» car Washington s’engageait à  diminuer ses émissions de CO2 de 26 à 28% entre 2005 et 2025 tandis que Pékin promettait le déclin de ses rejets carbonés «autour de 2030». Tout cela avant la COP. Les deux pays sont responsables de 45% des émissions de gaz à effet de serre.

La réunionnite aiguë s’est poursuivie avec des «intersessions». Un obscur groupe de travail a vu le jour en 2011, à la conférence de Durban (COP17): ADP, comme Plateforme de Durban pour une action renforcée. C’est grâce à l’ADP que le charabia du Giec est devenu (presque) compréhensible et que les négociations maintiennent le bon cap:  ses deux coprésidents, Ahmed Djoghlaf (Algérie) et Daniel Reifsnyder (États-Unis), conduisent les travaux de la première semaine.

La réunionnite a atteint son paroxysme en 2015. En février, une session de négociations à Genève validait le texte officiel des négociations. En juin, la conférence de Bonn chargeait ce fameux groupe de travail ADP de publier une version consolidée du premier texte. En septembre, ils rédigèrent un «projet d’accord simplifié» modifié dès le mois d’octobre pour enfin aboutir au texte de base du futur Accord de Paris. Celui-ci sera un brouillon maintes fois repris, raturé, corrigé, reformulé.

4.La «répétition générale»Les ministres avant les chefs d’État

Dernière étape: la «pré-COP». Plus de soixante-dix représentants des pays ont participé à cette répétition générale début novembre, indispensable pour apprivoiser le texte de négociations de cinquante-cinq pages. «Nous avons franchi avec la pré-COP une étape importante avant [la COP de] Paris, mais nous restons plus que jamais mobilisés et la tâche qui reste est considérable», a déclaré le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, président de la COP21. Comme un jeu de rôle sur fond de tragédie climatique, les ministres ont travaillé sur quatre thèmes primordiaux: ambition de l’accord, équité de l’accord, financements après 2020 et avant 2020. Mais pas question de commencer le vrai travail! Chipoter sur un mot, une tournure de phrase ou une virgule, c’est la raison d’être de la vraie COP21 et des responsabilités des chefs d’État. À des années-lumières des rapports du Giec.

Vanina Delmas
Vanina Delmas (4 articles)
Journaliste environnement
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