France

Régionales 2015: tout au bout de la liste des exclus, un ovni de normalité

Aude Lorriaux, mis à jour le 06.12.2015 à 14 h 55

[LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS] Pour l’ultime ligne droite des régionales, nous vous proposons de découvrir non pas des têtes de liste mais des derniers de liste. Sixième épisode en Île-de-France, où Arnaud Ceyzeriat est dernier de la liste du Val d'Oise pour la formation Fluo de Sylvain de Smet, ancien d'EELV.

Crédit photo de médaillon: Arnaud Ceyzeriat. Montage: Grégor Brandy.

Crédit photo de médaillon: Arnaud Ceyzeriat. Montage: Grégor Brandy.

Pour changer des têtes de listes, Slate.fr a décidé de s’intéresser, pour cette ultime ligne droite des élections régionales, aux derniers de liste: ceux qui n’ont aucune chance d’être élus, simples militants venus faire le nombre ou élus d’une autre assemblée chargés de donner une touche de notoriété à la fin de la liste. Sixième épisode de cette série «Les derniers seront les premiers» cette fois en Ile-de-France, avec Arnaud Ceyzeriat, candidat de la liste Fluo, qui regroupe des associations et collectifs comme Cannabis sans frontières et le Parti Pirate, et des militants engagés dans l’écologie, les drogues, la défense des personnes prostituées, les free parties ou les minorités sexuelles.

Arnaud Ceyzeriat est un novice en politique. Il s’est engagé il y a moins de deux mois, début novembre, lorsque sa femme, très impliquée dans la vie citoyenne via diverses associations comme La Ruche qui dit oui, lui parle d’un nouveau parti politique. «Fluo», c’est l’acronyme de Fédération libertaire unitaire ouverte, la liste conduite par un déçu d’EELV, le conseiller régional du Val d’Oise Sylvain de Smet. La formation tout juste créée, ses membres cherchent des gens pour se présenter aux élections régionales. «Je râle comme tous les Français, et je répondais tout le temps à ceux qui râlent: “Mais alors, présente-toi aux élections si tu n’es pas content!”» raconte-t-il. Il fallait bien un jour qu’il s’engage. Mais pourquoi dans ce parti, peuplé, comme l’ont résumé les Inrocks, par «des putes, des drogués, des teufeurs», lui qui a tout d’un Monsieur Tout-le-monde bien rangé, avec son poste d’ingénieur chez Colas Rail, son visage bien rasé, son couple hétérosexuel et ses deux filles de 10 et bientôt 7 ans? «Les gens qui ont les mêmes idées, ça ne m’intéresse pas. Là, avec le melting-pot que c’est, vous êtes obligé d’avoir l’esprit ouvert», lance-t-il.

La raison tient certainement aussi, même s’il est plutôt gêné quand on lui fait remarquer, à sa grande empathie, visible dès les premières minutes de discussion. Une capacité à se mettre à la place de ceux qui ne lui ressemblent pas, en particulier des personnes considérées comme fragiles et souvent mises à l’écart par la société. «Il a les yeux ouverts sur les autres», résume une de ses amies, qui dit aussi de lui qu’il est «peu conventionnel». «Il n’est pas facilement influençable par la norme et n’a pas peur de ce que les autres peuvent penser de lui», affirme sa femme. «Il ne consomme pas de cannabis, ne milite pas dans les milieux LGBT, ce n’est pas un pirate non plus comme ceux du Parti pirate. Mais il est d’une gentillesse incroyable, et d’un soutien sans faille pour les libertés des autres. Dans candidat il y a candide, et il est vraiment candide et ouvert à ce que les uns et les autres sont», estime quant à lui la tête de liste du parti, Sylvain de Smet.

«Si eux le font, alors oui, moi aussi je peux le faire»

«Quand une partie de la population est marginalisée, je me sens concerné. [...] La plupart des sujets traités par Fluo sont des sujets dramatiques, et des sujets sur lesquels l’État pourrait faire quelque chose», tente-t-il d’expliquer. Quand on lui demande pourquoi il s’intéresse tant à des personnes a priori si éloignées de sa vie à lui, et pourquoi il s’engage pour les défendre, il répond que les hommes blancs, et cadres, comme lui, sont aussi une minorité. «Si on veut défendre la minorité des hommes blancs et cadres qui ont le pouvoir, alors il faut aussi défendre les autres minorités». Il se souvient du poème du pasteur allemand Martin Niemoller:

Quand ils sont venus chercher les juifs
je n’ai rien dit
car je n’étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les communistes
je n’ai rien dit
car je n’étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
je n’ai rien dit
car je n’étais pas syndicaliste.
Et quand ils sont venus me chercher
il n’existait plus personne
qui aurait voulu ou pu protester...

La première réunion avec les membres de la liste Fluo va emporter définitivement son adhésion. Elle a lieu dans une cave, «où l’en entendait la chasse d’eau qui passait», raconte-t-il, avec un brin de tendresse pour cette pauvreté de moyens. C’est surtout l’histoire personnelle et le volontarisme de Maîtresse Gilda qui va le marquer. Personne trans’ et prostituée, elle est cofondatrice du Strass (Syndicat du travail sexuel) et tête de liste dans les Hauts-de-Seine. «J’ai bien vu que la rencontre avec les personnes prostituées l’avait extrêmement touché», se souvient son amie. «Ce qui m’a plu, c’est le sentiment d’humanité très profond de ces gens. Je savais avant qu’il y avait des personnes démunies, et j’étais conscient de ces situations. Mais que des personnes démunies trouvent le courage et le temps de s’impliquer pour d’autres, oui, cela m’a impressionné. Si eux le font, alors oui, moi aussi je peux le faire», raconte-il, disant ressentir une «très grande fierté» d’appartenir à ce groupe. «Je suis bien conscient que j’apporte une caution de normalité à cette liste. Mais en fait, la question que l’on devrait se poser est inverse, elle est plutôt: comment se fait-il que des gens au parcours aussi exceptionnel m’acceptent?» dit-il, humblement.

L’open source, un sujet qui lui tient à coeur

D’où lui vient cette ouverture d’esprit? Né en Algérie, de parents qui faisaient la coopération, il a beaucoup vécu à l’étranger. Ses parents, dit-il, lui ont inculqué des valeurs d’humanité. «Durant seize ans en Afrique et en Polynésie française, je n’ai jamais entendu mon père émettre un seul jugement ou formuler des généralités sur les populations locales des pays où il vivait.» Travailleur, il a brûlé les étapes dans sa carrière, a été embauché chez Thales après un bachelor en aéronautique et un MBA en management, puis est devenu ingénieur système au bout de six mois d’un travail acharné où il a «très peu dormi», quand d’autre franchissent ce cap après quinze ans de carrière.

Même s’il a tout d’un homme très normal, comme il se plaît à le répéter, ses proches ne sont pas si surpris de le voir s’engager auprès d’une telle liste. Il aime d’ailleurs lui-même surprendre. En 2003, alors toute nouvelle recrue dans l’entreprise Thales, il a raflé un appel d’offres lancé par la mairie de Pais, un marché que tous jugeaient perdu d’avance. La recette: il a remplacé les logiciels payants par des logiciels libres, une vraie révolution à cette époque, qu’il n’aurait sans doute «jamais pu accomplir s’il avait été sous la supervision étroite d’un responsable», tant le geste était audacieux. L’open source est devenu un de ses combats, et c’est ce qui l’a aussi attiré chez Fluo, qui a fait venir dans ses rangs le Parti pirate, très actif sur ces sujets. Arnaud Ceyzeriat a pu lui aussi y mettre sa patte de spécialiste.

Pas fumeur de cannabis

À Colas Rail, l’entreprise ferroviaire où il travaille désormais, il a réussi à convaincre sa direction de mettre sous licence libre les logiciels qu’elle développe, faisant ainsi le pari que les clients préféreront les entreprises qui ne les obligent pas à être captifs. Et cela a marché. La «plateforme», comme l’appelle les employés, où se trouvent des techniciens qui gèrent à distance la vidéosurveillance des lignes de rail, fonctionne aujourd’hui en grande partie grâce à des outils dont tout le monde peut s’inspirer.

«Si un jour il était vraiment élu, ça m’embêterait de le perdre!» dit son ex-responsable technique qui passe là par hasard. L’homme ne partage visiblement pas toutes les idées de Fluo, qu’il estime un peu «guignolesque». Devant lui, Arnaud Ceyzeriat reconnaît d’ailleurs que l’insistance sur le cannabis le gêne un peu, lui qui n’est pas fumeur du tout mais souhaiterait néanmoins une légalisation «pour éradiquer les mafias».

Dans l’entreprise Colas Rail, avec les employés de la plateforme. 

«Un jour ma fille autiste pourra être autonome»

L’autre grand combat de sa vie, c’est l’autisme, dont une de ses filles est atteinte. Il a d’ailleurs là aussi contribué à la rédaction d’un document sur le sujet pour Fluo, qui a été intégré comme proposition du programme des régionales. Cette proposition demande de «favoriser l’inclusion et la scolarisation en milieu ordinaire des enfants handicapés, y compris dans les activités périscolaires», de «faciliter la prise en charge de tous les enfants en situation de handicap et des enfants autistes» et de «suivre les préconisations de la Haute Autorité de santé (HAS) pour la prise en charge du handicap». Des propositions «pas révolutionnaires», selon lui, mais qui ne sont tout simplement pas ou mal appliquées aujourd’hui.

Dans les locaux d’une association où le candidat vient chercher sa fille autiste, ces principes sont bien connus. Assis sur des petites chaises colorées, au milieu des jouets d’éveil, les enfants goûtent, empoignant les gâteaux et avalant gaiement les jus de fruits acidulés. Une scène de vie qui paraît normale à tout observateur extérieur. «Les faire manger, c’est un an de travail», prévient Arnaud Ceyzeriat, pour casser cette jolie illusion qui se déroule devant nous. «Ils sont mignons, oui, mais surtout ils progressent. Un jour ma fille pourra avoir un emploi et être autonome, au lieu d’être à l’asile. Le désespoir des parents d’enfants autistes, c’est de se dire qu’ils auront des enfants qui auront des demi-vies», explique-t-il. Il semble pouvoir raconter quelque chose sur chacune de ces petites têtes appliquées à reproduire les gestes de la psychologue. «Il regarde beaucoup les enfants, ce n’est pas quelqu’un fermé sur le devenir de sa fille, explique son amie engagée dans le même combat contre l’autisme. C’est un papa particulièrement concerné et sensible, très à l’écoute, et beaucoup plus impliqué que la moyenne des papas.»

Dans les locaux de l’association qui prend en charge sa fille handicapée

La courtoisie appelle la courtoisie

Dans la voiture qui nous conduit d’un point quotidien à l’autre de sa vie d’employé et de père attentif, la conversation file sur les attentats. Le climat de peur qui s’est abattu sur le pays l’inquiète, mais il ne veut pas y céder. «Moi, ils me mettent en colère, ces gens qui assassinent. On devrait les appeler des “coléristes”, d’ailleurs, pas des terroristes». Est-ce que, face à ce revirement brutal de l’actualité, le message de Fluo en faveur des libertés ne va pas être inaudible? «Au contraire, répond-t-il. Avec les attentats, l’affiche de Fluo [«Vivre libres», voir ci-dessous; NDLR] prend encore plus son sens. il y a toute une partie de la population qui ne veut pas renoncer à ses libertés pour une bande de fous».

Dehors, un homme s’est approché, un SDF, comme la pancarte qu’il tient l’indique. Arnaud Ceyzeriat lui remet une pièce. En face, dans la foulée, une autre voiture ouvre sa fenêtre, et fait le même geste. «Je me souviens d’un passage piéton sur lequel personne ne s’arrêtait. Moi, je m’y arrêtais systématiquement, et peut-être d’autres aussi. Au fur et à mesure, les gens ont fini par s’arrêter eux aussi. La courtoisie appelle la courtoisie. On peut tous changer son environnement avec de petits gestes.» Comme le colibri de la légende, qui tentait d’éteindre un gigantesque incendie en faisant des allers-retours avec quelques gouttes d’eau dans son bec, Arnaud Ceyzeriat se contente de faire sa part. Pour l’instant, aux yeux de certains qui préfèrent ne rien faire, ses actions goutte d’eau ont peut-être l’air de celle d’un fou. Mais un jour, qui sait? Le destin changera peut-être. Et les derniers seront les premiers...

Aude Lorriaux
Aude Lorriaux (226 articles)
Journaliste
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