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Glasgow n’est pas la ville sinistre que vous croyez

Sarah Chevalley, mis à jour le 05.12.2015 à 17 h 51

Et elle n’est pas non plus réservée au whisky: le prestigieux Turner Prize, qui y est remis le 7 décembre, lève le voile sur son dynamisme artistique (insoupçonné).

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Rien ne me prédisposait à visiter Glasgow, associée aux banlieues ouvrières des films de Ken Loach. C'est la tenue du Turner prize 2015, prestigieuse récompense artistique, qui m'a fourni le prétexte pour me rendre dans la capitale économique de l’Ecosse.

Je suis à Glasgow depuis quelques heures et le ciel est bleu céruléen. Aucun nuage, aucune goutte de pluie, ne sont annoncés dans les 48 heures à venir. Un vrai miracle selon le réceptionniste de mon hôtel au roulement de «r» si caractéristique. Son accent vaut à lui seul un voyage en Ecosse –bien que je ne saisisse qu’un mot sur deux. 

1.La Glasgow School of Art

Après des efforts louables, il réussit à me faire comprendre comment me rendre à la Glasgow School of Art, première étape de mon périple artistique dans la ville. J’ai bien fait de mettre des baskets pour affronter les rues pentues du centre ville, qui n’ont rien à envier à San Francisco. Il flotte dans l’air une odeur d’herbe coupée, venue des nombreuses pelouses, aussi épaisses que de la moquette. J’ai glissé dans mon sac le dernier roman d’un enfant du pays, Liam McIlvanney. Là où vont les morts: polar des bas-fonds de Glasgow, opposant un journaliste d’investigation à des gangsters, à la vieille du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse.

Je marche dans des rues bordées de façades victoriennes ravalées, aucune trace de gangs, ni de misère. L’école des Beaux-Arts, l’une des plus célèbres de Grande-Bretagne, a été construite au début du siècle dernier par le génial Charles Rennie Mackintosh, qui est à Glasgow ce que Gaudi est à Barcelone. Ravagé par un incendie au printemps 2014, l’édifice, empaqueté sous des échafaudages, laisse apercevoir une silhouette noircie par les flammes, aussi élégante qu’inquiétante. Juste en face, l’école de design, un cube en verre construit en 2009 par Steven Holl, offre un étonnant contraste. Mon air dubitatif fait sourire Adam, jeune peintre, ancien élève de l’école et guide à ses heures perdues. Il me fait remarquer que le mélange des styles est la marque de fabrique de la ville.
 

Adam est un fin connaisseur de sa ville. Avec lui, la visite se fait le nez en l’air pour admirer les façades post victoriennes ou néoclassiques, ornées de colonnades et de balcons sculptés. Il attire aussi mon attention sur des bâtiments très austères en béton brut, construits dans les années 50. Par endroit, les immeubles en brique me rappellent l’Europe du Nord tandis que les bâtiments Art-Nouveau me font penser à Chicago ou à New-York. La ville est célèbre pour son «Glasgow Style», incarné par les constructions aux lignes géométriques de Charles Rennie Mackintosh.

2.The Lighthouse

The lighthouse, via Wikipedia, License CC

Dans une petite traverse de la très passante Buchanan Street, se trouve The Lighthouse, le centre d’architecture et de design de la ville, installé dans les anciens locaux d’un journal local. Ce fut la première commande de Mackintosh. Adam m’explique que l’architecte n’y a pas seulement apporté sa patte esthétique, il a également inventé un système de ventilation novateur qui servait à aérer les salles des rotatives. Il se trouve dans la tour du bâtiment, flanquée d’un vertigineux escalier en colimaçon. En haut: une plateforme panoramique, vue sur les toits de la ville.

Je suis frappée par la diversité des styles d’un immeuble à l’autre. La fin du XIXe et le début du XXe siècle ont été particulièrement prospères à Glasgow, offrant la possibilité à des entrepreneurs locaux de financer des projets architecturaux originaux pour faire valoir leur richesse. Certains bâtiments historiques sont à l’abandon, rappelant que Glasgow revient de loin. Après la seconde guerre mondiale, la ville s’est enfoncée dans une spirale de déclin, avec l’abandon des chantiers navals, entrainant un taux de chômage record, des problèmes de drogue et de criminalité, vidant le centre-ville de sa population. La page semble aujourd’hui tournée.

Depuis sa nomination comme capitale européenne de la culture en 1990, Glasgow s’est petit à petit transformée, faisant revenir les habitants dans le centre, en particulier ces dernières années. En 2013, près de 600.000 personnes vivaient à nouveau au cœur de la ville: elles étaient 20.000 de moins en 2006. Le micro-quartier de Merchant City en est la preuve. Adam me conseille de me promener autour du «GoMA» (Gallery of Modern Art), un luxueux bâtiment néoclassique, vestige de l’époque des «Tobacco Lords». Dans de jolies petites rues pavées, des boutiques de créateurs alternent avec des bars et des restaurants branchés, qui occupent de belles demeures XVIIIe. Entre janvier et juin 2015, 25 restaurants ont ouvert à Glasgow. Selon le cabinet d’études AlixPartners cette croissance place la capitale écossaise dans le top 10 des villes les plus dynamiques du Royaume-Uni dans le secteur de la restauration. La «boboïsation» est en marche mais Glasgow n’est pas Paris. Un terrain vague, dominé par l’ombre menaçante d’une grue, me le rappelle. Les artistes continuent de vivre au cœur de la ville, m’explique Adam, qui n’a aucune intention d’émigrer à Londres ou ailleurs. Pour lui, Glasgow est un lieu de création qui n’a pas son pareil en Europe.

 

2.Le tramway

Certains ont parlé de «Glasgow Miracle» pour expliquer le nombre de lauréats originaires de la ville. Ils sont sept à avoir reçu le prix décerné chaque année par la Tate à un artiste contemporain de moins de 50 ans, vivant au Royaume-Uni. Glasgow s’imposait donc comme une évidence pour le premier Turner prize hors des frontières anglaises. Pour mieux comprendre ce phénomène, direction le Tramway où le prix est attribué ce 7 décembre. Situé dans une rue calme au sud de la ville, c’est un bâtiment neutre, un peu décevant, qui ne laisse en rien présager de l’originalité de sa programmation. Pendant plusieurs décennies, cet ancien dépôt de tram a été le musée des transports jusqu’à ce que Peter Brook vienne y produire sa première mise en scène du Mahabharata en 1988. C’est alors devenu le lieu dédié à la danse et à l’art contemporain à Glasgow.

A l’intérieur, le va-et-vient est incessant entre les deux immenses espaces d’exposition, où les quatre artistes nominés, dont trois femmes et un collectif d’architectes, sont en pleine installation. Dans le jardin de la galerie, je retrouve Sarah Munro, charismatique directrice du Tramway depuis 7 ans:

«Ces 20 dernières années, l’art contemporain britannique a été marqué par une génération entière d’artistes écossais. Douglas Gordon, lauréat du Turner prize en 1996, a  été le premier puis d’autres artistes de Glasgow ont été récompensés et de nombreux nominés. Cela s’explique bien sûr par la relation étroite qu’ils entretiennent avec la Glasgow School of Art dont ils sont issus. Mais il y a aussi un lien très fort entre eux et avec les étudiants en art»

Tandis que nous parlons, des enfants jouent bruyamment autour de nous. Leurs mères bavardent au soleil, poussettes repliées à côté d’elles. Une scène difficilement transposable au Palais de Tokyo à Paris. «Les équipes de Tramway sont très engagées pour faire connaître les artistes au grand public. Nous avons tissé des partenariats avec de nombreuses écoles primaires de la ville et nous organisons des visites pour les familles tous les dimanche matin» précise Sarah Munro qui se félicite que Glasgow ait su impliquer ses habitants dans les projets artistiques. Cette année, l’art visuel est à l’honneur avec le Turner Prize mais aussi avec le festival Glasgow International. 

Kelvingrove Art Gallery

Pour en savoir plus je rencontre une autre Sarah, londonienne d’origine, glaswégienne d’adoption. Assise à la terrasse du Pantry, coffee shop en vue de Merchant City, Sarah McCrory pianote sur son smartphone en buvant un capuccino. La jeune femme organise pour la seconde fois la biennale d’art contemporain de Glasgow qui se tiendra pendant 3 semaines en avril 2016 dans une soixantaine de lieux à travers la ville. «La diversité des espaces est très intéressante. Nous avons la chance d’avoir des partenariats avec des grands musées comme le GoMA, Tramway ou Kelvingrove Art Gallery & Museum mais aussi avec des lieux plus atypiques comme un immeuble brutaliste conçu par Richard Rogers ou encore la Templeton Carpet Factory, une étonnante copie du Palais des Doges en brique rouge, version Art-Nouveau», se réjouit-elle, confirmant ce que m’avait dit Adam, le jeune peintre: 

«A Londres, Paris ou New-York, les artistes doivent souvent travailler sur ordinateur, par manque d’espace. A Glasgow, ils ont de grands studios à disposition, à des prix très accessibles, pour créer en toute liberté».

3.SGW3

Curieuse de découvrir à quoi ressemble ce paradis pour artistes, je décide de faire un tour au SGW3 (Studio Warehouse Glasgow), un collectif qui regroupe plus d’une centaine d’artistes, de musiciens et de designers. Situé sous une bretelle d’autoroute au bord de la rivière Clyde, je n’aurais pas eu l’idée de m’arrêter devant cet entrepôt désaffecté, un peu sinistre. Après avoir emprunté un monte-charge, je me retrouve dans un espace gigantesque où une équipe s’affaire au démontage d’une scène de concert qui a eu lieu la veille. Un peu plus loin, je découvre d’immenses ateliers vides, à faire pâlir d’envie plus d’un artiste parisien. L’un des espaces est occupé par Trakke, une marque de sacs créés par Alec Farmer, un ancien élève de la Glasgow School of Art. Conçus en cuir, en toile et en tartan, ils fleurent bon le made in Scotland

Après m’avoir offert un thé de rigueur et des Shortbread typiques, Alec me raconte l’ascension rapide de sa petite start-up, créée il y a à peine 3 ans. Il admet volontiers que la générosité des glaswégiens est un atout pour les petites entreprises comme la sienne, surtout en période de crise. 

En quittant le bâtiment, je déambule dans Fienneston, le quartier tendance dont la mixité sociale est vantée. Dans les rues plutôt désertes, les vestiges laissés par la crise industrielle me replongent dans le polar de Liam McIlavaney où les gangsters règlent leurs comptes aux abords de la Clyde. Impossible de ne pas penser au Berlin de la fin des années 80 où les espaces vacants au cœur de la ville ont offert aux artistes un incroyable terrain d’expression. 

En remontant sur Argylle Street, l’ambiance est déjà moins populaire. West End, le quartier le plus chic de la ville, n’est qu’à quelques pâtés de maisons mais le succès de cette rue doit tout à la gastronomie. Plusieurs restaurants et pubs de renom, comme The Finnieston, The Gannet ou le superbe Kelvingrove Café resté dans son jus, sont alignés quasiment côte à côte. 

Via Ox and Finch, DR.

Glasgow s’est distinguée depuis quelques années avec une génération de nouveaux chefs comme Jonathan MacDonald qui vient d’ouvrir Ox and Finch. Réservation obligatoire dans ce bar à tapas récompensé en 2015 par le Guide Michelin. Les serveurs ne chôment pas, sans perdre leur bonne humeur. Si la décoration en béton et bois brut donne au restaurant un faux air scandinave, la cuisine est, elle, bien écossaise mais revisitée avec originalité.  Je commande des tapas de maquereau grillé servis avec de la Feta et une bruschetta de crabe avec de l’avocat, du pomelo et du piment. La brandade de hadock fumé servie avec un délicieux vin chilien me ravit et m’achève. Je profite de l’exceptionnelle douceur de la soirée pour rentrer à pied en zigzagant à mon hôtel, définitivement conquise par Glasgow.

Carnet de voyage

Y aller: vols avec Easyjet au départ de Paris Charles de Gaulle à partir de 80€ aller/retour

Dormir: Malmaison, ancienne église orthodoxe transformée en hôtel avec un nouveau restaurant, The Honours, parmi les plus en vue de Glasgow. Chambre double  à partir de 190€ la nuit

Savourer: Ox and Finch, bar à tapas version écossaise ou, plus traditionnel, Café Gandolfi
Voir : Les 4 finalistes du Turner Prize 2015 exposés au Tramway du 1er octobre au 17 janvier 2016/ La biennale Glasgow International du 8 au 25 avril 2016

Lire : Liam McIlvanney, Là où vont les morts (Where the Dead Men Go), Métaillé, 2015.

En savoir plus

 

Sarah Chevalley
Sarah Chevalley (2 articles)
Journaliste
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