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Face à la réforme territoriale, le sport français a le souffle court

Le logo de la FFF. REUTERS/Jacky Naegelen.

Le logo de la FFF. REUTERS/Jacky Naegelen.

Le redécoupage des régions se transforme en casse-tête pour le sport français, obligé de s’adapter en toute hâte avec une remise en cause de son modèle de fonctionnement à travers ses ligues.

Comme dans un jeu de dominos, le redécoupage des régions françaises métropolitaines en treize morceaux selon des tailles géographiques et des densités de population très variables, avec des inflexions territoriales parfois étonnantes, crée une onde de choc aux multiples conséquences qui ébranle notamment le sport français. En effet, dans une lettre de cadrage plutôt sèche envoyée aux fédérations nationales cet été, le ministère de la Jeunesse et des Sports, à travers les mots de Patrick Kanner, le ministre, et Thierry Braillard, le secrétaire d’état chargé des Sports, a déterminé un calendrier plutôt serré ne souffrant d’aucune véritable discussion. «Nous vous invitons à procéder à cette réorganisation dans les délais les plus brefs, écrivaient-ils. Idéalement, il conviendrait que la réorganisation (administrative) du sport entre en vigueur à la fin de cette olympiade 2016 […] et au plus tard le 31 décembre 2017.»

Le délai est d’autant plus court qu’entre grosso modo la fin de l’automne 2016 et le début du printemps 2017, comme c’est le cas tous les quatre ans dans le sillage immédiat de chaque olympiade, les fédérations des sports d’été devront renouveler leur exécutif à la fois dans leurs ligues et au niveau de leur présidence nationale. Et c’est là, entre autres, que le bât blesse pour beaucoup dans la mesure où les fédérations ont actuellement et majoritairement chacune entre une vingtaine et une trentaine de ligues qu’elles vont devoir, en principe, ramener drastiquement à treize en métropole.

Il faut donc tout fusionner dans l’urgence et «supprimer» notamment des ligues aspirées dans des grands ensembles où elles ne se retrouvent pas toujours vraiment en cohérence. Plus de Ligue du Limousin, par exemple, désormais partie prenante d’une région pieuvre allant de Poitiers jusqu’à Biarritz avec Bordeaux comme capitale. Plus de Ligue d’Alsace, déjà mal à l’aise à l’idée de se retrouver dans un grand rassemblement oriental avec la Champagne-Ardenne et la Lorraine etc. Tout va bien, en revanche, pour la Bretagne et la Corse, qui ne bougent pas dans leurs frontières. Demain, la Migue d’Ile-de-France regroupera donc un total de quelque 2,3 millions de licenciés sportifs cumulés, avec à l’autre bout du spectre la Corse et ses 62.000 «encartés» cumulés.

Il y a au moins deux aspects dans cette réforme de grande ampleur, qui touche les fédérations et leurs comités territoriaux: l’un est psychologique, l’autre pratique. Et le psychologique n’est pas la partie la moins facile à aborder car il touche à l’humain. Comment faire passer, en effet, la couleuvre de cette redistribution des cartes dans des ligues qui «disparaissent» et dont les dirigeants doivent, par exemple, rendre leur tablier après des années de bénévolat? Comment ne pas imaginer la crainte, pour certains personnels, de suppressions d’emplois ou d’obligation de déménagements pour conserver leur travail? Sur ce chemin pavé d’épines, chaque fédération avance selon son propre rythme et ses propres improvisations sachant que certaines, infiniment minoritaires, comme celle du judo, sont déjà prêtes et en ordre de bataille pour avoir anticipé la réforme. Mais pour les autres…

Il y a au moins deux aspects dans cette réforme: l’un est psychologique, l’autre pratique

Pour mieux faire passer la pilule, la Fédération française de tennis (FFT) –un million de licenciés– a elle décidé ainsi de prolonger d’un an le mandat de ses actuels présidents de ligue. Les treize présidents des futures «super ligues» métropolitaines ne seront pas élus fin 2016, mais fin 2017, avec, toutefois, le maintien, en février 2017, de l’élection du nouveau président de la FFT, qui sera donc bizarrement élu par le «vieux» corps électoral.

Pas question, en revanche, à la Fédération française de football (FFF), la plus puissante de France avec ses deux millions de licenciés, de finasser de la sorte. Les élections des treize présidents de ligues auront lieu en janvier 2017, avant l’élection du président de la FFF deux mois plus tard. «La réforme est d’abord une contrainte et elle exige du temps pour sa mise en place, reconnaît Victoriano Melero, directeur général adjoint en charge des affaires institutionnelles de la FFF. Mais à partir du moment où le calendrier est imposé de la sorte, à nous de nous y adapter et de bien l’expliquer d’ici là à l’ensemble de nos salariés et de nos bénévoles de manière à en faire une opportunité.» Même son de cloche chez Louis-Frédéric Doyez, directeur général de la Fédération française de natation (FFN, 300.000 licenciés), où le calendrier électoral est semblable à celui de la FFF et donc maintenu dans sa logique habituelle, avec une assemblée générale qui modifiera les statuts de la FFN en décembre 2016. «La pédagogie est nécessaire, mais cette réforme est aussi une chance car elle rebat les cartes d’un modèle peut-être daté, remarque-t-il. Comme lors de l’arrivée de l’euro, à laquelle tous les Français avaient dû se confronter du jour au lendemain, une certaine agilité sera nécessaire et j’ai l’optimisme de croire que tout se passera plus ou moins bien

Pour Jean-Pierre Siutat, président la Fédération française de basket-ball (FFBB) et vice-président du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) en charge des territoires, il est en revanche urgent de se donner le temps de la réflexion, quitte à ne pas respecter les délais imposés par le ministère. «Je ne conteste pas la réforme, même si je sais que nous ne serons pas dans les temps, note-t-il. Je veux simplement qu’elle soit bonne pour le basket et à l’heure actuelle, je ne le sais pas. Nos élections dans les ligues ont lieu un peu plus tôt qu’ailleurs, en juin 2016, avant l’élection de l’exécutif national en octobre. En décembre, les nouveaux élus se réuniront donc lors d’assises pour discuter et décider de notre nouvelle carte et du partage de compétences. Nous avons 600.000 licenciés, plus de 4.000 clubs, il faut faire preuve de patience pour ne pas faire n’importe quoi. C’est dangereux.»

Dure mise en pratique, en effet, qui passe la plupart du temps pour les fédérations par la création de commissions de coordination ou de groupes de travail qui doivent tenter de répondre à des questions aussi lourdes que: quelle gouvernance? Quel partage des compétences entre national, régional, départemental? Avec d’autres interrogations profondes sur les priorités sportives qui résulteront des nouvelles présidences de régions élues ce 13 décembre. «Pour aider les ligues, nous avons mis, par exemple, trois consultants à disposition: juridique, comptable-financier et ressources humaines, note Victoriano Melero. Avec une promesse ferme pour nos personnels: pas de licenciements, même si certains redéploiements seront envisageables.» «On ne se fait pas d’illusion, l’adaptation se fera au fil de l’eau et on peut imaginer que la réforme sera vraiment efficiente vers 2020, estime Louis-Frédéric Doyez. Le mariage de deux ligues, c’est relativement facile. Au-delà, c’est très complexe.»

Pyramide des compétitions

Comment pouvons-nous organiser des championnats régionaux dans une région aussi vaste que celle dont la capitale sera Bordeaux?

Louis-Frédéric Doyez,
directeur général de la FFN

Dans ce maelström, la réorganisation des championnats régionaux qui devrait logiquement découler de la réforme pose également question, même si elle n’a pas été considérée comme la première urgence par les fédérations. «Aucune décision n’a été encore prise, indique Victoriano Melero. Avant de modifier la pyramide régionale des compétitions, il n’est pas impensable que l’on revoie la pyramide nationale. Nous en discutons actuellement.» A la FFN, ce dossier vient d’être à peine ouvert, avec des constats évidents: la nouvelle ligue Paca, qui résultera de la fusions des deux ligues actuelles de Provence et de Côte d’Azur, réunira dans un même ensemble des clubs aussi forts que Marseille, Nice et Antibes. Sacrée concurrence pour ces championnats régionaux qui seront du coup nettement plus (trop?) forts que d’autres. «Comment pouvons-nous organiser des championnats régionaux dans une région aussi vaste que celle dont la capitale sera Bordeaux?, questionne également Louis-Frédéric Doyez. Je ne le sais pas vraiment, car on ne peut pas mettre 500 nageurs dans une même piscine.»

Les aspects non «imposés» de la réforme territoriale sont aussi difficiles à anticiper. Comment appréhender notamment les nouvelles métropoles et leur rôle dans l’organisation territoriale du sport? Le Grand Paris reste, par exemple, pour le moment, une sorte d’éléphant blanc perdu dans la jungle de sa complexité fumeuse et les ligues Ile-de-France à venir ne savent donc pas vraiment quel chemin leur sera réservé dans cette brousse administrative. «Il y a plein de questions qui restent posées et en suspens, constate Jean-Pierre Siutat. C’est la raison pour laquelle il est d’abord nécessaire de passer par la réflexion et le dialogue avant de faire n’importe quoi car cette réforme nous engage pour de nombreuses années.» Au ministère de la Jeunesse et des Sports, la fermeté reste pour le moment de rigueur sachant qu’à la date butoir du 31 décembre 2017, Patrick Kanner et Thierry Braillard ne feront vraisemblablement plus partie du paysage sportif, quel que soit le président élu, gauche ou droite, en mai de la même année.

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