France

Faut-il vraiment remettre sa tournée pour sauver la liberté?

Nicolas Santolaria, mis à jour le 15.12.2015 à 10 h 29

Se mettre la tête à l’envers n’a jamais été aussi bien vu. Depuis les attentats du 13 novembre et l’apparition des hashtags #jesuisenterrasse ou #tousaubistrot, le fêtard anonyme a soudain accédé au rang d’alcoolo-résistant, une sorte de Jean Moulin armé de son verre de rouge et de son bol de cacahuètes. Reportage imbibé sur la ligne de front.

Paris, le 18 novembre I REUTERS/Gonzalo Fuentes

Paris, le 18 novembre I REUTERS/Gonzalo Fuentes

Ce soir, j’ai décidé de résister. Je retrouve donc des amis dans un bar d'un quartier festif de Paris pour apporter ma contribution à l’opération #Jesuisenterrasse. Il est à noter que, même en période de guerre, les noms à connotation trop martiale n’ont plus la côte. Sur la scène internationale, des dénominations tels que «Plomb durci» ou «Operation Killer» ont laissé la place à «Harmattan» ou «Enduring Freedom». Même s’ils n’émanent pas de commandements militaires mais d’un groupement de cafetiers ou de la société civile, les hastatgs #Tousaubistrot ou #Occupyterrasse sont donc tout à fait dans l’air du temps, raccord avec cette tendance à l’euphémisation. 

En l’occurrence, la terrasse que nous avons choisit forme un L, à l’angle d’une rue très passante et d’une artère plus sombre. Elle est fortement sécurisée par des CRS en armes car il se trouve qu'un ancien membre de Charlie Hebdo habite juste au-dessus. Nous profitons donc de manière fortuite de cette protection policière. Enfin bon, ne minimisons pas notre mérite: avec son petit fusil en vieux bois lustré dont le fin canon pointe vers le trottoir, le fonctionnaire engoncé dans son gilet pare-balle ne pèserais sans doute pas très lourd face à des types équipés d’armes de guerre et déboulant par surprise. 

À nous la bière et le picon

D’ailleurs, ce n’est pas en raison de son caractère sécurisé que nous avons choisi cette terrasse, mais parce qu’elle est située à proximité du bureau des amis que je retrouve ce soir et qu’elle possède un bon système de chauffage. Croyez-moi, résister n'est pas chose aisée. À peine installé, le cafetier me rabroue parce que j'ai emprunté une chaise à une table d'à coté et que cette assise trop confortable dépasse exagérément sur la partie passante du trottoir. Cette remarque me paraît totalement dérisoire, vus les moments historiques que nous sommes en train de vivre. C'est un peu comme si l'on tentait d'entraver l'action de Jean Moulin au prétexte qu'il n'a pas mis la bonne vignette sur sa Traction Avant. Mais le cafetier n'en démord pas et m'intime de m'assoir sur un tabouret. «Nous somme là pour résister», lui dis-je, sans pousser plus loin la polémique pour ne pas briser notre belle union nationale. 

Mes camarades et moi profitons de l'happy hour pour commander de grosses pintes de bière ambrée. Notre camarade de sexe féminin prend du vin. L'happy hour, qui s'est développé de façon impressionnante ces dernières années, permet de disposer d'un arsenal lourd à moindre frais. On ne sait pas si l'alcool est sponsorisé par la Direction générale de l'armement, mais il est en tous cas beaucoup plus abordable que le kilo de faux-filet. En résumé, les terroristes ont le Captagon, nous avons la bière et la Picon. 

Manuel Valls: «Il y a très longtemps que je ne me suis pas bourré la gueule»

Sans plus attendre, on attaque vaillamment nos pintes. Ces munitions qui miroitent dans la nuit devraient permettre de bombarder efficacement nos foies et, par un effet de ricochet complexe dont je n’ai pas encore saisi toutes les subtilités, l’État islamique. Pour mener à bien cette campagne qui pourrait durer longtemps, on commande aussi des petits bretzels. «Moi, je n’ai pas arrêté de picoler depuis les attentats», me confie un ami, témoignant, au-delà de son cas personnel, d’une inclination générale à la libation. L’éthylisme forcené serait donc la réponse que le corps social a trouvé pour riposter au bain de sang de Daech. 

Ce qui partait d’un bon sentiment s’est  transformé en diktat social à fort coefficient de gueule de bois

À la fois anxiolytique lorsqu’il est consommé de manière occasionnelle et symbolique d’un certain art de vivre à la française, l’alcool est devenu en quelques jours le nouvel adjuvent d’un vaste mouvement de bituro-résistance. Un peu comme s’il était la voix de Radio Londres, Yann Barthès en faisait récemment état sur l’antenne du «Petit Journal», face à un Premier Ministre sommé de se justifier :

- Yann Barthès, résistant goguenard: «On s’est tous plus ou moins bourré la gueule en terrasse depuis le vendredi 13, donc vous aussi j’imagine. C’était quoi comme alcool?»

- Manuel Valls, grave: «Il y a très longtemps que je ne me suis pas bourré la gueule.»

- Yann Barthès, insistant: «Vous savez que les Français boivent, c’est devenu un acte militant depuis une semaine de boire en terrasse…»

- Manuel Valls, paternaliste et didactique: «Boire, c’est un art de vivre. Boire du vin c’est formidable. Mais là où je suis, Yann Bartrhès, je suis obligé de rester lucide. Vous vous rendez compte si le Premier minister se bourrait la gueule, comme vous dites?!»

Hédonisme bistrotier

Ce qui partait d’un bon sentiment (dire aux terroristes qu’ils n’auraient pas notre liberté de festoyer) s’est donc rapidement transformé en diktat social à fort coefficient de gueule de bois. Nous serions aujourd’hui un peuple majoritairement ivre piloté par un type carburant à la Vittel. Contrairement à ce que raconte l’hymne national, ce n’est donc pas un sang impur qui abreuve nos sillons, mais bien du vin rouge et autres breuvages à plus de 5°. 

Choisir presque instinctivement les excès de la fête, c’est certes vouloir trouver une réponse à l'horreur qui ne soit pas l'horreur redoublée. Il y a quelque chose d'incontestablement touchant dans ce désir social de se tenir chaud, de s'emmaillotter dans les traditions et le drapeau national comme s'il s'agissait de doudous ultimes. Sauf que cette réponse qui veut se croire l'affirmation d'une singularité, d'une exception culturelle à base de verres qui tintent, de fromages qui sentent fort et d'hédonisme bistrotier, n'est en réalité que purement réactionnelle. Elle renvoie notamment aux théories de la philosophe américaine Iris Marion Young pour qui les groupes ne se constituent qu’au travers d’un processus d'oppression. 

#jesuischien

Ce constat vaut aussi pour la séquence historique précédente. Souvenez-vous: les attaques de janvier contre Charlie Hebdo avaient donné lieu à l’adoption massive du syntagme «Je suis Charlie», agité à l’époque comme un étendard qui devait flotter au vent jusqu’à l’éternité. Qu’en reste-t-il quelques mois plus tard? Pas grand chose. Cette fois-ci, comme les attaques ont visé des lieux festifs, la riposte s’est donc spontanément cristallisée sous les banières #jesuisenterrasse et #jesuisaubistrot. On peut logiquement se demander ce qu’il se serait passé si les terroristes avaient pris pour cible, mettons, un lavomatic. Aurions-nous vu fleurir des milliers de hasthag #jesuisaulavomatic ou #jesuisentraindefairemalessive? La question n’est pas si incongrue que cela puisque la mort du malinois Diesel, tué par les terroristes lors de l’assaut de Saint-Denis, a donné lieu à la floraison quasi immediate et massive du hashtag: #jesuischien.

 

Il n’y a plus d’individus, mais des particuliers grégaires et tribalisés, qui paraissent conduire vers une orgnisation sociale d’agents cognitifs, voire réactifs

Bernard Stiegler

À l’époque de la tuerie de Charlie, dans une interview accordée à SoFilm, le cineaste Jean-Luc Godard pointait déjà le caractère polysémique et ambigu de la formule «Je suis…»: 

«Tous les gens disent comme des imbeciles: “Je suis Charlie.” Moi, j’aime mieux dire: “Je suis Charlie”, du verbe “suivre”. Et je le suis depuis quarante ans. Et même depuis soixante ans, depuis À bout de souffle.” Il y a dans le film une jeune fille qui vend Hara-Kiri et qui demande à Belmondo: “Vous n’avez rien contre la jeunesse?” et Belmondo dit: “J’aime bien les vieux, effectivement.” (rires) On les suit depuis cette époque. C’est mieux de suivre que d’être.» 

Place aux phéronomes numériques

Si l’on en croit Jean-Luc Godard, le nouvel essentialisme de l’époque, soufflant sur les terrasses, pourrait se résumer ainsi: Je suis, donc je suis. Ce qu’illustrent également d’une autre façon les réflexions de Bernard Stiegler sur la fin de l’individu, dont ces expressions de masse seraient le témoignage imbibé. Dans son ouvrage De la misère symbolique (Champs essais), le philosophe écrit: 

«Mais au stade actuel de l’extériorisation machinique, la perte d’individuation consiste en une confusion au moins tendancielle du je et du nous dans le on: c’est l’épuisement idiomatique qui en résulte et, avec lui, la perte de narcissisme et le blocage de l’individuation. Il n’y a plus d’individus, mais des particuliers grégaires et tribalisés, qui paraissent conduire vers une orgnisation sociale arthropomorphe d’agents cognitifs, voire réactifs, et tendant à produire, comme les fourmis, non plus des symboles, mais des phéromones numériques.» 

D’accord, mais même si nous sommes nous aussi en train de produire à notre insu des «phéromones numériques», que cela ne nous empêche pas de boire un coup. Donc, on décide courageusement de reprendre une tournée. «Moi, je n’ai pas peur de mourir, me dit un ami. Je suis fataliste. Par contre, je serais plus embêté si mon fils mourrait et que moi je survivais.» Brrrr. Malgré le chauffage, le froid commence à se faire sentir. Dans ce contexte glacial, personne ne s’avise pourtant de prendre un chocolat chaud. Habillement mis en scène par les alcooliers (songez au slogan de promotion du Beaujolais nouveau 2015: «Chargez les canons»), l’aspiration compréhensible à ne pas déserter les terrasses a été détournée en une invitation subliminale à se mettre la tête à l’envers. Heureusement, le commando de ce soir est formé de vaillants combattants qui répètent ces gestes depuis des années, au point que ces levés de coudes sont devenus des automatismes. 

Un état d'esprit parfaitement résumé sur son compte Twitter par le journaliste de France Info Grégoire Lecalot. 


«Génération cirrhose»

Effectivement, personne n’a attendu les attentats pour vider des verres en extérieur, assis entre un courant d’air froid, les vociférations d’un SDF et la douce chaleur des gaz d’échappement. C’est même, effectivement, un sport national pratiqué par ces urbains anonymes que Libé a qualifié de «jeunes, festifs, ouverts, cosmopolites». La différence est que ce rituel hebdomadaire a soudain pris une signification différente, comme si on était là en train de célébrer bruyamment un hédonisme que l’on avait voulu nous arracher. Mais est-ce réellement par hédonisme que les gens s’alcoolisent chaque fin de semaine de manière massive? Si 69% des élèves de terminale avouent avoir déjà été ivres (selon une étude du Bulletin épidémiologique hebdomadaire), est-ce réellement pour réactiver l’esprit guinguette de leurs aînés ou pour tenter d’oublier le monde qui les attend, fait d’une longue litanie de crises: économique, climatique, sociale, morale, géopolitique, de nerfs? Toujours est-il que l’alcoloo-résistance ne peut constituer une réponse à long terme aux événements dramatiques que notre pays a vécu. Tout au plus une anesthésie passagère, qui viendra s’ajouter à l’anesthésie chronique. 

Je salue mes amis, avec la joie de les savoir vivants et le sentiment du devoir accompli

À forte dose, l’alcool peut même favoriser les troubles anxieux et donc alimenter le traumatisme que les terroristes ont voulu nous infliger. Si elle ne trouve pas un autre type de riposte, la «Génération Bataclan» risque même, à plus ou moins longue échéance, de se transformer en «Génération cirrhose», payant cher le prix de sa prétendue résilience. Après plusieurs tournées, un éclair de lucidité me permet soudain de lever le camp. Je salue mes amis, avec la joie de les savoir vivants et le sentiment du devoir accompli. Nous avons bien résisté, sans en faire non plus des tonnes. Nous avons tenu notre terrasse, face à un ennemi invisible à qui nous n’avons jamais vraiment voulu de mal.

Le présent article sera ma contribution à la production de «phéromones numériques». J’enfourche un Vélib’ et je fonce dans la nuit, en me disant que ce destrier métallique qui me ramène à la base n’a décidément pas grand chose à voir avec un avion Rafale. Et, en bon warrior, je me demande si je dois, ou non, prendre une aspirine avant d’aller me coucher.

Nicolas Santolaria
Nicolas Santolaria (15 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte