France

Régionales: «Je ne risque pas trop d’être élue et je suis de toute façon opposée au cumul»

Paul Chaulet, mis à jour le 02.12.2015 à 15 h 41

[LES DERNIERS SERONT LES PREMIERS] Pour l’ultime ligne droite des régionales, nous vous proposons de découvrir non pas des têtes de liste mais des derniers de liste. Deuxième épisode dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie, où Karima Delli, eurodéputée EELV depuis 2009, espère dynamiser une campagne difficile dans cette terre de conquête du Front national.

Pour changer des têtes de listes, Slate.fr a décidé de s'intéresser, pour cette ultime ligne droite des élections régionales, aux derniers de liste: ceux qui n'ont aucune chance d'être élus, simples militants venus faire le nombre ou élus d'une autre assemblée chargés de donner une touche de notoriété à la fin de la liste. Deuxième épisode de cette série «Les derniers seront les premiers» dans la nouvelle région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, avec Karima Delli, jeune figure de proue EELV qui ne souhaite pas quitter son siège d’élue au Parlement européen.

Niché au cœur du très chic VIIe arrondissement de Paris, le bureau d’information du Parlement européen accueille les eurodéputés français et leurs collaborateurs. C’est ici, à deux pas de l’Assemblée nationale, que nous retrouve la dernière de liste EELV aux élections régionales dans le grand Nord. On s’attendait à rencontrer une simple militante, nous voilà face à Karima Delli, 36 ans, eurodéputée et politique avertie.

Soixante-quinze candidats la précèdent sur la liste départementale du Nord. «Je ne risque pas trop d’être élue, sourit-elle en consultant ses dossiers. Je suis de toute façon opposée au cumul des mandats. Il participe de la méfiance des citoyens envers leurs élus.» Installer des personnalités en bas de liste, la pratique est courante chez EELV. «Elles poussent la liste et suscitent une plus forte mobilisation», analyse Sandrine Rousseau, chef de file des écologistes dans la région.

Les deux femmes se connaissent depuis les élections régionales de 2010.  Elles ont connu une ascension météorique au sein de la galaxie écolo. Adhérente des Verts depuis 2005, Karima Delli est entrée par «effraction» au Parlement européen, à la faveur du succès surprise de la liste conduite par Daniel Cohn-Bendit en 2009 en Île-de-France. La même année, Sandrine Rousseau intégrait EELV, dont elle est porte-parole nationale depuis 2013. «Le processus de décision n’est pas sclérosé chez les écologistes, assure cette dernière. La force de ce parti est de faire émerger de nouvelles figures, et pas seulement pour des candidatures de témoignage.»

Écologie populaire

Le 6 décembre, la France entière aura les yeux rivés sur la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, prête à s’offrir à Marine Le Pen, selon les sondages. Malgré la menace frontiste, les écologistes ont décidé de s’affranchir du grand-frère socialiste et de mener une liste autonome avec le Front de gauche. «Un choix irresponsable et destructeur», selon le sénateur Jean-Vincent Placé, qui a quitté EELV fin août. Karima Delli se défend d’être le fossoyeur des minces espoirs de la gauche dans la région. «Si on partait unis, ce serait l’échec assuré. La gauche n’aurait aucun réservoir de voix au second tour et beaucoup de nos électeurs refuseraient de voter PS au premier.»

Pour contrer Marine Le Pen, «perdue sur les questions locales», Karima Delli mise sur une écologie populaire. Son approche politique lie injustices sociales et environnementales et combat le cliché de l’écolo-bobo. «Ce n’est pas normal que les classes populaires n’aient pas accès au bio et qu’elles vivent en périphérie d’usines où elles respirent des particules fines», enrage-t-elle. Elle rappelle que le Nord-Pas-de-Calais (NPDC) est le territoire le plus pollué de France. Son credo: la transition énergétique, «créatrice d’emplois de longue durée» et capable de résorber ces discriminations environnementales. 50.000 postes pourraient être créés sur les cinq prochaines années dans la région, promet Sandrine Rousseau.

Ce concept d’écologie populaire a été théorisé par la sénatrice du Nord Marie-Christine Blandin. L’ancienne présidente du Conseil régional du NPDC avait déposé une motion éponyme lors d’un congrès des Verts. «À l’origine, elle s’appelait La Maison Verte, mais c’était le nom d’une marque de lessive», s’amuse cette femme de 63 ans. Karima Delli a été son assistante parlementaire entre 2004 et 2009.  La sénatrice verte lui a forgé une solide culture politique. «Avec elle, j’ai lu Gramsci et des penseurs de l’écologie comme René Dumont ou Serge Moscovici», se souvient Karima Delli.

«Née écolo»

Si son passage à la Haute Assemblée l’a structurée idéologiquement, ses convictions vertes trouvent racine dans son enfance. «Je suis née écolo», se plaît-elle à répéter. Née à Roubaix, Karima Delli grandit dans un quartier populaire de Tourcoing, entourée de ses douze frères et sœurs et de ses parents, d’origine algérienne. «Dans cet environnement familial, vous faites attention à tout. À l’eau, l’électricité... On a inventé la première économie circulaire. On recyclait tout, même les vêtements de mes frères et sœurs.»  

Après un BTS d’action commerciale, elle entre en fac de droit avant d’intégrer l’IEP de Lille, après l’électrochoc du 21 avril 2002. Un «miracle sociologique», dira d’elle Rémi Lefebvre, un de ses professeurs à Lille, par ailleurs encarté au PS. Karima Delli rencontre Marie-Christine Blandin en préparant un mémoire sur la place des femmes en politique. Quand son assistant parlementaire démissionne en 2004 pour s’installer au Brésil, la sénatrice donne sa chance à l’étudiante, «dynamique et efficace». Elle n’est alors pas adhérente des Verts. «Certains m’ont dit que je prenais n’importe qui», se souvient Marie-Christine Blandin. Karim Delli s’encartera un an plus tard.

En parallèle, la jeune femme s’engage dans une myriade de collectifs, dont elle devient une des figures de proue: Génération précaire, pour la défense des stagiaires, Jeudi noir, pour la protection des mal-logés, ou Sauvons Les Riches, qui prône un revenu maximal en Europe. Karima Delli y mène plusieurs actions chocs, comme la remise d’un diplôme de «fils à papa» à Jean Sarkozy, en 2009. «Un pied dans la politique, un pied dans le mouvement social», résume-t-elle, comme un slogan.

«Je n’aime que l’horizontalité»

Cet engagement associatif n’est pas étranger à son ascension fulgurante. «Je n’ai pas eu à gravir des échelons comme dans un parcours classique», reconnaît-elle. Le Nord n’est pas son fief, comme le furent les Hauts-de-Seine pour Nicolas Sarkozy. Ce n’est pas à son implantation locale qu’elle doit son entrée au Parlement européen. Quand Daniel Cohn-Bendit l’enrôle sur la liste aux européennes de 2009, c’est au nom de l’ouverture à la société civile, également incarnée par la juge Eva Joly. Quatrième de liste, elle n’est pas en position éligible. Les 20,86% de voix  recueillis par le parti en décideront autrement.

Cette campagne, acte fondateur d’EELV, illustre sa conception de la politique. «Un grand rassemblement, sans chefs, que chacun rejoignait avec son expérience.» À l’écouter, Karima Delli n’aurait jamais pu rejoindre un parti très hiérarchisé, comme le PS. «Les structures verticales ne m’intéressent pas, je n’aime que l’horizontalité», confie-t-elle.

Si le spectre d’un schisme pèse aujourd’hui sur EELV, Karima Delli veut croire en la pérennité de ce modèle politique. «La société du XXIe siècle ne sera pas organisée autour de partis politiques, mais autour de rassemblements avec un lien direct entre les citoyens et le politique.» Un modèle auquel elle compte apporter sa pierre. «Le militantisme, c’est ma vie.»

Paul Chaulet
Paul Chaulet (2 articles)
Journaliste indépendant
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