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En Turquie, la liberté d'expression est à son plus bas niveau historique

Sur la banderole, on peut lire: «Même si tu arrêtes les journalistes ou censures les médias, on sait que tu es un criminel de guerre Tayyip», le 27 novembre 2015, après l’arrestation des journalistes Can Dündar et Erdem Gül, à Ankara | REUTERS/Umit Bektas

Sur la banderole, on peut lire: «Même si tu arrêtes les journalistes ou censures les médias, on sait que tu es un criminel de guerre Tayyip», le 27 novembre 2015, après l’arrestation des journalistes Can Dündar et Erdem Gül, à Ankara | REUTERS/Umit Bektas

Le moral des défenseurs de la liberté d’expression est au plus bas en Turquie après le placement en détention préventive du journaliste vedette Can Dündar, passible de la prison à vie pour «espionnage».

Istanbul (Turquie)

Début septembre, un groupe de quelque 180 intellectuels turcs éminents exprimaient dans une déclaration commune leur crainte de voir la Turquie suivre le chemin de l’Allemagne nazie. Celui d’un gouvernement légitimement élu se muant en dictature impitoyable, qui éradique ses opposants un à un, avant de conduire le pays à la catastrophe. Nombre de ces figures de la vie intellectuelle turque avaient soutenu le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) et son chef, l’actuel président Recep Tayyip Erdoğan, lors de leurs premières années au pouvoir, celles des réformes démocratiques et du lancement des négociations d’adhésion à l’Union européenne, entre 2002 et 2007. On compte même parmi eux un ancien ministre AKP de la Culture, Ertuğrul Günay.

Les signataires de ce texte, «L’Allemagne de Hitler en 2015», réagissaient à des perquisitions dans les locaux du groupe Koza Ipek Holding, propriétaire de deux journaux et de deux chaînes de télévision, et à l’inculpation du directeur de la publication du vénérable quotidien d’opposition Cumhuriyet (centre-gauche), Can Dündar, pour «espionnage», «divulgation de secrets d’État» et «propagande en faveur d’une organisation terroriste». Le groupe Koza Ipek était soupçonné de financer l’organisation du prédicateur Fethullah Gülen, un ancien allié de Recep Tayyip Erdoğan devenu son ennemi mortel lorsque ses adeptes, bien introduits dans les milieux judiciaires, ont lancé une enquête pour corruption éclaboussant des cadres du gouvernement et s’approchant de la famille présidentielle, fin 2013. Can Dündar, qui encourt la prison à vie, était pour sa part dans le viseur de la justice depuis la publication, en mai, d’un article dévoilant, images à l’appui, un trafic d’armes à destination de la Syrie, dans des camions affrétés par le MIT, les services secrets turcs. Erdoğan avait alors prévenu: «Celui qui a publié cette information va payer le prix fort, je ne vais pas le lâcher comme ça.»

Trois mois plus tard, la situation s’est encore assombrie. Fin octobre, un tribunal d’instance d’Ankara a confié la gestion des vingt-deux compagnies du groupe Koza Ipek à des administrateurs judiciaires pour la plupart issus de milieux proches de l’AKP, la police intervenant en direct pour prendre possession des studios de Bugün TV et Kanaltürk. À quelques jours des élections législatives du 1er novembre, remportées largement par l’AKP (49,5% des voix, 317 sièges sur 550) sur fond de réactivation du conflit kurde et de campagne dopée au nationalisme, ces administrateurs consciencieux ont procédé au licenciement d’une soixantaine de journalistes.

Et vendredi 27 novembre, un tribunal d’instance stambouliote a prononcé la mise sous écrou de Can Dündar ainsi que d’Erdem Gül, le chef du bureau de Cumhuriyet à Ankara. Les deux hommes rejoignent en prison deux dirigeants de Nokta, placés en détention préventive le 3 novembre après la publication en une de leur magazine d’un photomontage montrant Erdoğan en tenue camouflage, une grenade dégoupillée à la main, sous le titre: «Lundi 2 novembre: le début de la guerre civile en Turquie». La mort, samedi 28 novembre, de Tahir Elçi, bâtonnier du barreau de Diyarbakır et figure de proue de la lutte pour les droits de l’homme dans le Kurdistan kurde, atteint d’une balle en pleine tête dans des circonstances encore troubles –victime collatérale d’une fusillade ou exécution maquillée, l’avocat faisait l’objet de poursuites pour avoir osé affirmer sur un plateau télé que le groupe armé kurde du PKK n’était pas une organisation terroriste– vient encore noircir le tableau.

Année noire

Pour les défenseurs de la liberté d’expression, la Turquie a clairement atteint un «plus bas» historique. «La situation actuelle est de loin la pire que j’ai connue depuis que je travaille sur la Turquie en matière d’arrestations illégales de journalistes, de pressions sur des grands médias», constate Emma Sinclair-Webb, de Human Rights Watch, dont les activités en Turquie remontent aux années 1990. Ces années noires, celles des affrontements les plus sanglants entre les forces de sécurité et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), sont également celles qui reviennent à l’esprit d’Erol Önderoğlu, correspondant de Reporters sans Frontières depuis vingt ans. «À l’époque, les militaires, le Conseil national de sécurité imposaient leurs points de vue, leurs tabous aux médias. Vingt ans après, on retrouve le même climat, mais installé par un gouvernement qui prétendait changer le pays avec ses réformes», estime l’activiste.

Les nouveaux tabous du pouvoir AKP concernent les soupçons de corruption et d’enrichissement illégal pesant sur certains leaders du mouvement, à commencer par le Reis (chef) Erdoğan, ainsi que toute information pouvant porter atteinte à l’image de ce dernier, réprimés par d’innombrables procès pour insulte ou diffamation. Ils interdisent aussi tout commentaire sur l’action de la Turquie en Syrie, où Ankara fait feu de tout bois pour abattre le régime de Bachar el-Assad, s’attirant des accusations de soutien aux groupes djihadistes al-Nosra et Daech.

Avec la mise sous écrou de Can Dündar et Erdem Gül, abondamment dénoncée par les organisations de défense de la presse (un appel à la libération des deux hommes a été lancé mardi par une dizaine d’ONG internationales), la justice turque a franchi un nouveau palier dans sa mise au pas des médias. Auteur de nombreux livres et documentaires, Dündar est en effet une véritable star du journalisme en Turquie, et son journal, Cumhuriyet, une institution intimement liée à l’histoire de la République turque –il porte son nom, et est né un an après elle, en 1924.

La justice turque a franchi un nouveau palier dans sa mise au pas des médias

«Cette fois, ce sont les grands médias qui sont marginalisés, ce sont leurs journalistes qui sont visés et la prison est désormais une possibilité bien réelle pour eux, souligne Nuray Mert, éditorialiste de Cumhuriyet, licenciée en 2012 du quotidien Milliyet et devenue persona non grata sur les plateaux de télé après avoir été prise publiquement à partie par Erdoğan. Aujourd’hui, je travaille pour Cumhuriyet, mais je sais que le journal peut être contraint de fermer à tout instant. [...] En Turquie, à présent, tout est possible. Tout le monde en a conscience. Tout le monde est sur le même bateau.»

Stakhanovisme

La stratégie de captation du pouvoir médiatique mise en œuvre par l’AKP ne date certes pas d’hier. Arrivé au gouvernement relativement dépourvu de relais dans la presse, hormis les publications de tendance religieuse, l’AKP s’est d’abord attaché à créer son propre bloc de médias en organisant le transfert, dans des conditions parfois surprenantes, de journaux et de chaînes grands publics vers des hommes d’affaires proches de l’actuel président. La transaction la plus spectaculaire concerne le quotidien Sabah et la chaîne ATV, saisis en 2007 par la justice turque puis revendus au terme d’un appel d’offres au groupe énergétique Çalık, dont la proposition à 1,1 milliard de dollars, a été financée pour les deux tiers par des prêts de deux banques publiques et le solde par une entreprise qatarie. La direction du nouveau groupe médiatique a été confiée au gendre de Recep Tayyip Erdoğan, Berat Albayrak, nommé ministre de l’Énergie fin novembre.

Le gouvernement AKP s’est ensuite attaché à museler les magnats de la presse concurrents, en frappant pour l’exemple à coups de redressements fiscaux le plus puissant d’entre eux, Aydın Doğan, propriétaire au temps de sa splendeur de huit quotidiens nationaux et trois chaînes de TV à grande audience. Condamné en septembre 2009 à une amende de 3,755 milliards de dollars, Doğan a dû céder en 2011 deux quotidiens, Milliyet et Vatan, et la chaîne Star TV, à des groupes qui ont compris que leur intérêt ne résidait pas dans la critique à outrance du nouveau pouvoir. Ces changements de mains ont également eu pour conséquence le limogeage des journalistes les plus retors, parfois à la demande expresse du Reis.

L’opération de pacification a également eu son volet judiciaire, avec les premières arrestations de journalistes, à partir de 2007, dans le cadre des procès Ergenekon, vastes coups de filets contre des milieux proches de l’armée et accusés de fomenter des attentats pour préparer le terrain à un coup d’État militaire. L’activité des tribunaux est depuis allée crescendo, réprimant tantôt la presse kurde, tantôt les médias proches de la confrérie güleniste, et, en toute occasion, les paroles blessantes proférées à l’encontre du président. Un stakhanovisme qui vaut à la Turquie de figurer aujourd’hui à la 149e place, sur 180, du classement RSF de la liberté de la presse dans le monde.

Abdication

Si les médias ouvertement pro-AKP ne sont pas encore hégémoniques dans l’espace médiatique turc, la plupart des journaux et chaînes de TV ont largement abdiqué leur sens critique à l’égard des dirigeants du pays, estime Gülseren Adaklı, maître de conférence à l’Université d’Ankara et spécialiste de l’économie turque des médias. «Parmi les institutions médiatiques puissantes qui pourraient constituer une alternative aux médias AKP comme parmi celles qui ont prêté allégeance à l’AKP, le processus de disparition du sens de l’intérêt public est arrivé à son terme», affirme l’universitaire.

Ce sont les grands médias qui sont marginalisés, ce sont leurs journalistes qui sont visés et la prison est désormais une possibilité bien réelle pour eux

Nuray Mert, éditorialiste de Cumhuriyet

Et la pression monte pour ceux qui résistent. Le quotidien Hürriyet, propriété du groupe Doğan, a ainsi tâté cet été d’un nouveau mode d’action: l’assaut de ses locaux par une foule en colère, puis le passage à tabac d’un de ses chroniqueurs, Ahmet Hakan, devant son domicile. Autre pôle d’opposition, les médias proches de Fethullah Gülen, ont été expulsés en octobre du bouquet de chaînes satellitaires Digitürk, une mesure qui suit l’arrestation en septembre 2014 de dirigeants du quotidien Zaman et de la chaîne STV, et a précédé la saisie du groupe Koza Ipek. Cumhuriyet est pour sa part visé en ce moment par plus de soixante procédures judiciaires, a indiqué à Slate l’avocat du journal, Bülent Utku.

Dans un courrier rédigé depuis leur prison de Silivri, dans la banlieue d’Istanbul, Can Dündar et Erdem Gül ont adressé samedi 28 novembre un appel à l’aide aux dirigeants européens, à la veille du sommet UE-Turquie de Bruxelles. «La liberté de pensée et la liberté d’expression sont des valeurs indispensables de la civilisation à laquelle nous appartenons», ont rappelé les deux détenus, enjoignant les chefs d’État et de gouvernement européens de ne pas sacrifier leurs propres principes dans la poursuite de gains précaires concernant la gestion du flux des réfugiés syriens vers l’Europe. Le sommet s’est cependant achevé sur un accord, prévoyant l’octroi de trois milliards de dollars par le bloc européen à la Turquie, et la question des droits de l’homme n’a été évoquée que du bout des lèvres par certains dirigeants. Dans ce «chantage aux réfugiés», l’attitude du bloc européen est «prise comme un signe de faiblesse par les hommes fort du régime» turc et renforce leur détermination à attaquer les médias, a déploré mardi 1er décembre l’éditorialiste Kadri Gürsel, président de la Plateforme pour la liberté des journalistes, avant de lancer l’avertissement suivant:

«L’UE ne regarde plus la Turquie comme un pays candidat à l’adhésion. Elle la voit désormais comme un pays voisin. Elle ne remplit malheureusement plus son rôle de d’avertissement et de critique à l’égard des violations des droits de l’homme et de la liberté de la presse en Turquie. [...] Mais cette Turquie là ne sera jamais un bon voisin.»

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