France

Les candidats FN ne se sont toujours pas totalement «dédiabolisés»

Christophe-Cécil Garnier et Lorenzo Calligarot, mis à jour le 03.12.2015 à 10 h 45

Depuis plus d'un an, le site L'Entente recense les dérapages des membres du Front national. L'occasion de constater que le parti présente encore, lors des élections régionales, des candidats au passé et aux propos sulfureux.

Les sénateurs David Rachline et Stéphane Ravier, qui se présentent aux élections régionales, arrivent au Sénat le 30 septembre 2014 à Paris | REUTERS/Benoît Tessier

Les sénateurs David Rachline et Stéphane Ravier, qui se présentent aux élections régionales, arrivent au Sénat le 30 septembre 2014 à Paris | REUTERS/Benoît Tessier

Lors des élections départementales de mars 2015, le Huffington Post avait créé une carte recensant tous les dérapages des candidats frontistes. Elle concernait environ une centaine de personnes dans presque soixante-dix départements, épinglées pour un tweet homophobe ou un post Facebook dévoilant des opinions parfois racistes, sexistes ou islamophobes.

Alors que le Front national semble en mesure d'emporter une ou plusieurs régions lors du scrutin des 6 et 13 décembre, L'Entente, un site de cybermilitants et sympathisants de gauche, a souhaité démontrer la nature du FN en s'attachant aux dires de l'ensemble de ses cadres. «On n'a pas cherché dans l'ensemble des petits candidats, indique un des membres du site. Déjà, on a été surpris de trouver autant de choses.»

Certaines informations sur les candidats aux régionales 2015 ont déjà été publiées par Le Monde. Thierry Sénéclauze, tête de liste dans la Drôme, avait entre autre écrit sur Facebook que la France allait «affronter une terrible guerre civile» et avait «besoin d’un coup d’Etat» Samuel Potier, son homologue de Loire-Atlantique, avait relayé un tweet du Crif qui reprenait des propos de Michel Zerbib, journaliste à Radio J –«Les juifs de France sont chez eux partout, les antisémites ne sont chez eux nulle part», avait-il indiqué, ce à quoi Samuel Potier avait ajouté dans son tweet la déclaration suivante: «Sans commentaires… #jesuispartout», faisant référence à l'hebdomadaire antisémite de la période de l'entre-deux guerres et de l'Occupation. 

«Ne deviens pas gay... Tu finiras triste»

À partir des informations compilées par l'Entente, nous avons recensé les «historiques» d'autres candidats présentés par le Front national pour ces élections régionales.

Tête de liste du Front national dans la région Île-de-France, Wallerand de Saint-Just, également trésorier du parti de Marine Le Pen (il a été mis en examen en septembre 2015 dans le cadre de «l’affaire Jeanne»), est crédité de plus de 20% par les sondages. L'Entente a relevé, dans une biographie de Marine Le Pen signée de l'essayiste Caroline Fourest, que Wallerand de Saint-Just est «l'auteur, pour le centre Charlier, d'un projet de loi pour la vie visant à repénaliser l'IVG». Après les attentats du 13 novembre, il s'est fait remarquer en imputant d'abord la responsabilité des dramatiques événements à Emmanuelle Cosse et Claude Bartolone, ses rivaux en Île-de-France, puis aux «politiques et intellectuels en place depuis des décennies». Emmanuelle Cosse a d'ailleurs porté plainte pour diffamation contre Wallerand de Saint-Just.

Autre cadre du parti, le secrétaire général Nicolas Bay est candidat en Normandie. Au-delà du fait qu'il est assez ironique que son emblème de campagne soit un drakkar viking avec le slogan «Libérons la Normandie» (alors que les vikings ont été considéré à leur époque comme des barbares et ont effectué de nombreux raids sur le territoire, pillant des trésors monastiques), Bay fut cofondateur de l'association «Jeunesse, Action, Chrétienté» avec Guillaume Peltier (aujourd'hui vice-président de l'UMP), association qui s'était fait remarquer avec une campagne d'affichage où il était marqué: «Ne deviens pas gay... Tu finiras triste».

Campagne d'affichage de l'association «Jeunesse, Action, Chrétienté». 

L'Entente a également pointé des déclarations de l'association JAC dans des archives de la revue ProChoix, qui analyse le racisme et l'intégrisme, où il est indiqué ceci: 

«[Le Pacs] place sur le même plan la relation homosexuelle contre-nature et la relation naturelle homme-femme. Il fait de l'homosexualité un comportement normal, comme les autres, il la banalise et l'officialise.»

Consignes

Si les candidats frontistes ne se sont pas vraiment fait remarquer à l'approche des élections (à quelques exceptions près, comme le montre FranceTV Info), c'est parce que le FN «fait en sorte de ne pas présenter ses cadres les plus odieux, pour ne pas leur faire trop prendre la lumière, selon L'Entente. Si on s'arrête sur un ou deux individus, on a l'impression que ce n'est pas grand chose».

En septembre 2013, Steeve Briois, l’ancien secrétaire général du Front national, désormais maire d’Hénin-Beaumont, avait envoyé des instructions aux secrétaires départementaux du parti à l’occasion des élections municipales, insistant sur le contrôle de l’image des candidats:

«Je vous demande, de manière solennelle, de vérifier ou de faire vérifier immédiatement par une personne de votre choix les contenus des pages Facebook, des tweets ou des blogs des candidats de votre fédération. La discipline est un élément sur lequel nous ne transigeons pas. Chaque candidat doit en effet respecter la ligne politique du mouvement et ne pas se laisser aller à des délires personnels ou idéologiques. Si des cadres ou des candidats venaient à déroger à cette règle, nous serions amenés à en tirer les conclusions qui s’imposent.»

La leçon aurait-elle été tirée pour les élections régionales? Certains candidats se sont quand même fait remarquer, comme Antoine Mellies, jeune frontiste de 25 ans, premier de liste en Ardèche. Dans une vidéo parue en 2013, il dénonçait la politique du maire communiste de Givors et, à l’instar de Robert Ménard, regrettait la prolifération des restaurants kebab: «Dans certaines rues, il n’y a plus aucun commerce français: des boucheries hallal, de moins en moins de charcuteries et puis des restaurants remplacés par des kebabs et des tacos. Moi je considère que ce n'est pas ça l'avenir de la France.»

 

Deux de ses homologues, Julien Sanchez et Jean-Lin Lacapelle (respectivement têtes de liste dans le Gard et les Hauts-de-Seine), se sont également illustrés sur les réseaux sociaux. 

Si les deux ont écrit des tweets sur la théorie du «grand remplacement», le premier s'est également fait remarquer en critiquant les origines du sénateur PRG Raymond Valls. Le second a lui notamment retweeté un tweet appelant au suicide des socialistes: «Jean Germain qui se suicide car il ne supportait pas d'être traîné en justice... Si tous les socialistes pouvaient en faire de même... #Trash».

«Bonnes manières françaises»

Autre tête de liste, dans les Bouches-du-Rhône, Stéphane Ravier est l'une des personnalités les plus controversées du parti de Marine Le Pen. Eric Bonnegent, un ancien candidat FN, disait à son sujet

«Le problème du FN, c’est d’avoir des gens comme Stéphane Ravier à leur tête qui se revendiquent de Jean-Marie Le Pen. Son discours en comité restreint n’a rien à voir avec celui dans les médias. Il a des idées extrêmes, sur le racisme notamment. Un jour, on tractait sur le marché, une personne d’origine maghrébine tenait un stand. Ravier a dit "On fait du tri sélectif sur le marché, ne lui donne pas".»

Pendant la campagne des municipales 2014, Mediapart soulignait comment il s'était entouré de plusieurs jeunes royalistes de l’Action française pour partir à l'assaut de la mairie de Marseille.

Frédéric Boccaletti, secrétaire fédéral du FN dans le Var et numéro deux sur la liste du département, traîne derrière lui un passé sulfureux. Il voue une admiration de longue date à l’écrivain antisémite Charles Maurras, et a ouvert à Toulon une librairie appelée Anthinéa en son honneur, comme le raconte un portrait du Monde. En 2000, alors âgé de 26 ans, il a écopé d’une peine de six mois de prison ferme pour «violence avec arme» lors d’une soirée de collage à Six-Fours.

Thibaut de la Tocnaye, qui se présente en deuxième position dans le Vaucluse, a lui combattu dans les années 1980 au sein des milices chrétiennes au Liban, entre autres responsables des massacres des camps de Sabra et Chatila, et a ensuite pris les armes contre les communistes au Nicaragua, puis en Croatie contre les Serbes. Il est le fils d’Alain de La Tocnaye, militant d’extrême droite qui a participé à l’attentat du Petit-Clamart qui visait à tuer le général de Gaulle. En 2013, il rencontre Svoboda, un groupe d’extrême droite ukrainien, pour le compte du Front national: plus tard, pour se désolidariser de Svoboda, Marine le Pen qualifiera ce parti de «vraie extrême-droite» sur le plateau des Des Paroles et des Actes. Dans un tweet publié après les attentats de Paris, Thibaut de la Tocnaye a également traité Jean-Luc Mélenchon et l'historien Jean-Pierre Filiu de «collabos».

Quant à David Rachline, maire de Fréjus et benjamin du Sénat, il s’est fait remarquer pour tout autre chose que son jeune âge. Dans une vidéo tournée en 2012 où il semble un peu éméché, il ironise, de retour de la manifestation du 1er mai, sur les skinheads qui ont perturbé un rassemblement anti-raciste. Un peu plus tard, son chauffeur évoque «la voiture du Führer», terme vite repris par le sénateur avec un accent allemand. Il a également déclaré dans un meeting, en décembre 2014, vouloir «apprendre les bonnes manières françaises» à la sénatrice écologiste Esther Benbassa, naturalisée française il y a quarante ans.

Christophe-Cécil Garnier
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Journaliste à Slate.fr
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