Culture

«Taj Mahal»: le feu derrière la porte

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.11.2016 à 14 h 25

En reconstituant l’attaque meurtrière d’un grand hôtel en Inde par un groupe terroriste, Nicolas Saada donne à voir avec brio un état du monde aujourd'hui.

© Bac Films

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C’est arrivé. On le savait, et ceux qui ont fait le film savaient qu’on le savait. C’était avant le 13 novembre. Il y aura inévitablement, pour longtemps et pas seulement en France, un «après-Bataclan» qui interfèrera avec le regard sur Taj Mahal. Un film juste et utile lorsqu’il fut conçu et réalisé, et qui l’est tout autant aujourd’hui. Qui le sera d’autant plus qu’on le verra pour ce qu’il est –une manière cinématographique de prendre en charge un état du monde– et pas pour ce qu’on risque de lui coller dessus: une représentation de ce qu’ont pu vivre des otages de la terreur dans le Xe arrondissement de Paris. 


Donc, comme on l’a beaucoup rappelé après les attentats, c’est arrivé à Bombay, fin novembre 2008: l’attaque meurtrière d’un grand hôtel en Inde par un groupe terroriste puissamment armé.

Taj Mahal est une fiction. Mais cette fiction est logée au cœur même d’une réalité contemporaine. Cette réalité était déjà la nôtre il y a un mois, mais elle est perçue de manière infiniment plus douloureuse et réactive à présent. La réalité dont on parle ici est celle où se télescopent des rapports au monde radicalement étrangers les uns aux autres, où des formes de violence font irruption dans des univers que rien n’a préparé à les affronter.

Qu’une jeune fille ait effectivement vécu des situations similaires à celles que connaît l’héroïne du film est au fond secondaire, en tout cas partiel. L’essentiel ici n’est ni ce qu’a effectivement vécu celle qui sert de modèle au personnage, ni ce qui s’est passé à Paris, mais le monde dans lequel tout cela, réalités et fictions, se situe.

Hiroshima, mon amour

Elle, la Louise du film, est, donc, une héroïne, l’héroïne d’un film d’aventure, d’un thriller aux franges du film d’horreur.

Louise a 18 ans, elle part s’installer en Inde avec ses parents, papa français et homme d’affaires, maman anglaise et femme d’homme d’affaires. Elle quitte Paris. Elle «veut faire de la photo». Elle réside avec ses parents dans une suite luxueuse du Taj Mahal, le palace pas le palais, mais elle a un petit air de princesse un peu perdue, un peu enfermée dans son château, à la fenêtre qui domine le port de Mumbai. Elle traîne du côté du Gateway of India et de la mosquée Haji Ali. Elle n’est pas à sa place, pas très à l’aise. Blanche, oui, pas seulement la peau, mais comme une page blanche, et plutôt rétive à laisser le monde écrire sur elle. Jolie, assurément, mais pas charmante, pas très sympathique même. La composition du personnage durant les premières séquences est d’une extrême finesse, tressage complexe de disponibilité et de distance.

© Bac Films

Cette composition va rendre possible le geste virtuose qui est au centre du film. Les parents sont sortis, elle est seule dans la chambre, avec le DVD d’Hiroshima mon amour qui bugge sur son Mac. Quelque chose se passe, dehors, tout près. Dans l’hôtel. Des bruits. Elle en apprend un peu plus, par son père qui appelle sur son portable. Un groupe terroriste a investi l’hôtel. Commence cette expérience de la peur, à travers les sensations –les bruits surtout, puis les odeurs et la chaleur, les flammes entrevues derrières les portes fermées.

Ce qui arrive à Louise calfeutrée dans sa salle de bain en marbre, recroquevillée derrière les toilettes, collée au sol sous le lit, elle ne le verra pas. Les spectateurs non plus. Mais si tout se joue pour elle dans le hors champ, dans les couloirs et les halls de l’hôtel, dans les paroles de son père sur le portable, tout se joue différemment pour nous, les spectateurs. Parce que nous disposons à la fois d’un deuxième hors champ, le savoir même imprécis de ce qui s’est passé à Bombay en 2008 (et désormais ce que nous savons ou imaginons de ce qui s’est passé le 13 novembre), et d’un contrechamp, la vision de la course éperdue des parents dans la ville en état de siège.

La virtuosité du hors champ

La réalisation tire admirablement parti de ce qui arrive hors du champ de vision du personnage, avec notamment un travail très précis et efficace sur le son, à quoi répond l’autre atout majeur du film qu’est le jeu de Stacy Martin, sur un fil très ténu entre terreur prête à hurler et terreur qui fige et rend muet. Mais la mise en scène, au-delà de ces réussites décisives, dépasse la seule virtuosité.

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En jouant constamment sur ce que savent et ce que peuvent les trois protagonistes du film –Louise, les parents, le spectateur–, et sur les écarts entre ces trois positions, Nicolas Saada enclenche une dynamique qui est à la fois dramatique (le suspense) et politique (le rapport au réel, à la cité). Le cinéaste s’offre même une sophistication supplémentaire, avec l’apparition d’un protagoniste occupant une quatrième position, la jeune mariée italienne coincée à la fenêtre d’une autre chambre de l’hôtel, et qui permet d’enrichir les ressources de la place de Louise.

Saada est un cinéaste cinéphile. Il est rare que cela soit une qualité, lorsque la cinéphilie de l’auteur se voit dans ses films. Ici, ce que Fritz Lang et Alfred Hitchcock ont construit comme ressources d’émotion et de sens grâce à la mise en scène est convoqué avec une justesse qui se contrefiche de la citation érudite ou potache. Ici, qui percevra un écho aux pieds nus de Jeanne marchant au bûcher chez Bresson en voyant les pieds nus de Louise n’y verra ni ruse ni complaisance mais une juste assonance, quand le plus vulnérable de la chair rend sensible une tragédie dont les ondes de choc excèdent infiniment les circonstances.

l est rare que la relation manifeste d’un réalisateur au cinéma soit à ce point une ressource pour inventer sa propre écriture

La cinéphilie du réalisateur, ou plutôt sa connaissance intelligente du cinéma, transparaît également dans le choix décisif des interprètes féminines. Stacy Martin et Gina McKee (qui joue la mère) sont deux des principales révélations chez les actrices de ces dix dernières années, toutes deux grâce à de grands films (Nymphomaniac de Lars von Trier et Jimmy P. d’Arnaud Desplechin)(1). Leur apport au film est immense, pour tout ce qu’elles font, et pourrait-on dire aussi pour tout ce qu’elles ne font pas. Alors que Louis-Do de Lencquesaing, en père assumant à la fois la hotline improvisée et la manifestation explicite de l’angoisse parentale, est assigné au rôle plus ingrat de devoir en faire beaucoup, ce dont il se tire avec conviction et élégance.

Sensible et juste

Il est rare que la relation manifeste d’un réalisateur au cinéma, y compris aux grands films d’horreur, au désormais classique Assaut de John Carpenter ou même à Bollywood –la scène du feu derrière la porte barricadée rappelle le climax de Om Shanti Om de Farah Khan avec Shah Rukh Khan– soit à ce point une ressource pour à la fois inventer sa propre écriture, et faire surgir l’horizon où se rejoignent inscription du réel et spectacle.

Toujours problématique, cette confluence entre réalité et spectacle doit toujours être interrogée au cas par cas, film par film. La refuser en bloc ce serait refuser le cinéma lui-même, l’accepter en bloc, ce serait acquiescer aux innombrables obscénités qui s’en autorisent. Dans ce cas précis, et jusqu’aux deux épilogues, en Inde puis à Paris, la rigueur sensible de l’approche de Saada ne conclue pas seulement une remarquable réalisation artistique. Comme œuvre de fiction, elle trouve sa juste place aussi dans le contexte politique et émotionnel qui est, de toute façon, devenu le nôtre.

1 — On pourrait d’ailleurs ajouter, même si son rôle est plus en retrait, le choix lui aussi parfait d’Alba Rohrwacher (la touriste italienne), autre révélation majeure sur les écrans  ces dernières années. Retourner à l'article

 

Taj Mahal

de Nicolas Saada, avec Stacy Martin, Louis-Do de Lencquesaing, Gina McKee, Alba Rohrwacher.

Durée: 1h31.

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Jean-Michel Frodon
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Critique de cinéma
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