Culture / France

«Les angles morts», une chanson du 13-Novembre écrite avant le 13 novembre

Temps de lecture : 3 min

Le clip des «Angles morts» est paru le 30 novembre et on pourrait croire que la chanson a été composée dans la foulée du 13-Novembre. Ce n’est pas le cas.

À l’écran, on voit des gens qui s’allument des clopes, qui tapotent sur leur portable, qui chantent, qui dévalent des rues à vélo, qui attendent sur un quai de métro, qui tuent le temps à la terrasse d’un bistrot. Sur une rythmique élastique qui fait penser au «Frankly Mr. Shankly» des Smiths, le chanteur d’Aline Romain Guerret clame ces paroles mélancoliques mais où perce parfois une note de résistance, de bonheur possible:

«De la nuit dernière, il ne reste plus rien. [...] Je suis un fantôme dans ton ventre Paname, fatigué par tes nuits mais je ne t’en veux pas. [...] Il fait froid dans tes rues et je ne le sens pas, je suis heureux ici et tu ne le sais pas. [...] Paris, dans tes angles morts se cachent des visages, les vraies lumières de ton décor. [...] Paris, tu vis et tu pleures, et je ne le sais pas, Paris tu as tout mon cœur.»

Le clip est paru ce 30 novembre et on pourrait croire que la chanson vient d’être composée il y a quelques jours à peine, dans la foulée du 13-Novembre. Ce n’est pas le cas: le morceau a été écrit pour le deuxième album du groupe, La Vie électrique, paru en août dernier, et le clip assemblé à partir d’images envoyées par des internautes avant les attaques terroristes.

«Tension comme avant un orage»

Cet été, quand on l’interrogeait sur le titre de l’album, Romain Guerret répondait:

«L’album parle un peu de cette électricité qu’il y a dans l’air depuis quelques années, de ce truc qu’on sent au bord de l’explosion et qui n’explose pas, cette tension permanente, où du jour où lendemain tout peut péter. La Vie électrique, c’est ça, toute cette tension comme avant un orage, mais rien n’arrive vraiment.»

Aujourd’hui, il explique au magazine Magic:

«En mettant en place cette idée de clip participatif début octobre, nous étions loin de nous imaginer le sens que pourraient prendre ces images aujourd’hui. Cette chanson écrite il y a deux ans résonne désormais d’une façon particulière. C’est le cœur un peu lourd que nous avons décidé de garder le montage tel qu’il était avant ces événements tragiques. Libre à chacun maintenant d’y voir et d’y entendre ce qu’il veut. Pour moi ce morceau était, est et restera ma déclaration d’amour à une ville et à ses enfants. Une déclaration en forme de balade spleenétique et embuée dans le Paris de notre siècle.»

Cette chanson écrite il y a deux ans résonne désormais d’une façon particulière. Pour moi ce morceau était, est et restera ma déclaration d’amour à une ville et à ses enfants

Romain Guerret au magazine Magic

Irruption de l’histoire

L’histoire rappelle un peu celle qui était arrivée à Ryan Adams en 2001. Le 7 septembre, le jeune songwriter avait tourné le clip de sa chanson de rupture «New York, New York», sur fond d’une Grosse Pomme de carte postale ou trônaient encore les tours jumelles du World Trade Center, avec pour idée de détourner les codes du générique de Friends. Quatre jours plus tard, les paroles optimistes, envers et contre tout («Hell, I still love you, New York»), et le clip avaient bien sûr pris une toute autre résonance. Racontant une écoute du morceau le 12 septembre 2001, Danny Clinch, critique musical du magazine Entertainment Weekly, écrivait:

«Maintenant, il sonnait différemment. Les accords majeurs puissants, à la Who, me remplissaient d’énergie. Et puis, il y avait ces mots récurrents du refrain –“Hell, I still love you, New York” – qui disaient tout de l’idée de trouver une raison de rester. Quand on parle de musique, le contexte peut être tout, et je ne peux songer à un meilleur exemple. Écoutée immédiatement après l’effondrement du World Trade Center, “New York, New York” constitue désormais un réconfort et un apaisement comme elle ne l’avait jamais été auparavant.»

Ryan Adams a mal accepté l’irruption de l’histoire dans sa chanson, ne voulant pas qu’elle soit utilisée à la télévision ni jouée en concert, réclamant même, en vain, le retrait du clip. Il obtiendra juste l’ajout de deux cartons, un au début précisant la date de tournage, un à la fin dédiant la vidéo «à ceux qui ont perdu la vie le 11 septembre 2001». Celle des «Angles morts», elle, est dédiée «aux amis, à Paris, à la vie».

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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