France

Aux régionales, les mieux placés pour empêcher des victoires du FN restent... les électeurs

Eric Dupin, mis à jour le 03.12.2015 à 3 h 06

Retrait, fusion... Les stratégies envisagés par les partis risquent d'être inenvisageables ou inopérantes. Reste l'hypothèse d'un vote «utile», «stratégique» ou «légitimiste» d'une partie de l'électorat.

Lors des élections départementales de mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

Lors des élections départementales de mars 2015. REUTERS/Eric Gaillard.

Trop tard. Les initiatives les plus audacieuses comme les manœuvres les plus tordues ont désormais peu de chances d’empêcher le Front national de conquérir au moins une région en ce mois de décembre.

Dans une démarche plutôt insolite, le grand quotidien régional La Voix du Nord vient de mettre en garde deux jours de suite ses lecteurs, à la une, contre la perspective d’une victoire de l’extrême droite, avant d'être suivi par son homologue Le Courrier picard, propriété du même groupe de presse, le belge Rossel. Et ce alors que les deux derniers sondages publiés donnent Marine Le Pen largement gagnante en cas de triangulaire, et au coude-à-coude avec Xavier Bertrand en cas de duel...

Le FN ne pouvait rêver contexte plus favorable à ses entreprises. Ce parti était déjà porté par une forte dynamique de campagne avant les attentats du 13 novembre. Ceux-ci ont créé, comme on pouvait s’y attendre, un climat anxiogène, inévitablement renforcé par l’état d’urgence, qui rend les électeurs encore plus réceptifs au discours lepéniste.

Le parti d’extrême droite a eu beau jeu d’exploiter les spectaculaires revirements sécuritaires du pouvoir socialiste. Il lui est aisé de prendre la pose de celui qui avait raison avant les autres en entendant Manuel Valls déclarer subitement à la presse européenne : «Nous ne pouvons plus accueillir de réfugiés en Europe, ce n'est pas possible.» Deux passeports syriens passés par l'île grecque de Leros ont été trouvés près des kamikazes du Stade de France. Or, le FN n’avait cessé, ces derniers temps, de lier l’afflux des réfugiés au risque d’attentats...

Une nouvelle étape

L’extrême droite se trouve ainsi en position de franchir une étape symbolique décisive dans son implantation territoriale. En mars 2014, elle avait décroché une douzaine de communes. En mars 2015, le FN avait fait élire 62 conseillers départementaux.

Cette fois-ci, la moisson s’annonce autrement plus spectaculaire. Sur le papier, à en croire la dernière enquête BVA réalisée dans toutes les régions, le FN pourrait même disputer la victoire dans six des treize régions métropolitaines.

Marine Le Pen semble donc extrêmement bien placée dans toutes les enquêtes préélectorales portant sur le Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Marion Maréchal-Le Pen devance largement les autres listes en Provence-Alpes-Côte d’Azur mais l’issue finale semble ici, on y reviendra, plus incertaine.

Les simulations de second tour de BVA, par définition plus hasardeuses lorsqu’elles sont effectuées avant le premier, indiquent que le FN remporterait deux triangulaires (les deux régions précitées) et pourrait gagner dans deux autres cas (Bourgogne-Franche-Comté et Normandie réunifiée). Signalons par ailleurs que, dans la même enquête, le FN n'accuse que quelques points de retard au second tour sur la gauche en Midi-Pyrénées-Languedoc-Roussillon et sur la droite en Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine –une autre enquête Elabe le donne même en pole-position dans cette dernière région.

Le choc du premier tour

Tout cela ne semble pas effrayer outre mesure Jean-Christophe Cambadélis, pour qui le FN serait «surcoté», les sondages mesurant «la peur» et non le «vote frontiste». La thèse est audacieuse. Il est plus vraisemblable que le choc du premier tour d’un Front exceptionnellement élevé bouleversera la donne pour le second tour.

Manuel Valls l’avait anticipé, à la stupéfaction de ses camarades socialistes, en cherchant à les préparer dès maintenant à des fusions LR-PS pour empêcher des conquêtes du FN. Cette stratégie, qui va beaucoup plus loin que celle du désistement dite de «front républicain», avait été fraîchement commentée à droite comme à gauche. Elle semble aujourd’hui inopérante, d'autant plus que Nicolas Sarkozy vient clairement de l'écarter, même là où cette solution serait théoriquement la seule à pouvoir priver les frontistes du pouvoir régional.

Dans la grande région du nord de la France, Marine Le Pen l’emporterait dans tous les cas de figure selon BVA (triangulaire bien sûr, mais aussi duel avec la droite ou même avec des listes d’union droite-gauche). Ces indications sont à prendre avec des pincettes pour les raisons déjà évoquées, mais l’analyse politique laisse peu de doute sur le manque d’empressement d’électeurs de la droite et de la gauche à mêler leurs voix pour barrer la route à Marine Le Pen. La stratégie proposée par Valls signerait aussi et surtout le triomphe de la vision que tente précisément d’imposer le FN d’un clivage essentiel opposant désormais «mondialistes» et «patriotes».

Le retrait pur et simple des listes de gauche au motif d’éviter la victoire de l’extrême droite n’est guère plus convaincant. Il reviendrait, là aussi, à entériner l’existence d’une forme de connivence politique entre les deux grands partis de gouvernement, avec l’inconvénient majeur, pour le PS, de ne plus avoir d’élus dans de grandes régions. Sans garantie au demeurant, comme le suggèrent les sondages, que les électeurs de gauche se reportent suffisamment à droite pour empêcher le succès du FN.

En appeler à la responsabilité

Le plus raisonnable sera encore d’en appeler à la responsabilité des électeurs quant à l’issue finale du scrutin. Cette stratégie peut être gagnante en PACA. Dans cette région méridionale, le FN est historiquement très puissant mais ses adversaires aussi. Le risque de voir cette contrée longtemps progressiste basculer à l’extrême droite poussera vraisemblablement nombre d'électeurs de gauche à un «vote utile» de droite.

Christian Estrosi a déjà anticipé le phénomène en adoucissant le ton de sa campagne pour lui donner un tour plus rassembleur. Les enquêtes d’opinion joueront, là encore, leur rôle d’avertisseur. Dans la dernière enquête Ifop, LR n’est qu’à cinq points derrière le FN au second tour. «L’électeur stratège» qui sommeille chez plus d’un Français guidera alors sa main tremblante vers l’urne.

La perspective de laisser les clef d’une région à un parti démuni d’élus expérimentés, traversé de courants extrémistes et fortement enclin à toutes les démagogies en fera réfléchir plus d’un. Le comportement électoral étant toujours plus complexe qu’on ne l’imagine: un mécontent rageur qui a voté FN au premier tour pourra même choisir sagement LR au second. C’est dire si les frontistes sont loin d’avoir encore empoché plusieurs régions.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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