Science & santé

L’urgence climatique, ça dure depuis quarante-trois ans

Vanina Delmas, mis à jour le 01.12.2015 à 15 h 42

Tous les sujets qui mobilisent gouvernants et médias autour de la COP21 sont dans le débat public depuis les années 1970. Les marginaux d’antan ont simplement réussi à devenir visibles et à imposer un rassemblement planétaire dans l’agenda. Ont-ils gagné pour autant?

À Fessenheim en 2012 I REUTERS/Vincent Kessler

À Fessenheim en 2012 I REUTERS/Vincent Kessler

«Si nous ne parvenons pas à réduire les émissions de gaz carbonique, la dégradation des climats risque d’atteindre le point de non-retour à partir duquel on ne serait plus sûr de pouvoir rétablir un ordre climatique viable.» Cette phrase n’est ni issue du dernier rapport du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ni d’un discours de François Hollande en vue de la COP21. Elle date de 1972 et est signée René Dumont. Cet agronome français publie alors son ouvrage L’Utopie ou la mort!, dans lequel il décrit les désastres à venir liés à la société du gaspillage, de la pollution et du profit. Deux ans plus tard, il est le premier candidat écologiste à se présenter à une élection présidentielle. Son pull over rouge et la fameuse scène du verre d’eau ont davantage marqué les esprits que son empreinte sur la campagne de 1974 (1,32%).


Dans cette période post-1968, les études sur l’évolution de la société se multiplient. Et en 1972, le premier Sommet de la Terre à Stockholm inscrit officiellement les questions d’environnement au rang de préoccupations internationales. Des bribes du mouvement contestataire profitent aux écologistes. Mais l’étiquette de «marginaux» leur collera longtemps à la peau. Quarante-trois ans plus tard, un regard rétrospectif sur les enjeux du moments montre que la plupart d’entre eux étaient identifiés avant le dernier quart du XXe siècle.
 

1.Notre-Dame-des-Landes, Fessenheim: quarante ans à la «une»

Notre-Dame-des-Landes, comme le projet d’aéroport. Fessenheim comme la centrale nucléaire. Ces noms apparaissaient déjà dans les colonnes des journaux des années 1970. Du côté de l’aéroport nantais, la résistance s’organise en 1972 avec la création de l’Adeca (Association de défense des exploitants concernés par l’aéroport). Si le projet est encore violemment contesté aujourd’hui, c’est que tous les gouvernements, depuis, se sont passés la patate chaude.

Suite au choc pétrolier de 1973, le plan Messmer fait basculer la France dans le tout nucléaire afin de ne plus dépendre du pétrole

Dans la France des années 1970, on conteste déjà «les grands projets inutiles». Grèves de la faim et occupations des lieux pour protester ne sont pas rares. En 1981, après dix ans de lutte, les paysans du Larzac gagnent leur bataille. Des «vétérans» dénoncent déjà l’aménagement prochain de la 13e demi-brigade de la Légion étrangère et leur famille sur le campement militaire. Le ministère de la Défense assure qu’aucune extension du camp n’est prévue. Ni les hommes politiques, ni les militants n’ont envie de revivre ce type de lutte emblématique.

Les écologistes de la première heure brandissent aussi leurs autocollants «Nucléaire ? Non merci!». Suite au choc pétrolier de 1973, le plan Messmer fait basculer la France dans le tout nucléaire afin de ne plus dépendre du pétrole. La France va se doter de 58 centrales. Le nucléaire représentera 74,8% de la production d’électricité en 2012.

Fessenheim est déjà le symbole de ce combat. En avril 1971,1500 personnes se rassemblent pour la première manifestation européenne contre l’énergie nucléaire. Promesse de campagne de François Hollande, la fermeture de la doyenne des centrales françaises est perpétuellement repoussée. D’abord prévue pour 2016, l’arrêt définitif des deux réacteurs dépend désormais de l’ouverture de l’EPR de Flamanville, selon les dires de Ségolène Royal, ministre de l’Environnement.


 

2.L’écologie politique existe, mais l’électorat ne l’a pas rencontré

L’écologie et la politique, c’est l’histoire d’une incompatibilité manifeste. L’impact électoral des défenseurs de l’environnement en 2015 n’est pas meilleur que celui des années 1970. La désagrégation du parti Europe Écologie-Les Verts est en cours. Certes, les Verts ont obtenu 10% des voix aux municipales en 1977 et 16,28% aux européennes de 2009. Mais ce furent, à l’image de la victoire d’Éric Piolle à Grenoble en 2014, des exceptions pour confirmer une règle. Les 2,31% d’Eva Joly à la présidentielle de 2012 se situaient tout juste au-dessus du 1,32% de René Dumont en 1974.

Yves Cochet, co-fondateur du mouvement Les Verts, en 1984, ne cherche aucune excuse. «Les écolos que nous étions avons échoué dans quasiment tous les domaines. Rien de ce qu’on proposait n’est devenu hégémonique dans la société. Pourquoi ça ne prend pas? Parce que les écolos veulent changer le mode de vie des gens, et ça ne leur plaît pas.»

Les initiatives citoyennes et les réussites de quelques associations donnent de la visibilité aux gestes vertueux. Mais c’est une simple illusion. «Quand je vois des choses comme Airbnb, Uber ou le téléphone portable, qui ont explosé en quelques mois, je me dis que les alternatives écolo comme les Amap sont encore très marginales», analyse Yves Cochet.

Avec la crise de 1973, le carton était très recherché car on le payait 1.200 francs la tonne

Antonio Monteiro

Les chiffres confirment cette impression. Si 87% des Français font le tri sélectif, seulement 44% s’y livrent systématiquement, selon le premier Observatoire du geste de tri publié en juin 2014. Et pourtant, le recyclage ne date pas d’hier. Antonio Monteiro, un des piliers de l’entreprise de recyclage Paprec, raconte qu’il a toujours existé. «Avec la crise de 1973, le carton était très recherché car on le payait 1.200 francs la tonne (1.800 euros actuels). Les particuliers récupéraient puis apportaient ça dans les papeteries. Pareil pour la ferraille, les casseroles d’aluminium ou le cuivre. On les appelait les biffons (biffer signifie chiner).»

Le bio, devenu le symbole d’une vie saine, n’est pas davantage une invention des années 1990. Le retour aux sources et l’arrêt de l’agriculture intensive sont des revendications nées dans les années 1970. Elles trouvent simplement un nouveau souffle à l’heure des scandales sur l’origine de la viande ou les cancers liés aux pesticides. «Chez mes parents, on a toujours mangé bio mais c’était seulement de l’agriculture traditionnelle», raconte Jean-Bernard, agriculteur bio en Mayenne depuis 1996. Il est optimiste sur l’enracinement du manger sain. Nadine, son épouse, aussi. «Je suis convaincue qu’on a acquis le consommateur car les gens s’inquiètent pour leur santé ou celle de leurs enfants et retournent de plus en plus vers une alimentation saine.» Ils soutiennent qu’on peut nourrir toute la planète avec l’agriculture bio.

D’après le nouveau Baromètre Agence BIO de janvier 2015, 88% des Français affirmaient consommer des produits bio occasionnellement (contre 75% en 2013). Ce n’est plus un effet de mode. La production bio augmente chaque année en France car les surfaces cultivée représentent désormais plus de 39.000 opérateurs soit plus d’un million d’hectares.
 

3.Catastrophisme médiatique

Si les rubriques «Environnement» restent assez neuves, l’écologie a fait son entrée dans les médias en 1970. Alain Hervé, co-fondateur de la branche française des Amis de la terre, est aussi l’un des premiers journalistes à avoir introduit l’écologie dans une rédaction nationale. «Claude Perdriel m’a embauché pour écrire sur l’environnement dans la rubrique Notre époque du Nouvel observateur, se souvient-il avec précision. Mais les rédacteurs en chefs de l’époque, Olivier Todd et Jean Daniel, se fichaient complètement de l’écologie. Au sein de la rédaction, j’étais vu comme un rigolo à coté de ceux qui suivaient la grande politique.»

Lui qui rêvait «d’un Paris-Match écolo» parvient à faire entendre sa voix. En 1972, le Nouvel Observateur sort un numéro spécial intitulé: «La Dernière Chance de la Terre». Aucune trace du mot écologie, car personne n’en connaît alors la définition en dehors des cercles des spécialistes. Un an plus tard, Alain Hervé est à la tête du mensuel  Le Sauvage, dans lequel il s’appliquera à parler d’écologie de façon concrète. Même souci du côté de La gueule ouverte, dirigé par Pierre Fournier également dessinateur pour Charlie hebdo.

Peut-être qu’il faut une catastrophe à nos pieds pour qu’on se rende compte que le débat est aussi chez nous

David Solon

Pour David Solon, directeur de la rédaction du magazine Terra eco, les médias continuent cependant de caricaturer les questions environnementales. Le catastrophisme, hier comme aujourd’hui, reste à ses yeux un levier trop commun. Les images spectaculaires d’ouragans dévastateurs plaisent toujours aux rédactions télé. «Il manque un peu de contestation, déclarait-il en mars sur France Inter. Peut-être qu’il faut une catastrophe à nos pieds, voir arriver les premiers réfugiés climatiques, pour qu’on se rende compte que le débat est aussi chez nous.» On ne parle plus de «lutte contre le réchauffement climatique», relève-t-il, mais «d’adaptation».

La raison est simple: il n’y a même plus l’effet de surprise. Alain Hervé: «Les malheurs qui nous attendent sont étranges car ils sont le fruit de l’homme lui-même. Les hommes peuplent la Terre depuis des centaines de milliers d’années. Mais depuis un siècle, au nom de progrès qui faisaient la spécificité et la fierté des hommes, a commencé la plus gigantesque entreprise de destruction qu’une espèce ait jamais menée contre le milieu qui soutient la vie et contre la vie elle-même. La plus spectaculaire des opérations-suicide.» Imprimé en juin 1972.

Vanina Delmas
Vanina Delmas (4 articles)
Journaliste environnement
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