France

La France doit tenir sa promesse de rester elle-même

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 30.11.2015 à 13 h 09

Deux semaines après les attentats, le pays semble en suspension entre résilience et défiance.

Près des Invalides, le 27 novembre 2015. REUTERS/Jacky Naegelen.

Près des Invalides, le 27 novembre 2015. REUTERS/Jacky Naegelen.

«Je vous promets que la France restera elle-même»: au cœur du très fort et émouvant discours du président de la République, lors de l’hommage national rendu aux 130 morts du 13 novembre, se trouve cette promesse. François Hollande précise à quoi ressemble cette France que nous devons préserver, à l’image de la jeunesse qui a été frappée à Paris: «Une seule et même nation qui communie dans les mêmes émotions en faisant fi de nos différences, de nos origines, de nos couleurs, de nos croyances, de nos confessions.»

Presqu’au terme de cette «annus horribilis», tragiquement ouverte par les attentats de janvier contre Charlie Hebdo et le magasin Hyper Cacher, il y a cette question centrale: quelles chances avons-nous de préserver cette France-là? La France va-t-elle se déchirer, aviver ses différences, montrer du doigt la communauté musulmane dans son ensemble? Une première indication viendra des Français eux-mêmes, appelés le week-end prochain à désigner leurs assemblées régionales. Mais pour l’heure, ils sont en suspension. Les Italiens disent qu’ils «métabolisent» leur douleur.

L'esprit public comme l'Histoire peuvent hésiter

Côté résilience, il y a le calme et le refus d’avoir peur du plus grand nombre, la dignité dans l’épreuve dont témoignent celles et ceux qui se rendent chaque jour sur les lieux des attaques. Il y a globalement la classe politique elle-même qui, malgré quelques excités et une inévitable surenchère, a peu ou prou respecté l’esprit de la réunion du Congrès de Versailles. Il y a l’écrasante approbation des mesures décidées par le président de la République, et votées par la quasi-unanimité du Parlement, la réappropriation de la Marseillaise et du drapeau tricolore. Toutes réactions qui ont fait écho et honneur à l’intense émotion planétaire qui a accompagné la douleur du pays, symbolisée par tous ces monuments illuminés aux trois couleurs ou par la ferveur de ces Marseillaise entonnées sur tous les stades. Comme si, comme le notait François Hollande dans son discours, nous n’étions capables de retrouver confiance en notre identité que dans les épreuves.

Mais l’esprit public comme l’Histoire peuvent hésiter. Côté sombre, la possibilité de nouveaux attentats, que le Premier ministre n‘a pas exclus puisque l’objectif des terroristes et de leur commanditaire, Daech, est bien de créer les conditions d’une guerre civile. Il y a cette société française qui détient le record de la défiance, non pas seulement de tous contre les politiques, mais surtout de tous vis-à-vis de chacun, qui fait que l’on proclame un bonheur individuel et un extraordinaire pessimisme collectif. Héritage d’une histoire tourmentée sans doute, mais vrai handicap lorsque se pose avec tant d’acuité la question de l’intégration d’une partie de la jeunesse.

Et que dire de l’absence, ou de la quasi-absence, d’une voix forte dans l’Eglise de France pour rappeler l’absolue nécessité, proclamée en son temps par Jean-Paul II, du dialogue interreligieux plutôt que de laisser les responsables musulmans se débrouiller seuls avec leurs problèmes? Ou de l’absence d’une voix patronale audible à l’appui de l’aspiration à l’unité nationale, tandis que le leader du principal syndicat du pays, la CGT, se dissocie de cette union à peine une semaine après le drame. Dans les éléments qui peuvent affaiblir notre confiance dans la capacité de rebond du pays, il y a la critique sous jacente selon laquelle «tout n’a pas été fait, les attentats auraient pu être évités», critique de nature à miner la confiance dont l’appareil policier a besoin. Il y a toujours la peur qui guette, avec sa complice la haine.

Profond désenchantement

Enfin, il faut être conscient de la gravité des temps que nous traversons. De ce point de vue, la mise en application de l’état d’urgence doit être faite avec beaucoup de doigté. S’il advenait qu’un zèle policier excessif provoque et attise un sentiment d’injustice au sein de la communauté musulmane, il faudrait craindre que d’autres jeunes basculent dans  le terrorisme. Cette difficulté accompagne toutes les périodes d’exception, qui nécessitent une vigilance particulière, comme vient d’ailleurs de le rappeler aux préfets Bernard Cazeneuve.

L’Institut du Monde Arabe (IMA) a organisé une journée de discussions avec des responsables religieux et associatifs suffisamment représentatifs des Français de confession musulmane. Lesquels ont voulu témoigner, selon Jack Lang, président de l’IMA, de leur attachement à la citoyenneté et aux valeurs républicaines. Mais il faut aussi savoir que nombre de musulmans vivent un profond désenchantement. Et ce, depuis que, sous couvert de débats sur l’immigration (alors qu’ils sont Français), ils se sentent, sinon stigmatisés, du moins mis en marge. Olivier Roy assure pourtant que la radicalisation ne suit pas l’islamisation. C’est la radicalisation qui s’accroche à une cause, celle de Daech, qui lui fournit un cadre et une légitimation. Mais le nihilisme des terroristes est trop souvent imputé à un islam qui lui est étranger.

Pour toutes ces raisons, il nous faut plus que jamais souhaiter que la promesse du président de voir la France rester elle-même puisse être tenue et portée par une majorité d’entre nous.

Une première version de cet article a été publiée dans Direct Matin.

Jean-Marie Colombani
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