Hongrie: après Orbán le provocateur, voici Viktor le bâtisseur

Viktor Orbán en mars 2015 à Budapest I REUTERS/Laszlo Balogh

Viktor Orbán en mars 2015 à Budapest I REUTERS/Laszlo Balogh

La rentrée à peine entamée, il a déstabilisé l’Europe en murant la Hongrie face aux migrants. Mais derrière la façade, le Premier ministre Viktor Orbán bétonne Budapest à son image. La preuve en dix chantiers.

1.Le ParlementAu nom de la nation

Donner une impression de grandeur au propre comme au figuré. C’est ce que souhaitait le Premier ministre controversé au sujet de la place Kossuth, mal aménagée à son goût. Adieu le grand parking défoncé et le square attenant. Des pierres de taille recouvrent le parvis épuré. Bye-bye la bougie-hommage aux martyrs de 1956 allumée en permanence à l’entrée visiteurs et la statue de l’évêque József Mindszenty, soutien des insurgés anticommunistes.

Les stars de cette nouvelle mouture sont d’autres héros sur socle: le prince Ferenc Rákoczi II à cheval (héros de la guerre d’indépendance perdue contre l’Autriche de 1704 à 1711), le Haussmann magyar Gyula Andrássy et l’autoritaire ex-président du Conseil István Tisza. Tous immortalisés avant 1945 à la base. Plus un énorme oriflamme national histoire de chauffer les biscotos là où les armées habsourgeoises et soviétiques ont pavoisé autrefois. Vengeur.
 

2.Le château de BudaViktor imperator

Il apparaît une fois par an en fond lorsque les Hongrois attribuent leurs points à l’Eurovision. Le Budavári Palota et sa sensationnelle coupole vert RATP vont avoir droit à un lifting radical. Dans les tuyaux: remplacement du dôme, reconstruction des ornements de façade, réfection du toit, réhabilitation des anciennes salles d’honneur et come-back de la commanderie royale. Le Bazar néo-baroque en contrebas est quant à lui une rénovation millésime 2014.

Le projet prévoit également le déplacement du musée d’Histoire, de la bibliothèque et de la galerie nationales ainsi que le ripolinage du vieux cloître carmélite, où Viktor envisage de s’établir et d’éjecter l’actuel théâtre qui s’y trouve. Un déménagement le rapprochant de la résidence présidentielle de János Ader. Cerise sur le gâteau, le comité chargé des opérations est piloté par László L. Simon, dircab du «prince». On appelle ça du népotisme, n’est-ce pas?

 

3.Bois de villeUne forêt de musées

Un lieu glorifiant la patte photographique magyare portée par Robert Capa ou André Kertész. Une Cité de la Musique à la parisienne où l’on se nourrirait jusqu’à la lie de Bártok et de Liszt. Un édifice contemporain rajeunissant le cirque. Voilà ce sur quoi vous risquez de tomber dans le Városliget outre les bains Széchényi ou le Château de Vajdahunyad. Objectif de cette potion artistique: redynamiser un espace récréatif en déshérence depuis la chute de l’URSS.

«Orbán prépare son Central Park en renforçant les secteurs arborés, en transformant le zoo en vaste serre tropicale et en supprimant la circulation automobile. Parallèlement, le retour des pointes hautes du musée des transports, décapitées par les bombardements, symbolise cette disneylandisation du patrimoine négligeant le fonctionnel», analyse Ludovic Lepeltier-Kutasi, doctorant franco-hongrois en géographie à l’université François Rabelais de Tours.
 

4.Pesti VigadoFavoritisme et lustre(s) d’antan

14 mars 2014. Des dizaines de manifestants s’égosillent devant le Pesti Vigado. Ils jettent des billets de 20.000 forints (65 euros) et dénoncent une culture bâillonnée. La raison? L’administration de cette salle de concert style Sécession (courant de l’Art Nouveau) signée Frigyes Feszl vient d’être confiée à l’Académie Artistique Hongroise, inféodée au pouvoir Fidesz. Et l’expo de réouverture consacre Imre Makovecz, architecte pro-Viktor.

Fermé en 2004 pour travaux, cet ancien fort sous l’occupation ottomane s’est offert un soin décennal à 5,5 milliards de forints (16,16 millions d’euros). Mille cinq cent mètres carrés retapés incluant notamment la bibliothèque et le théâtre. Un chantier de prestige dont se gargarise György Fekete, maestro du domaine et vice-patron du parti chrétien-démocrate (KDNP) de 97 à 2001. Encore un orbano-compatible.
 

5.Groupama ArénaLe foot en folie

News de notoriété publique: le boss de la Hongrie vénère le ballon rond et se réjouit que le Onze magyar aille à l’Euro en France après trente piteuses années de diète internationale. Planificateur de l’académie Puskás à Felcsút (son village d’enfance), supporter du Videoton Székesfehérvár FC (sa ville natale) et mouilleur de maillot invétéré, Orbán a vivement encouragé l’érection de cette enceinte ultramoderne sur les ruines du stade Florián Albert.

Ce caprice à 13,5 milliards de forints (36,5 millions d’euros) profite au Ferencváros TC, le club résident, et surtout à son PDG-politicien Gábor Kubatov, secrétaire général de la Fidesz. D’où les sifflets aux officiels lors du FTC-Chelsea inaugural du 10 août 2014. Habituellement, les «fradistes» pourrissent leurs rivaux d’Újpest vêtus de violet. Là, ils ont conspué l’emprise orange (couleur du parti d’Orbán). Viktor s’en tamponne: quand il aime, il ne compte pas.
 

6.Théâtre nationalUn repaire tradi

Historiquement, le Théâtre National était le phare de la place Lujza Blaha. Détruit en 1914, il ressuscite en un an sous le premier mandat d’Orbán (1998-2002). Le paquebot d’aujourd’hui mouillant au bord du Danube abrita une révolution de palais qui chassa le talentueux metteur en scène Robert Alföldi. Trop «gauchiste» pour tenir le gouvernail. Son suppléant à la barre: le très patriote Attila Vidnyánszky, parachuté en décembre 2012.

Viktor a gagné. Non sans tuiles. La précipitation a été dictée par des considérations politiques. Orbán et la Fidesz tenaient absolument à ce que la première représentation devance les élections. Le 15 mars 2002, La Tragédie de l’Homme d’Imre Madách entamait les hostilités. Le 7 avril, Orbán s’est incliné au premier tour puis au second le 21. «Le charme du théâtre n’a pas suffi», remarque Eva S. Balogh du blog Hungarian Spectrum.
 

7.Rues de BudapestSus à la gauche

Le mot «République» a déserté l’intitulé de la Hongrie depuis la Constitution de 2012. Quelques mois auparavant, c’est une place du VIIIe arrondissement de Budapest renommée Jean-Paul II qui a perdu ce terme dont elle avait hérité au lendemain de la Libération. Un changement remarqué au milieu des 26 annoncés en avril 2011 par l’assemblée municipale.

L’idée? Débaptiser les artères pestiférées se référant à la gauche ou au communisme honni. Preuves: la place de Moscou (IIe) a muté en Kálman Széll, ex-ministre des finances libéral. La rue du bolchevik Máté Zalka (XXIIe) a récupéré le blase du célèbre ténor József Simándy. Celle du syndicaliste Ferenc Bajáki est devenue Péter Mansfeld, plus jeune victime post-1956. Un espace vert anonyme du XVIIe s’est métamorphosé en parc Albert Wass, plume révisionniste et militant de la cause transylvanienne. Ici, Orbán engrange les voix. Et les voies.
 

8.Académie Franz LisztOrbán à la baguette

István Tiborcz a épousé la bonne personne. À savoir Ráhél Orbán, fille chérie de Viktor. Grâce à l’influence de beau-papa, sa cote de businessman crève le plafond. Elios Innovativ, sa boîte spécialisée dans l’éclairage public, illumine l’académie de musique Franz Liszt dont la «renaissance» a été fêtée par le taulier de la Hongrie le 22 octobre 2013 à l’occasion du 138e anniversaire de l’institution. Le gendre friqué s’est déchargé de ses parts mais veille.

Attila Páar, un copain oligarque branché Fidesz, poursuit le business tandis que le leader démissionnaire aurait décampé avec 470 millions de forints (1,55 million d’euros) de dividendes. Porcelaines de Zsolnay, chandeliers en cristal, mosaïques dorées et éléments de mythologie grecque alimentent l’intérieur embelli pour 44.8 millions d’euros dont 90% payés par l’Union européenne. Avec deux obélisques bonus aux coins extérieurs. Le génie magyar justifie l’infime sacrifice.
 

9.Maison de la TerreurL’Histoire façon Fidesz

Posée sur Andrássy út, elle a hébergé le QG des Croix-Fléchées pro-fascistes puis de la police secrète communiste jusqu’à la «Révolution» de 1956. La Maison de la Terreur, terminée à l’orée de la déroute de 2002, matraque sans filtre les pires atrocités nazies et soviétiques à coups de death metal, d’envolées d’Hitler et de salles de torture imitation goulag sibérien. Responsable du capharnaüm? Mária Schmidt, ex-conseillère d’Orbán et viktorienne bigote.

«Ce musée est un tract visuel et sonore montrant comment la Fidesz s’est appliquée à réécrire l’Histoire du pays. Assimiler le fascisme au communisme et dépeindre ces régimes comme étant uniquement le fruit d’invasions étrangères symbolise la rhétorique orbanienne. Cette “maison” revendique une narration soi-disant authentique alors que la Hongrie a eu ses pro-nazis ou ses disciples de Moscou», s’indigne l’auteur et critique américain Jacob Mikanowski.

 

10.Campus LudovikaUne fabrique d’élites soumises

Vu du ciel, on distingue clairement un N et un H formant deux futures résidences étudiantes à proximité du campus Ludovika, fusion de l’université de Défense Miklós Zrínyi, de l’École supérieure de police et de la faculté de sciences de l’administration publique rattachée à l’université Corvinus. N et H comme, au hasard, «Nemzeti Honvédség» (armée nationale)? Fort probable. La devise de l’établissement («Au service de la patrie») en résume l’intention.

Grosso modo, l’endroit abrite l’ENA à la sauce goulash dans une pépinière militaire rafistolée. Le terrain attend en outre un centre d’innovation bionique boostant le prestige de la recherche locale. Tout ça au coeur d’un secteur délabré du VIIIe arrondissement où le maire, Máté Kocsis, va pouvoir accélérer le nettoyage social qu’il pratique déjà en criminalisant la mendicité. Paris avait sa promo Voltaire «hollandaise». Budapest façonne ses bébés-Viktor.

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