France

À Cannes, après les attentats, la tentation de l'autodéfense

Jérémy Collado, mis à jour le 05.12.2015 à 8 h 36

En accord avec la police municipale, qui se charge de «trier» et de «former» les volontaires, le maire LR de Cannes Davis Lisnard a créé un dispositif destiné à sécuriser les écoles. Police privée ou bon moyen pour endiguer la psychose post-attentats?

Cannes I REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Cannes I REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Cannes (Alpes-Maritimes)

La voiture noire se gare dans la rue d’Antibes, en centre-ville de Cannes, cette rue où les commerces sont bondés quelle que soit la période de l’année. Le conducteur baisse sa vitre et s’apprête à sortir faire des achats. À sa hauteur, un scooter déboule et stoppe sa course. L’adolescent qui le conduit en descend, son passager aussi; puis les deux garçons enlèvent leur casque et commencent à frapper le type à travers sa fenêtre. Quelques mètres plus loin, Serge remonte d’un pas tranquille pour aller «jouer aux boules avec les collègues»

«Quand j’ai vu ça, j’ai crié pour qu’ils arrêtent, je leur ai montré mon portable en disant: “Je suis de la police, j’appelle une patrouille!” raconte-t-il, devant l’école Macé où il est posté depuis 15 heures, ce vendredi 27 novembre 2015, à quelques mètres des lieux de l’incident qui a eu lieu il y moins d’un mois. Le type m’a montré ses “parties en me disant: “Tu sais ce que je lui fais à la police?” Bon... À côté de lui, il a vu ma voiture. J’ai cru qu’il allait la fracasser. Alors je me suis approché, j’ai sorti de mon coffre un club de golf et je lui ai dit: “Maintenant, c’est terminé, ok?” Les types sont partis, et le conducteur de la voiture m’a remercié.» 

Véritable figure de proue des «citoyens vigilants», Serge, 75 ans, a été tancé par la police, qui lui a conseillé de ne plus se mettre en danger physiquement. «Disons qu’ils m’ont reproché une attitude un peu violente, relativise-t-il. Mais personne n’intervenait! Un gars était en train de se faire attaquer: qu’est-ce que je devais faire? rien?» Les conducteurs du scooter ont été retrouvés quelques jours après grâce aux caméras de vidéosurveillance. Quelques minutes avant l’altercation, ils avaient croisé la voiture noire sur la Croisette et s’étaient insultés pour trois fois rien. «L’un des gars lui aurait dit que sa voiture était une voiture de gonzesse, je crois», rembobine Serge. 

«Allez, va faire ton flic»

C’est toute l’ambiguité du dispositif «citoyens vigilants» (inspiré des «voisins vigilants» destinés, eux, à prévenir les cambriolages), mis en place quelques jours après les attaques terroristes du 13 novembre à Paris et à Saint-Denis par le maire LR de Cannes David Lisnard. Leur rôle? Surveiller sans punir, puisqu’ils n’ont pas vocation à «intervenir»; «identifier les comportements suspects» et «lutter contre l’incivisme», la grande marotte du maire depuis son élection:

«Il ne constituent aucunement une milice se substituant aux forces de l’ordre, prévient-on, prudents, du côté du maire. Ils ne doivent pas se comporter en enquêteurs, moins encore en justiciers. Ils n’interviennent eux-mêmes qu’en cas d’absolue nécessité, notamment pour porter secours à des personnes menacées par un péril grave immédiat.» 

«Le maire nous l’a dit, on nest pas là pour faire la justice soi-même, tempère Serge. Mais en rigolant, au bistrot, quand les gars me voient partir faire mon tour, ils me disent: “Allez, va faire ton flic!”» 

Émulation à Béziers

En réalité, cette flotte de soixante volontaires triée sur le volet (sur plus de 130 candidatures) est destinée à être «les yeux et les oreilles de la police», comme nous l’explique calmement Yves Daros, directeur de la police municipale, dans un bureau situé dans ses locaux, quai Saint-Pierre, alors que la ville est baignée d’une belle lumière rose. Ce dispositif n’a rien d’une «police privée», donc, mais relève d’un «nouveau patriotisme», un mot encore «tabou» il y a quelques mois, mais qui semble revenir en première ligne à la faveur des attentats dramatiques du 13 novembre.

La mairie, la commune, c’est une démocratie par les actes, plus que par des mots

David Lisnard

Mardi 1er décembre, le maire d’extrême droite de Béziers, Robert Ménard, a quant à lui lancé un appel pour constituer une «garde biterroise» composée d’anciens gendarmes, militaires, policiers ou pompiers, non armés et bénévoles, en lien radio direct avec la police municipale. Le préfet de l’Hérault, Pierre de Bousquet, a demandé au maire de «renoncer à son initiative», n’ayant fait «l’objet d’aucune concertation préalable avec les services de l’État, ni de délibération du conseil municipal». La police municipale de Béziers, elle, s’est montrée prudente face à «d’éventuelles dérives de telles pratiques.»

«Il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un barbu en djellaba»

Retour en arrière, mercredi 18 novembre. «Je suis sensible à votre mobilisation citoyenne, vous en êtes les étendards. La mairie, la commune, c’est une démocratie par les actes, plus que par des mots!» Face à la centaine de personnes venues l’écouter, le maire de Cannes David Lisnard se veut conquérant. Quelques jours après les attentats, il lance en grande pompe ce nouveau dispositif pour épauler la police dans la surveillance des trente-cinq écoles privées et publiques de la célèbre ville de la Côte d’Azur, qui accueille notamment le Festival, mais aussi plusieurs congrès internationaux qui attirent des centaines de personnes chaque mois. Pour défendre sa mesure, basée sur le volontariat, l’entourage du maire va même plus loin: «Des expériences similaires, en Israël et au Canada notamment, ont déjà apporté des résultats positifs. Si le test est concluant, le dispositif sera pérennisé et il pourra même être étendu à d’autres structures recevant du public.» Depuis plusieurs mois, l’idée germait dans la tête de David Lisnard. Les attentats furent un «détonateur»:

«Soyons clairs: l’objectif, c’est d’accroître la sécurité devant les écoles, d’avoir une vigilance accrue pour sécuriser les enfants, poursuit Yves Daros. Mais il y a toujours un policier à proximité, qui lui est formé pour intervenir, et qui écoute ce que le citoyen lui signale comme anormal. Surtout, on les a prévenus: il ne faut pas s’attendre à voir débarquer un barbu en djellaba!» 

Éviter l’effet cow-boys

Concrètement, les citoyens ont un numéro direct à appeler en cas d’urgence. Ils recueillent des infos, font des rondes et sont là pour faire baisser le niveau de tension. «Ils ne se substituent en aucun cas à la police, qui maintient son dispositif en place depuis mai 2014, avec un policier municipal posté devant chaque établissement pour sécuriser les entrées et sorties de classes», indique-t-on du côté de la mairie. Damien Compagne, responsable de secteurs à la police municipale, pilote le dispositif: «On leur donne une feuille de route pour orienter leur regard: colis, présence habituelle suspecte... Certains font des patrouilles aux abords des écoles et parmi les gens, beaucoup louent cette action citoyenne.» 

En résumé, le système a confiance dans le comportement vertueux de ses volontaires, qui sont bien souvent postés dans leur quartier. Dans Nice-Matin, Dominique Bonesso, un citoyen vigilant de la Croisette, marin à la retraite, expliquait pourquoi il avait rejoint les troupes, après une demie journée de «formation» par la police municipale: «Avec tout ce qui se passe avec ces espèces de fondus, on ne sait jamais. Je me sens responsable du pays, de ma ville, c’est tout. Je suis français.» Chacun se sent responsable et prend conscience de la réalité. Sous cet angle, tout a l’air parfait, en effet. À condition que les citoyens soient bien briefés pour éviter qu’ils se transforment en cow-boys.

Recréer du lien

«On na jamais vu autant d’insécurité», croit savoir Serge, reconnaissable avec son badge bleu, retraité du secteur de la parfumerie, né dans la banlieue lyonnaise et déjà engagé dans la défense de la communauté arménienne de la ville, qui se dit «fier» de participer à cette opération. Sa sincérité ne fait aucun doute. «Et puis les parents qui viennent chercher leurs enfants sont rassurés, ça les réconforte. Ils voient qu’on est tous solidaires. Chacun doit sentir, dans ces moments difficiles, qu’il a un rôle à jouer. C’est psychologique.» En revanche, il refuse d’utiliser le mot peur: «Il ne doit pas faire partie de mon vocabulaire, même si, oui, j’ai peur, il ne faut pas le dire devant les enfants. Eux, ils ne parlent pas, on ne sait pas comment ils réagissent. Il leur faut de la sérénité dans cette période malsaine et déstabilisante.»

C’est nous qui assurons notre sécurité. Et on s’en porte tout aussi bien. Les citoyens vigilants, on ne les a pas vu souvent

Un pion de l’école catholique Stanislas

Devant l’école catholique Stanislas, on se méfie un peu plus. «Vous comprenez bien qu’en de telles circonstances, on na pas très envie de parler, indique un des pions, qui surveille la sortie des classes. C’est nous qui assurons notre sécurité. Et on s’en porte tout aussi bien comme ça. Les citoyens vigilants, on ne les a pas vus souvent... Et on ne s’en plaint pas.» Malgré les réticences des uns et des autres, la véritable question porte surtout sur l’utilité d’un tel dispositif. La mairie se cache derrière le bilan des «voisins vigilants», reconnus pour avoir un «effet dissuasif»: selon le ministère de l’Intérieur, dans les secteurs surveillés par ce dispositif, on observe une baisse de 40% des cambriolages. Mieux: «le dispositif recrée des liens entre les différentes autorités et la population», explique-t-on doctement à la mairie. 

«On a eu un signalement effectif, sur une personne qui tournait autour des écoles, confie Yves Daros, le directeur de la police. Alors, a priori, ça n’est pas pour commettre un attentat, mais cet homme avait un comportement de prosélyte religieux. Il venait pour recruter. Du coup, il est suivi de près par la police municipale qui va mener son enquête.» Au final, Serge semble avoir sa solution: «Mes parents sont arrivés ici en 1921. On a été accueillis dans un pays qui nous a donné la sécurité. Quand on faisait du bruit, le soir, on se prenait une baffe. Ce qui manque aujourd’hui, c’est le respect.»

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte