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Comment les outils numériques réchauffent la mobilisation climatique

Florian Bardou, mis à jour le 30.11.2015 à 14 h 31

Après l’annulation des manifestations pour le climat à Paris en raison de l’état d’urgence, les moyens de mobilisation online constituent une solution de repli pour la société civile alternative. Depuis l’échec des négociations à Copenhague en 2009, le mouvement social climatique mondial s’est emparé des outils numériques pour continuer d’écrire le grand récit global de sa lutte et mobiliser le plus grand nombre.

À Kiev, en Ukraine, le 29 novembre 2015 I REUTERS/Valentyn Ogirenko

À Kiev, en Ukraine, le 29 novembre 2015 I REUTERS/Valentyn Ogirenko

Cela devait être un des principaux temps forts de la mobilisation de la société civile contre le réchauffement climatique. Le 29 novembre, la veille de l’ouverture de la COP21, des centaines de milliers de personnes étaient attendues dans les rues de Paris, entre République et Nation, pour participer à la deuxième Marche mondiale pour le climat, présentée par la Coalition climat 21 comme la réplique de la manifestation pour le climat de New York, qui avait rassemblée 400.000 personnes en septembre 2014.

Mais, entre temps, en vertu des dispositions de l’état d’urgence décrété depuis les attentats du 13 novembre, les deux grandes manifestations de la société civile (celle du 29, mais aussi celle du 12 décembre) ont été annulées par les autorités françaises pour raisons de sécurité. «Après l’annulation des marches, on s’est retrouvé au pied du mur et on a été obligé d’innover», explique Marie Yared, jeune femme plein d’énergie, responsable depuis quatre ans des campagnes France d’Avaaz.org, une ONG de mobilisation citoyenne en ligne lancée en 2007 par l’anglo-canadien d’origine indienne Ricken Patel.

En une semaine, les membres de la Coalition Climat 21, et d’autres acteurs de la société civile non-accréditée à la COP21, ont donc réfléchi à des solutions de repli originales afin de faire vivre la mobilisation citoyenne autour du climat, à Paris –dans le monde plus de 2.000 manifestations, bien réelles celles-ci, ont été organisées selon le Réseau Action Climat (RAC). Et presque naturellement, le choix s’est porté vers une multitude d’actions online qui articulent dans le meilleur des cas le virtuel et le réel. Mais avec le risque de faire apparaître le mouvement citoyen comme un mouvement disjoint et éclaté, assurent en off des militants.

Partout dans le monde, marche pour moi

La première de ces initiatives, march4me.org, –soutenue par Facebook– a été lancée par les militants de France Nature environnement (FNE), de la Fondation Nicolas Hulot, de Greenpeace et de WWF –plutôt doué en communication web. Elle consistait pour «un marcheur empêché» –qu’il soit parisien, lyonnais, toulousain, lillois ou rennais– à donner procuration à un autre marcheur dans le monde pour le week-end des 28 et 29 novembre, et comptait déjà 26.700 inscrits à la veille de la mobilisation. 

De son côté, l’ONG Oxfam a proposé à tout un chacun de «poster sur les réseaux sociaux des photos de leur regard accompagné de messages pour défendre la justice climatique» sous le hashtag #EyesonParis #ClimateChange. Et l’ONG Avaaz.org, qui fait aussi partie de la Coalition Climat 21, a demandé à ses sympathisants –et followers– d’envoyer des chaussures déposées place de la République le dimanche 29 novembre sous le hashtag #OpérationChaussures pour représenter tous les participants hypothétiques à la marche annulée. Ainsi de suite.

Des formes de mobilisation complémentaires

Militant multi-casquette, Julien Bayou, actuel porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EE-LV) confie lui aussi qu’il a fallu trouver «un plan B, par défaut». Mais les regrets d’avoir «perdu une des facettes importantes de la mobilisation» avec l’annulation de la marche s’effacent derrière la volonté d’agir– et de rester visible. Le cofondateur de Génération précaire, ancien chargé de campagne chez Avaaz.org –que ses proches rangent chez les «écologeeks»–, a ainsi lancé l’initiative #StandUp4Climate, une invitation à manifester virtuellement en se signalant sur Open Street Map afin de «mailler» la carte du monde –plus de 6.500 inscrits quelques heures avant la marche. «On l’avait expérimenté pour la mobilisation contre le barrage du Testet avec #OccupySivens, se souvient-il. Ce sont des formes de mobilisation complémentaires, mais cela enrichit la mobilisation.»

Le mouvement de lutte contre le réchauffement climatique porté par les grandes associations internationales s'est essouflé

À l’initiative de «Place to B», media center et «lieu d’activisme 2.0», où vont se réunir des centaines de journalistes alternatifs du monde entier pour débriefer la COP21, la journaliste et blogueuse Anne-Sophie Novel, qui a couvert les négociations climatiques de Copenhague en 2009, partage la même analyse. «Les outils numériques permettent de mobiliser, c’est une évidence. Les marches ont été annulées, et ce sont de formidables solutions alternatives», se réjouit cette docteure en économie, branchée économie collaborative et économie sociale et solidaire. D’ailleurs, Anne-Sophie Novel ne le cache pas: «Place to B», c’est aussi une prise de conscience sur «l’évolution des modes de militantisme» pour sensibiliser un «public réticent» aux enjeux climatiques et environnementaux.

Pétitions, crowdfunding, newsletters…

Le mouvement social climatique revient d’ailleurs de loin. Après l’échec des négociations climatiques lors de la Cop 15 à Copenhague en 2009, le mouvement de lutte contre le réchauffement climatique porté par les grandes associations internationales comme Greenpeace, le WWF, Oxfam, les Amis de le Terre, et même déjà Avaaz.org, qui avait à l’époque du mal à mobiliser les citoyens, s’est en effet essoufflé. Quatre ans plus tard, lors de la Cop 19, en décembre 2013 à Varsovie: les ONG et la société civile se sont même retirées de la table des négociations onusiennes à Varsovie avec fracas, face à ce qu’ils appelaient une «mascarade».

Pour les militants du climat, il a donc fallu donc repenser les stratégies de mobilisation pour continuer à faire vivre leur lutte, de plus en plus déconnectée et technocratique dans les conférences onusiennes. Et les outils numériques (pétitions en ligne, réseaux sociaux, crowdfunding et crowdsourcing, logiciels open source, newsletters, listes de mailing, etc) ont permis de redonner du sens et de réécrire le récit de la lutte citoyenne contre le réchauffement climatique –de parfaire son «storytelling» pour reprendre l’expression chère à Christian Salmon.

«Sur les enjeux climatiques, la mobilisation en ligne a permis de créer des liens entre des mobilisations éparses», explique Nicolas Haeringer, chargé de campagne France pour 350.org, une ONG américaine qui vise à construire un mouvement citoyen pour la justice climatique online et offline. Fondée en 2007 par le militant écologiste américain Bill McKibben et six étudiants de Middlebury College dans le Vermont, 350.org a développé une stratégie qui utilise les outils numériques à la fois «pour faire pression sur les dirigeants et ses cibles», mais aussi pour «contribuer à créer un mouvement d’action mondial de mobilisation sur le climat» très localisé avec plus de 4.000 groupes de militants autonomes répartis dans 180 pays. «Elle a permis d’amplifier le soutien à des actions de défense du territoire et de faire advenir des mobilisations translocales car l’enjeu est global. Mais son pouvoir principal, c’est l’écriture du contre-récit qui s’oppose au récit des gouvernements et des acteurs des énergies fossiles trop peu en phase avec les réalités du climat. Or, en politique, on sait que les récits sont performatifs.»

Un avant et un après Copenhague

Cette stratégie de nouveaux acteurs associatifs, payante selon la presse américaine, a depuis débouché sur quelques succès pour le mouvement climatique. Il y a d’abord eu la «People’s climate march» de New York en septembre 2014, où le numérique a joué à fond et «qui a permis de donner un nouvel imaginaire à la mobilisation» pour Marie Yared d’Avaaz.org. Mais surtout des victoires locales, à la suite de combinaisons de mobilisations online et offline comme l’abandon par l’administration Obama, en novembre, du projet de pipeline Keystone reliant le Canada aux États-Unis après sept ans de lutte durant lesquelles 350.org a joué un rôle considérable, ou l’annonce par le fond souverain norvégien en juin dernier de l’arrêt et du retrait de ses investissements dans le secteur du charbon au nom de la lutte contre le réchauffement climatique, après une campagne en ligne des ONG environnementales.

Mettre l’accent sur les solutions au changement climatique, cela permet de démontrer que ce n’est pas un combat de Don Quichotte

Marie Yared

«Il y a clairement eu un avant et un après Copenhague dans la construction du mouvement climatique mondial», observe également Benjamin des Gachons, directeur France de la plateforme de pétition en ligne multithématique Change.org. Cet ancien global campaigner d’Avaaz.org, passé par l’ONG Peuples solidaires–Action Aid!, connaît bien le milieu des ONG environnementales et leurs stratégies d’action collective, notamment grâce à sa plateforme, «un baromètre social».

Il admet que le développement des outils de e-mobilisation est en partie liés au mouvement pour le climat, même si les «grandes messes climatiques» comme la COP21 «ne sont pas un moment de mobilisation des citoyens» –les pétitions Change en lien direct avec la COP21, comme celle de l’ancien prix Nobel de la paix sud-africain Desmond Tutu et ses 320.000 signatures pour 100% d’énergies renouvelables en 2050, sont rares, précise-t-il. «En 2009, il y avait une incertitude sur la manière dont les acteurs de la société civile allait ensuite se mobiliser, poursuit-il. L’émergence de ces outils [ndlr, les plateformes de pétition] est aussi liée à ces mobilisations environnementales parce qu’ils permettent de lancer l’alerte», ajoute celui dont le mandat est de «démocratiser la démocratie» pour les 120 millions d’internautes qui utilisent sa plateforme à travers le monde.

Un discours porteur d'espoir

Mais avec l’intrusion du numérique, les militants pour le climat ont également trouvé un nouveau souffle pour sensibiliser l’opinion, à travers de nouvelles formes narratives propres au web. Du discours catastrophiste et culpabilisant des années 1990 de la société civile sur le réchauffement climatique, dont il subsiste encore quelques traces, on est passé aujourd’hui à un discours complémentaire positif, porteur d’espoir et focalisé sur les alternatives ou les solutions au changement climatique.

Si l’ours polaire famélique sur son bout de banquise est toujours un symbole des conséquences du réchauffement climatique –cette image d’Épinal est contestée par certains scientifiques– et reste un objet de communication virale, 350.org, Avaaz et autres préfèrent tabler sur des campagnes d’empowerment qui soulignent «la puissance d’agir des mobilisations» sur  le «désinvestissement des énergies fossiles» ou le «100% renouvelable» par exemple. «Le climat, c’est très abstrait et les messages qui font peur vont rarement mobiliser. Donc aujourd’hui, mettre l’accent sur les solutions au changement climatique, cela permet de démontrer que ce n’est pas un combat de Don Quichotte», commente Marie Yared pour Avaaz.org.

Simon Coquillaud, 29 ans, chargé de communication de l'ONG Réseau Action Climat, ne dit pas autre chose:

«On s’est rendu compte, en préparant la marche de New York, que les gens se sentaient un peu démunis pour agir sur le climat. Les citoyens sont prêts à s’engager, mais ils manquent de solutions clés en main. On a donc créé le site Ma Cop21 pour donner des clés de décryptage sur l’urgence climatique.»

Créer une nouvelle réalité

Et de la sensibilisation naissent les discussions et l’action. À seulement 23 ans, Elliot Lepers, designer web et ancien responsable numérique de la campagne d’Eva Joly en 2012, est en tout cas convaincu du pouvoir des outils numériques pour sensibiliser à la cause climatique. Après avoir lancé le site Macholand contre le sexisme l’an passé, ce digital activist a lancé en septembre 2015 une application pour devenir écolo en trois mois: «90 jours», qu’il conçoit comme un «outil de mobilisation indirecte». «On a beaucoup échoué à raconter l’écologie car on la traite comme une cause parmi d’autres. Or, il n’y a pas de combat plus universel que le climat», confie celui qui développe de nouvelles formes d’activisme, à la fois ludiques, pédagogiques créatives et potentiellement virales.

Il prophétise: «Sur un sujet comme celui-ci, où les gens doutent, le numérique et l’accès à l’information, en racontant l’urgence climatique permettent de créer une nouvelle réalité et peuvent amener une nouvelle audience». À la veille de la Cop21, il assure en tout cas que son application a été téléchargée plus de 20.000 fois et que 80.000 défis ont été relevés avec un impact environnemental qui se chiffrerait en millions de litres d’eaux économisés et en milliers de tonnes de CO2 non-émises.

Faire signer une pétition à des millions de gens, cela ne crée pas forcément de l’engagement

Elliot Lepers

«Le numérique, outil fort de mobilisation, sensibilisation et de diffusion de l’information, autorise de nouvelles formes de storytelling, notamment sur l’impression d’implication très directe des citoyens», résume Clément Mabi, jeune chercheur à l’université technologique de Compiègne, qui a travaillé sur le rôle du numérique dans les controverses environnementales comme le nucléaire.

Le limites du «slacktivisme» ?

En revanche, les militants du mouvement climatique ne sont pas dupes. Pour eux, si le numérique permet de renouveler les formes de communication, de narration ou de mobilisation grâce aux clics et aux likes, la e-mobilisation n’est généralement pas suffisante: elle reste un moyen parmi d’autres à côtés des formes des manifestations, des sit-in, des réunions publiques et des rencontres entre militants, etc. Et tous sont conscients des limites du «slacktivisme» –que l’on peut traduire par «activisme paresseux» ou cybermilitantisme– pour pousser à l’engagement des citoyens sur un enjeu tel que le climat.

«Il faut garder en tête la critique du slacktivisme car tout n’est pas bon à prendre dans l’activisme en ligne: faire signer une pétition à des millions de gens, cela ne crée pas forcément de l’engagement», reconnaît Elliot Lepers. Son mantra: «la solution à la crise climatique viendra du numérique». Et la e-mobilisation en est une facette qui commence peut-être à faire ses preuves.

«Dans la plupart des cas, la e-mobilisation vient en appui de la moblisation off-line, car l’objectif reste de mobiliser pour des actions directes», confirme de son côté Nicolas Haeringer, de 350.org. «Oui, le clictivisme permet d’agir rapidement. Le numérique a aussi ses limites, ce n’est pas le seul outil, mais si la cause importe, les gens vont s’engager», concède encore Marie Yared, pour Avaaz.org.

Florian Bardou
Florian Bardou (17 articles)
Journaliste
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