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Les superbactéries attaquent

Staphylococcus aureus résistant à la méticilline | NIAID via Flickr CC License by

Staphylococcus aureus résistant à la méticilline | NIAID via Flickr CC License by

Comment arrêter les bactéries mortelles qui ont développé une résistance aux antibiotiques?

Un beau jour de juin 2014, je suis rentrée d’une promenade dans mon quartier avec sur la jambe ce que j’ai pris pour des piqûres de moustique. La plupart ont vite disparu, mais l’une d’entre elles, marquée d’un minuscule point noir en son centre, est restée. Et s’est mise à grandir. Après plusieurs jours de déni, je me suis traînée chez le médecin, où l’on m’a dit qu’il s’agissait sûrement d’une infection par le Sarm et d’où je suis repartie avec une ordonnance d’antibiotiques et une réelle angoisse.

Sarm signifie Staphylococcus aureus résistant à la méticilline. Le staphylocoque est une bactérie très répandue et généralement inoffensive; environ un tiers de la population en porte dans le nez, réservoir majeur de la bactérie. Lorsqu’il provoque une infection, les antibiotiques doivent être capables de régler le problème. Or, cela devient plus difficile avec le Sarm, qui ne peut être éliminé ni par la pénicilline, ni par la méticilline, ni par des antibiotiques de la même famille. Les souches de Sarm, potentiellement mortelles, tuent des milliers de personnes chaque année aux États-Unis. Je ne pouvais m’empêcher de me demander: allais-je faire partie du lot?

«Époque post-antibiotiques»

Histoire d’aggraver les choses, j’étais en train de réviser un article en deux parties sur les «supermicrobes» résistants aux antibiotiques, donc pas moyen de passer à côté des effrayantes statistiques. On peut y lire que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) tire la sonnette d’alarme: la résistance aux antibiotiques a atteint des «niveaux préoccupants». Une enquête de l’OMS a découvert que, dans certains pays, les antibiotiques ne fonctionnent plus pour la moitié des gens atteints de maladies courantes comme la pneumonie bactérienne. Le Centers for Disease Control and Prevention (CDC) estime qu’aux États-Unis 2 millions de personnes contractent des maladies résistant aux antibiotiques chaque année, et que quelque 23.000 d’entre elles en meurent.

Les experts avertissent que nous sommes peut-être en train d’aller vers une «époque post-antibiotiques» dans laquelle ceux-ci ne fonctionneront plus. Ces médicaments ont littéralement sauvé des millions de vies et contribué à une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie au cours du dernier siècle. Envisager un avenir sans eux est absolument terrifiant. Une angine, une otite ou une simple coupure au doigt pourrait s’avérer mortelle. Les gestes médicaux qui sauvent des vies aujourd’hui –de la chimiothérapie aux greffes en passant par la chirurgie et la dialyse– comporteraient un tel risque d’infection qu’ils pourraient devenir trop dangereux pour être entrepris.

Un avenir sans les antibiotiques est terrifiant. Une angine, une otite ou une simple coupure au doigt pourrait s’avérer mortelle

L’antibiotique que l’on m’a prescrit était censé venir à bout du Sarm, mais il est resté sans effet et mon infection a continué à se propager. La solution fut de la retirer chirurgicalement, procédure qui ne nécessita que quelques minutes et me laissa avec un trou dans la peau juste au-dessous du genou droit (depuis, j’ai découvert que c’est ce qui aurait dû être fait dès le départ). Les tests de laboratoire effectués ensuite confirmèrent qu’il s’agissait bien du Sarm.

Peau contre peau

D’abord apparu au Royaume-Uni en 1961, peu de temps après l’introduction de la méticilline, le Sarm n’a pas tardé à se répandre dans le monde entier. À cette époque les infections se concentraient surtout dans les hôpitaux, où les bactéries prospéraient au sein d’une population de patients vulnérables. Dans les années 1990, le Sarm était endémique des grands CHU et des unités de soins intensifs aux États-Unis. Mais, jusque-là, la bactérie avait rarement infecté une personne saine.

On me demande souvent où j’ai attrapé mon Sarm et si je suis allée à l’hôpital dans les jours précédant mon infection. Je réponds que non, pas depuis des années. À peu près à l’époque où le Sarm s’est installé dans nos hôpitaux, il s’en est également échappé, créant un nouveau problème appelé Sarm communautaire.

Les fans de football américain connaissent parfois ce Sarm communautaire ou non nosocomial. Le tight end des New York Giants Daniel Fells combat une infection à Sarm depuis le début de l’automne, et ses médecins ont craint de devoir lui amputer le pied. Les accès de Sarm sont devenus fâcheusement courants chez les sportifs, à la fois professionnels et amateurs, et surtout dans des disciplines nécessitant des contacts peau contre peau. Cependant, les scientifiques ne savent pas encore si c’est le contact avec l’autre, le terrain, l’équipement ou les vestiaires, ou autre chose encore, qui rend les athlètes plus susceptibles de contracter cette infection.

Les sportifs ne sont pas la seule population à haut risque. Le Sarm semble se répandre facilement dans des endroits comme les casernes et les prisons. Et certaines populations pourraient être plus vulnérables que d’autres; notamment les enfants, les Hawaiiens et les Alaskiens indigènes et toute personne vivant dans un foyer où quelqu’un a été atteint par le Sarm. Certaines indications montrent même que posséder un animal domestique peut vous exposer davantage.

La réalité est que le Sarm est devenu tellement répandu que n’importe qui peut être infecté désormais, même un adulte en bonne santé comme moi. Et je n’ai pas eu besoin de me rendre dans un endroit particulier pour l’attraper. Les scientifiques ont trouvé des traces de Sarm sur des dossiers de sièges d'avions, dans de la viande de supermarché, dans des eaux côtières et peut-être même dans le vent. Deux pour cent des gens en ont dans le nez. Les supermicrobes sont partout.

Longueur d’avance

Les bactéries comme Staphylococcus aureus deviennent résistantes aux antibiotiques parce qu’elles sont capables d’évoluer rapidement, et toute bactérie qui résiste aux médicaments éclipse celles qui n’en sont pas capables. Mais nous ne sommes pas condamnés à un avenir sans antibiotiques, m’a assuré Robert Daum, directeur du département de recherches sur le Sarm de l’University of Chicago Medicine. Garder une longueur d’avance sur l’évolution implique une approche en trois étapes: de nouveaux vaccins contre des bactéries comme Staphylococcus aureus, de nouveaux antibiotiques et un meilleur usage de ceux dont nous disposons déjà.

Je suis inquiète à l’idée de contaminer involontairement quelqu’un dont le système immunitaire ne serait pas aussi robuste que le mien

Un vaccin contre le Sarm est en train d’être mis au point en ce moment. Le National Institutes of Health sponsorise une initiative visant à concevoir et à conduire des études cliniques qui réduisent la menace de la résistance aux antibiotiques, dont l’un des objectifs est d’en développer de nouveaux. Et le CDC travaille avec des pédiatres et d’autres médecins afin de réduire le recours aux antibiotiques et de ralentir le développement de nouvelles souches de bactéries résistantes.

L’abus d’antibiotiques reste un énorme problème. Le CDC estime que la moitié des prescriptions d’antibiotiques ne sont pas nécessaires. Les antibiotiques sont souvent prescrits contre des infections virales comme le rhume et la grippe –alors qu’ils sont impuissants contre les virus. Chaque fois qu’un antibiotique est utilisé pour soigner une infection virale, non seulement le médicament ne sert à rien et implique éventuellement des effets secondaires, mais il peut également contribuer à provoquer une résistance à des bactéries autrefois inoffensives.

Plus gros problème encore: l’agriculture, qui aux États-Unis utilise environ 80% de la totalité des antibiotiques. La plupart des animaux d’élevage qui reçoivent ces antibiotiques ne sont même pas malades; on les leur donne pour qu’ils grossissent plus vite en mangeant moins. Et si la Food and Drug Administration a récemment publié des recommandations facultatives visant à réduire l’utilisation d’antibiotiques pour le bétail, certaines lacunes permettent des abus. Et il ne s’agit pas là d’un danger théorique. Les scientifiques ont retrouvé une souche de Sarm portée par du bétail chez des patients d’hôpitaux britanniques.

Risque de rechute

Je me suis sortie de mon infection au Sarm avec une petite cicatrice en souvenir, un appartement constellé de bactéries et un risque de rechute de 50%. Et je suis inquiète à l’idée de contaminer involontairement quelqu’un dont le système immunitaire ne serait pas aussi robuste que le mien –un ami qui lutte contre le cancer, ou un membre de la famille qui se remet d’une greffe, par exemple– ou bien une personne qui n’aurait pas un accès correct aux soins de santé.

Au final, j’ai eu de la chance. L’infection au Sarm n’est même pas ce qui m’est arrivé de pire. (Vous vous souvenez de l’antibiotique qui m’a été prescrit et qui n’a pas marché? Il s’est avéré que j’y étais allergique, ce que j’ai découvert en me réveillant un matin, fiévreuse et couverte de plaques rouges des pieds à la tête.)

Mais ce qui est vraiment frustrant, c’est qu’on aurait pu l’éviter. L’intensification de la résistance aux antibiotiques n’a rien de surprenant. En acceptant le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1945 qui récompensait sa découverte de la pénicilline, Alexander Fleming avait mis en garde contre ce risque. Donc s’il est formidable que ce problème attire l’attention, que l’OMS ait organisé une semaine mondiale pour un bon usage des antibiotiques du 16 au 22 novembre 2015 et que la Maison Blanche lance un plan d'action national pour combattre la résistance aux antibiotiques, l’abus d’antibiotiques est encore galopant. Qu’est-ce qui va évoluer le plus vite: les microbes ou notre capacité à les combattre? Nous devons suffisamment ralentir l’évolution des bactéries pour sauver ces médicaments miracles afin qu’ils continuent à sauver des vies des générations futures. 

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