France

Pourquoi les journalistes idolâtrent le procureur Molins

Vincent Glad, mis à jour le 30.11.2015 à 9 h 39

Par son magnétisme, François Molins a en quelque sorte pris la place de l’AFP et sa parole est devenue une source dont toute la presse s’abreuve.

Conférence de presse de François Molins du 24 novembre 2015 | REUTERS/Eric Gaillard - Montage Slate.fr

Conférence de presse de François Molins du 24 novembre 2015 | REUTERS/Eric Gaillard - Montage Slate.fr

La presse s’est trouvé une nouvelle idole. «Monsieur le procureur François Molins, je vous aime», écrit Johan Hufnagel, directeur délégué de Libération, dans une tribune remarquée et partagée par de nombreux journalistes. Le Monde consacre le procureur de Paris comme «la voix des attentats» dans un long portrait célébrant «une marque, presque un nom commun». Nicolas Demorand salue, dans une tonalité proche d'une nécro du ministre de la Culture, «la bande-son de notre monde».

François Molins s’est illustré pour ses conférences de presse suivant quelques-uns des événements les plus dramatiques de l’actualité: l’affaire Merah, les attentats de janvier et les attentats du 13 novembre. Le procureur y fait un point précis et sobre sur l’enquête, en direct sur les chaînes d’information.

Conférence de presse du procureur de Paris sur les attentats du vendredi 13

Ses conférences sont devenues la grand-messe des salles de rédaction, ce moment où tout le monde se tait pour écouter la parole autorisée. «Il y avait le 20 heures de Poivre d’Arvor. Il y a désormais le 18h30 de François Molins», écrit Le Monde. «Quand on vous voit apparaître, la rédaction se fige: “Chut, Molins, ça commence.” On augmente alors le volume et on écoute, en communion», écrit Johan Hufnagel.

Il y a un sacré paradoxe à voir Libération, rédaction de gauche, célébrer la parole d’un procureur. Mais le directeur délégué de la rédaction y voit un pôle de stabilité dans un monde dévasté:

«Dans un monde qui semble s’écrouler, vous apparaissez comme un point de repère, familier qui va séparer la rumeur de l’info, tuer l’abus de conditionnel des chaînes d’infos, rejeter le trop-plein de spéculations. Vous savez remettre de la chronologie là où il n’y a que chaos.»

Tout se passe comme si les conférences de Molins signaient la fin de la récré médiatique. Le procureur ramasse les copies journalistiques —toutes ces indiscrétions parfois contradictoires sorties dans la presse les jours précédents— et assène froidement sa version des événements, linéaire, cohérente, qui souvent piétine les infos sorties précédemment. Plus rien n’existe alors, autre que cette parole officielle, reprise dans tous les médias.

Champ libre

D’ordinaire, c’est l’inverse. Les sources officielles parlent, les journalistes doutent et les médias ont la parole finale. Mais les attentats du 13 novembre sont une affaire si complexe qu’aucun journaliste ne peut embrasser seul tous les événements. Par la précision de son exposé, et la confiance qu’il inspire, le procureur Molins a en quelque sorte pris la place de l’AFP, comme source dont toute la presse s’abreuve.

Il y a évidemment un souci à accorder tant de confiance à une source officielle, qui, comme le reconnaît Johan Hufnagel, «ne dit pas tout». Nul besoin de contrôler la presse comme le permet l’état d’urgence, le magnétisme qu’exerce le procureur Molins sur les journalistes suffit amplement.

Le procureur Molins représente le fantasme d’un retour à l’ORTF

Au lendemain des attentats, François Molins explique lors de sa conférence que sept terroristes sont morts, sans donner le nombre total d’assaillants. Par manque d’information ou par souci de ne pas affoler la population, le procureur ne parle pas des terroristes encore en fuite. La presse (magnétisée par Molins?) ne se posera pas vraiment la question. Ses exposés sont si clairs et complets qu’ils ne semblent avoir de trous.

Le procureur Molins s’est aussi imposé parce que personne dans la presse n’a pu lui tenir tête. Lors des attentats de janvier, en direct sur BFM TV, Dominique Rizet, très bien informé, spoilait les uns après les autres les points presse de Molins. Mais à force de trop en dire, le chroniqueur de «Faites entrer l’accusé» a dérapé en indiquant la présence d'une otage dans un chambre froide de l'Hyper Cacher.

Sa remplaçante, Sarah-Lou Cohen, n’a ni les infos ni le charisme pour s’imposer aux yeux des téléspectateurs. En faisant profil bas cette fois-ci, BFMTV a laissé le champ libre au procureur, dont les conférences de presse sont d’ailleurs diffusées en direct sur son antenne.

Au-delà des louanges médiatiques, difficile de relever un véritable mouvement populaire autour du procureur. Il n’a aucune page Facebook à son nom et apparaît bien loin derrière la chienne Diesel au rayon des héros de l’après 13-novembre.

Antidote du déluge d’infos

D’où vient cette fascination des journalistes (et moi le premier) pour Molins? Le procureur apparaît comme l'antidote anti-flux des journalistes qui se sont perdus dedans, noyés dans un déluge d’information, entre BFMTV et Twitter. Le procureur Molins représente le fantasme d’un retour à l’ORTF, avec un flux lent et mono-média, le contraire du rythme effréné de l’info moderne.

François Molins est le pendant médiatique de l’état d’urgence. Bien sûr, il est absurde de boire la parole d’un procureur, comme il est dément d’autoriser des perquisitions sur la foi de quart de renseignement, mais, dans ces circonstances exceptionnelles, les lignes bougent. La voix officielle apparaît plus rassurante qu'un concert de dissonances. L’écosystème médiatique moderne est une démocratie trop bruyante qui encourage un retour à la parole unique, sûre, étatique.

S’il était journaliste, Molins bosserait à Mediapart

La passion des journalistes pour le procureur Molins apparaît comme un désaveu de leur propre métier, comme une nostalgie d’un temps révolu: une parole rare et sûre, ne s’exprimant jamais dans l’urgence et débarquant toujours avec trois scoops sur la table. S’il était journaliste, Molins bosserait à Mediapart, certainement pas à BFMTV ou sur un site d’info en continu.

Il n’est pas étonnant que le Canard enchaîné, taulier de ce journalisme à l’ancienne, se soit moqué dans ses colonnes de l’édito de Libération.

«Merci de continuer cette conversation sur Meetic», conclut le Canard. OK, mais la presse a déjà un date avec le juge Trévidic.

Disclaimer: Johan Hufnagel est l’ancien rédacteur en chef de Slate.fr. L’auteur de cet article collabore par ailleurs à Libération et est trésorier du fan-club du procureur Molins.

 

Vincent Glad
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