Monde

Comment les gauches portugaises se sont rassemblées contre l'austérité

Fabien Escalona, mis à jour le 30.11.2015 à 17 h 05

L'alternance au Portugal met en lumière la singularité politique d'un des «maillons faibles» de la zone euro.

Antonio Costa, le 23 octobre 2015. REUTERS/Rafael Marchante.

Antonio Costa, le 23 octobre 2015. REUTERS/Rafael Marchante.

Sept semaines après les élections législatives du 4 octobre, deux semaines après la chute d’un gouvernement de droite minoritaire, le président portugais Anibal Cavaco Silva a enfin chargé le chef de file des socialistes, Antonio Costa, de former un gouvernement. Ce dernier a déjà fourni une liste de noms au chef de l’Etat, après l’avoir rassuré sur le respect des engagements internationaux du Portugal. Pour comprendre le caractère tardif et surtout historique de cette nomination, il faut la remettre en perspective.

Le Portugal est une jeune démocratie à l’échelle de l’Europe de l’Ouest. Après une première décennie assez mouvementée, le nouveau régime a connu une grande stabilité politique. De 1987 jusqu’à 2011, le pouvoir a échu alternativement à un des deux grands partis de gouvernement de centre-droite (dont le nom de Parti social-démocrate [PSD] ne doit pas tromper!) ou de centre-gauche (Parti socialiste [PS]). Si le premier a déjà eu besoin d’un allié et si le second a parfois dû se contenter d’une majorité relative (formant un gouvernement minoritaire), le PSD et le PS sont demeurés les «piliers» du système partisan portugais, leurs rivaux de droite (les chrétiens-démocrates du CDS) et de gauche (les écolo-communistes de la CDU) étant relégués sous la barre des 10%.

Une instabilité se repère toutefois à partir des scrutins généraux de 2009 et 2011, dans un contexte où le Portugal est pris dans la grande crise mondiale qui frappe singulièrement les «maillons faibles» de la zone euro. A partir de 2009, en effet, la participation électorale (déjà relativement faible) a atteint des points bas historiques à chaque scrutin, tandis que la volatilité électorale s’est accrue et que l’audience des deux partis dominants a nettement reculé.

A droite, les conservateurs du CDS en ont profité en dépassant la barre des 10% à deux reprises. A gauche, la jeune formation du «Bloc de gauche» (BE) a réussi à atteindre le score de 9,8% en 2009. Cette formation de gauche libertaire formée dix ans plus tôt a ainsi devancé la coalition menée par le très ancien Parti communiste (PCP) avec les Verts (PEV), mais ce succès ne fut pas renouvelé deux ans plus tard, le scrutin de 2011 étant surtout marqué par une nouvelle perte de plusieurs points par le PS, ainsi renvoyé à son étiage de la seconde moitié des années 1980.

Pas de Podemos ou de Syriza portugais

Malgré les coupes drastiques dans les salaires et les dépenses publiques, l’insécurité sociale croissante et le doublement du nombre de chômeurs, ou encore le départ de centaines de milliers d’actifs du pays, il est cependant vrai que le pays n’a pas connu d’évolutions politiques aussi spectaculaires qu’en Espagne, en Grèce ou même en Italie. Dans ces trois pays, des forces oppositionnelles nouvelles ou longtemps en marge du système partisan ont réalisé des percées spectaculaires, au point d’arriver au pouvoir comme à Athènes. Au Portugal, au contraire, aucun nouveau parti n’a significativement percé et les deux formations de gauche radicale ont reculé entre 2009 et 2011.

Plusieurs facteurs ont joué contre un scénario de type Podemos ou Syriza. Il faut d’abord souligner que la cure d’austérité n’a pas été appliquée à une économie ayant connu une expansion aussi importante et mal maîtrisée qu’en Espagne ou en Grèce, où la chute du PIB fut plus brutale. Quant aux socialistes, ils ont commencé par affronter la crise avec une politique contracyclique, avant que leur gouvernement ne tombe sur le plan d’austérité exigé par la troïka européenne en échange de son «aide». La mise en œuvre des mesures les plus impopulaires a donc incombé à la droite, le PS échappant partiellement au «blâme» populaire à ce sujet. 

A cette explication conjoncturelle s’ajoutent des facteurs structurels peu propices à un mouvement populaire d’ampleur et l’insuffisance de l’offre politique de la gauche radicale, malgré la «fenêtre d’opportunité» ouverte par la crise. Pendant la longue période autoritaire (1926-1974), les dirigeants ont entretenu la passivité des masses bien plus qu’ils n’ont cherché à les mobiliser, et même après la transition, les mouvements sociaux se sont beaucoup tournés vers l’entraide et l’assistance sociale, sans stratégie d’organisation politique. Il en a résulté que depuis la crise, même si l’insatisfaction de la population portugaise a été croissante envers les institutions démocratiques, cela a peu modifié son faible intérêt pour la politique conventionnelle et son moindre investissement dans d’autres formes de participation citoyenne par rapport à la moyenne européenne.

En outre, toute une partie du potentiel contestataire a été captée par le très dogmatique et peu innovant PCP, qui a conservé des liens importants avec les milieux syndicaux.  De son côté, le BE était a priori plus adapté pour mobiliser d’éventuels «Indignés» portugais, mais a souffert de divisions internes qui n’ont été surmontées que laborieusement. Enfin, on doit prendre en compte le fait que l’émigration importante de jeunes actifs a pu priver la gauche alternative d’une partie des forces sociales qu’elle aurait pu mobiliser.

Du business as usual à une coalition inédite

Dans ce contexte, l’interprétation des résultats d’octobre 2015 a pu laisser croire qu’une sorte de business as usual allait se poursuivre, dans un pays faussement présenté comme une preuve de réussite des cures d’austérité. La «victoire» de la droite a ainsi été un peu trop vite annoncée. Certes, la coalition sortante est arrivée en tête, mais en ayant perdu 12 points dans l’arène électorale et 25 sièges dans l’arène parlementaire par rapport à 2011, si bien que la majorité absolue lui a échappé à l’Assemblée. Surtout, la remontée modeste du PS s’est accompagnée d’un progrès très net de la gauche radicale (CDU et surtout BE), qui n’avait pas atteint un tel niveau depuis 1983 (même si elle l’avait approché en 2009). Par ailleurs, cela faisait depuis 1987 que ce niveau n’avait pas dépassé la moitié de celui des concurrents socialistes.

En s’unissant, les socialistes, les écolo-communistes et le Bloc de gauche pouvaient ainsi prétendre à former un gouvernement majoritaire, et le leader du PS a indiqué très tôt qu’il était prêt à ce cas de figure. Même si, à l’évidence, le président Cavaco Silva y était idéologiquement hostile, son choix de demander au Premier ministre sortant de former un gouvernement minoritaire n’équivalait pas à un «coup d’Etat», comme l’ont alerté certains internautes traumatisés par le sort infligé à la démocratie grecque. D’une part, il n’y a pas eu d’entorse formelle à la Constitution; d’autre part, l’extériorité des communistes par rapport au régime puis aux combinaisons gouvernementales est un des traits caractéristiques du système partisan portugais.

Après la fin de la dictature, les communistes se sont en effet affrontés aux partisans d’une démocratie libérale classique. Ce second camp, qui comprenait les socialistes, leur reprochait de vouloir placer le Portugal sous la coupe soviétique. Si le PS a pu bénéficier à l’occasion d’un soutien parlementaire du PCP dans les premières années de la transition, aucune alliance formelle n’a jamais été contractée. De son côté, le PCP a conservé une matrice marxiste-léniniste datée mais presque inentamée[1]. La plus grande flexibilité de son concurrent de gauche radicale, le BE, n’en fait pas non plus une formation «modérée»: le parti a développé une critique dure contre l’austérité et même la monnaie unique, qu’il ne considère pas comme un acquis irréversible.

Le refus initial de Cavaco Silva de donner sa chance à la gauche reposait d’ailleurs sur sa volonté de continuer à écarter du pouvoir les «forces antieuropéennes». A côté du président portugais soulignant l’importance de respecter les règles de la zone euro et de rassurer les marchés de capitaux, Angela Merkel s’est même permis de qualifier de «très négative» la perspective d’une telle coalition. L’ensemble de ces déclarations illustre –s’il en était encore besoin– à quel point l’UE et les marchés font figure de «tiers souverains» venant s’insérer dans le circuit gouvernants/gouvernés de la démocratie représentative.

Accord durement négocié

Quoi qu’il en soit, les trois partis de gauche se sont bien entendus pour mettre en minorité la coalition de droite dès sa reformation et imposer au président de nommer le socialiste Costa Premier ministre. La CDU et le BE n’ont pas l’intention de participer au gouvernement mais de le soutenir au Parlement, sur la base d’un accord durement négocié ces dernières semaines avec le PS. Ce dernier est censé concilier la sortie de l’austérité tout en restant dans les clous des obligations européennes du pays en matière de finances publiques.

Il est notamment prévu de revaloriser les traitements des retraités, des fonctionnaires et le salaire minimum, ainsi que d’alléger certains prélèvements pesant sur les ménages les plus modestes. Un arrêt des privatisations est aussi prévu, ainsi qu’un modeste début de «re-régulation» du marché du travail. La défense socialiste du plan consiste à dire, selon un mode de raisonnement keynésien, que la fin de la spirale austéritaire permettra d’autant mieux au Portugal de rembourser sa dette. Du côté de la gauche radicale, on persiste à questionner la légitimité de cette dette pour préparer sa restructuration (exclue dans l’accord existant).  

Comme l’a expliqué Philippe Marlière, la gauche radicale pouvait difficilement passer à côté de cette occasion d’alternance, à moins d’apparaître comme insensible à toute possibilité d’atténuer, sinon d’en finir avec l’austérité. L’absence de participation directe au pouvoir devrait lui permettre de conserver un agenda propre et d’éviter les sanctions souvent rencontrées par les partis de gauche radicale après avoir été membre d’une coalition gouvernante. Une fois accordé, le soutien au gouvernement sera cependant très difficile à retirer.

De son côté, le leader Antonio Costa a clairement sauvé sa peau avec cet accord. L’homme avait en effet défié son prédécesseur Antonio José Seguro lors d’une primaire ouverte en 2014, en profitant de sa piètre performance aux élections européennes. Or, Costa risquait d’être à son tour contesté en interne, après un résultat plutôt décevant. Plus généralement, il fait sans doute le pari que le PS, bien que diminué, reste assez fort pour dominer et discipliner le camp de la gauche dans le cadre d’une alternance régulière avec la droite, dès que celle-ci devient minoritaire. L’autre éventualité, jouer à fond la carte de la «responsabilité» en laissant la droite gouverner ou en montant une grande coalition, paraissait risquée vis-à-vis d’un électorat très critique de sa classe dirigeante.

Une fois le gouvernement investi par la Chambre des députés, il reste à voir comment l’accord de la gauche tiendra, ce qui dépendra en partie de l’attitude des institutions européennes. Le Portugal n’est plus «sous programme» comme la Grèce, mais doit respecter les obligations ordinaires d’appartenance à la zone euro. Surtout, comme l’a expliqué Romaric Godin dans La Tribune, la Banque centrale européenne dispose d’un moyen de pression, puisqu’elle conserve la possibilité d’exclure les titres de dette souveraine du Portugal  de son programme de rachats. Ainsi, dans le cas où malgré les avertissements du président Cavaco Silva, le gouvernement froissait le «tiers souverain» européen, ce dernier pourrait menacer d’user de ses capacités de coercition.

1 — Lire à ce sujet, en français, l’excellent chapitre de Carlos Jalali et Marco Lisi dans Les partis de la gauche radicale en Europe, dirigé par Jean-Michel De Waele et Daniel-Louis Seiler (Economica, 2012, pp. 198-222). Pour une interprétation de la «transition démocratique» favorable au point de vue communiste, lire cet article de Contretemps, où l’historienne Raquel Varela préfère la décrire comme un modèle pacifique de contre-révolution. Retourner à l'article

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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