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Diplomatie française: les débats et les pièges de l'après-13 novembre

Frédéric Charillon, mis à jour le 08.12.2015 à 3 h 29

Les attentats ont logiquement ouvert un débat sur la politique étrangère de la France au Moyen-Orient. Les questions légitimes sont multiples, mais les pièges sont nombreux.

Sur le Charles-de-Gaulle, le 23 novembre 2015. AFP/Anne-Christine Poujoulat.

Sur le Charles-de-Gaulle, le 23 novembre 2015. AFP/Anne-Christine Poujoulat.

Première question, souvent posée d’ailleurs par des universitaires: la France a-t-elle récolté, le 13 novembre, les fruits de sa politique étrangère à l’égard du monde arabo-musulman? Doit-on considérer que les attentats sont le résultat de l’engagement militaire français en Irak et en Syrie, comme l’estime Gilles Doronsoro («L’Etat islamique (EI) a organisé les attentats du 13 novembre en riposte aux bombardements français en Syrie et en Irak»), ou qu’ils auraient eu lieu même sans cet engagement, comme tend à le penser plutôt Gilles Kepel?

Parmi les tenants de l’hypothèse d’un «retour de boomerang», plusieurs arguments sont avancés, qui remontent plus loin dans le temps: une longue négligence coupable de plusieurs aspirations régionales (candidature turque à l'Union européenne, cause palestinienne…), une alliance commerciale complaisante avec l’Arabie saoudite et le Qatar, montrés du doigt pour leur soutien aux groupes radicaux, ou encore le cafouillage diplomatique au moment des soulèvements arabes (notamment en Tunisie), que l’on aurait voulu compenser par une intervention précipitée en Libye, aux conséquences déstabilisantes sur le moyen terme.

Question liée, mais d’une nature légèrement différente: la France a-t-elle les moyens de ses postures contre le groupe Etat islamique? L’interrogation ne porte plus ici sur le fait de savoir si l’on devait, mais si l’on pouvait assumer cette politique. C’est le danger de la sur-extension (ou l’overstretching tant craint des Britanniques) qui est souligné ici. Pour Olivier Roy, la France se trouve désormais bien engagée dans une guerre, mais elle ne trouvera aucun allié au Moyen-Orient pour l’aider: les puissances régionales ont en réalité d’autres ennemis prioritaires, voire s’accommodent parfaitement, pour certaines, de l’existence de Daech. Les Etats-Unis, quant à eux, ne souhaiteront pas envoyer des troupes au sol, ni peut-être même prendre le risque d’une intensification trop forte de leur action, en période électorale. Et les partenaires européens, est-il encore besoin de le rappeler, resteront réticents à toute action stratégique d’envergure, en dépit de l’appel lancé par Paris à la solidarité de l’UE. N’ayant pas les moyens de poursuivre seul autant d’engagements militaires, du Sahel au Proche-Orient, Paris, de l’avis général, se trouve donc en position difficile.

Que faire?

La troisième question est donc logiquement celle du «que faire?». Au Moyen-Orient, une première piste consisterait à s’engager dans une politique de soutien mutuel avec des Etats plus modestes mais stratégiques, et décidés à lutter à mort contrer le groupe Etat islamique, à l’image du Liban ou de la Jordanie, menacés directement par ce dernier. Une autre, à entamer plutôt un dialogue stratégique sur de nouvelles bases avec les «grands» Etats qui résistent pour l’heure à l’effondrement des Etats-Nations dans la région. Jean-François Bayart évoque des rendez-vous manqués avec la Turquie et l’Iran. Faudrait-il y ajouter l’Egypte ou l’Arabie saoudite, aujourd’hui perçues également comme des partenaires stables par notre diplomatie? Ces «grands» Etats «stables» de la région détiennent sans doute quelques clefs d’une action concertée. Mais d’une part, leur stabilité n’est pas aussi garantie qu’on veut parfois le croire, et d’autre part, jouer cette carte revient à contredire les appels à une identité démocratique claire de la France dans la région.

A l’échelle globale, faut-il se rapprocher de l'administration Obama, au moins sur le plan du partage du renseignement, et tourner la page de la tension franco-américaine surgie en septembre 2013, lorsque les Etats-Unis avaient renoncé au dernier moment à frapper le régime de Damas? Ou, à l’inverse, faut-il se démarquer sans ambiguïté de l’Amérique au Proche-Orient? Tout, pour l’heure semble indiquer que la première piste sera privilégiée. Non sans ambiguïtés. Car beaucoup de ceux qui, dans les diplomaties européennes, soutiennent traditionnellement un alignement sur les Etats-Unis dans la région, prennent aujourd’hui pour cible le président Obama, qualifié au mieux de faible, au pire de traître. Leur atlantisme est devenu sélectif, car peut-être davantage idéologique ou partisan que géopolitique. La question de savoir s’il faut suivre l’Amérique dépend donc de savoir de quelle Amérique il s’agit. Cela complique singulièrement l’équation.

Faut-il enfin, dans un mélange étrange d’émotion due aux attentats récents et de cynisme politique justifié par la réponse à cette émotion, ramener la Russie au centre du jeu, comme cette dernière le souhaite ardemment? A première vue, le rapprochement qui s’est opéré au lendemain du 13 novembre, fortement critiqué aux Etats-Unis, présente des aspects gagnant-gagnant: Paris pousse Moscou à s’attaquer enfin en priorité à Daech plutôt qu’aux autres groupes d’opposition, gagnant ainsi en efficacité militaire dans la lutte contre le djihadisme. La Russie, de son côté, se réinsère dans une relation et un dialogue sur les questions de sécurité avec l’Occident, après une coûteuse marginalisation à la suite de l’affaire ukrainienne. Mais les arrière-pensées ne sont-elles pas trop nombreuses à moyen terme? L’avenir politique de Bachar al-Assad –même s’il n’est pas certain que Moscou y soit aussi attaché qu’on le dit– et les velléités russes d’un retour plus large dans le jeu moyen-oriental pourraient être incompatibles avec l’agenda français.

Les pièges d’une réaction à chaud

Il y a enfin plusieurs pièges à éviter dans ce débat actuel sur la politique étrangère française.

Le premier d’entre eux consisterait à s’enfermer dans une discussion stérile et clivante sur les responsabilités antérieures. D’abord parce que, comme on l’a dit, le lien effectif entre politique étrangère et attaques terroristes reste à démontrer: la Belgique et l'Allemagne ont connu des alertes terroristes dans les derniers jours, or le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont loin d’avoir adopté les mêmes postures internationales que la France. Ensuite, il est difficile d’identifier des tournants historiques clairs, qui attribueraient à tel ou tel gouvernement on ne sait quelle rupture funeste, ou à l’inverse on ne sait quelle continuité coupable, sur la question proche-orientale, laquelle reste de toute façon trop complexe pour des lectures monocausales.

On ne peut à la fois avancer que la France paie aujourd’hui à la fois le prix d’une posture anti-arabe, et celui d’une relation privilégiée avec l’Arabie saoudite, le Qatar et l’Egypte. On ne peut pas à la fois mettre l’Arabie saoudite et le Qatar dans la même catégorie et admettre que leur rivalité constitue l’une des clefs de compréhension d’un certain nombre de dynamiques régionales. En stigmatisant une dérive interventionniste commune de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, du Mali à la Syrie, on risque d’oublier la différence de nature majeure entre le dossier africain, où la France joue traditionnellement un rôle important avec des instruments d’action réels, et le dossier moyen-oriental, où elle peine à peser. En un mot, la recherche de coupables pour la situation actuelle est sans doute trop sinueuse pour être simplifiée à l’extrême, même s’il y a incontestablement une réflexion à mener.

S’enfermer dans un débat sur le thème «avec ou sans (ou contre) Bachar el-Assad» constitue un deuxième piège. D’abord parce que le régime syrien, que l’on ne saurait exonérer de ses responsabilités lourdes, n’est déjà plus en soi un acteur autonome du jeu régional. Discrédité internationalement et sous double perfusion russe et iranienne, il peut certes se maintenir dans son statut de paria et sur son réduit alaouite, mais le temps est loin où, à l’époque d’Hafez el-Assad en génie du mal reconnu comme pivot incontournable, un Kissinger pouvait professer qu’il ne saurait y avoir au Moyen-Orient «de guerre sans l’Egypte ni de paix sans la Syrie».

Ensuite, parce que le besoin se fait sentir d’une grande vision pour le Proche-Orient, inclusive de ses différents maux. George H. W. Bush avait su élargir le débat sur la question israélo-palestinienne au lendemain de la Guerre du Golfe de 1991, hélas sans parvenir à régler la question. Mais les seuls progrès enregistrés dans ce long processus dramatique l’avaient été à la suite d’Oslo. C’est ce salutaire élargissement du champ de vision que la France peut proposer aujourd’hui, plutôt que de laisser réduire le débat au destin d’un seul homme.

Le 13 novembre n'a pas invalidé toutes les analyses antérieures

Par ailleurs, considérer que le 13 novembre a changé la donne au point d’invalider toutes les analyses stratégiques antérieures serait surréagir dangereusement sous la pression de l’émotion. Que la réactivité politique et la résilience sociale soient de mise, que la protection des citoyens doive faire l’objet de mesures efficaces, personne ne le contestera. Mais considérer soudainement que la Syrie devient un terrain d’intervention au sol plus facile ou que la misère de monde, la détresse des populations d’Orient et de leurs réfugiés, deviennent suspectes, voilà qui offrirait une victoire singulière à l'Etat islamique, et une «étrange défaite» de plus pour ses cibles, lesquelles auraient alors plus de mal encore à sortir du «piège Daech» si bien exposé par Pierre-Jean Luizard.

Enfin, prenons garde à ne pas faire des attaques du 13 novembre un événement singulier, un tournant stratégique unique, exigeant une solidarité internationale exceptionnelle, oublieuse des nombreux autres Etats victimes eux aussi, et souvent plus régulièrement que la France hélas, de drames de même nature.

La France a fait l’objet d’un soutien remarquable dans la société mondiale après les attaques de novembre (comme d’ailleurs après celles de janvier) et il faut s’en réjouir. Prenons garde à ne pas donner à voir, à partir de cette situation, la démonstration d’un «deux poids de mesures», en n’accordant qu’une importance secondaire aux attentats de Beyrouth (12 novembre) ou de Bamako (20 novembre), de Tunis (24 novembre) ou en ne les jugeant dignes d’intérêt qu’en relation avec ceux de Paris. Prenons garde à ne pas oublier qu’ailleurs, comme au Nigéria ou au Cameroun, les attaques meurtrières de Boko Haram sont un quotidien, comme d’autres types d’attentats ou de crimes de masse ailleurs, de l’Inde et du Pakistan jusqu’au Mexique. Prenons garde à conserver la hauteur de vue qui nous permet de comprendre les liens –et une certaine égalité– entre les différentes insécurités, dans un monde devenu interdépendant. C’est au prix de cet effort que la France pourra proposer des visions stratégiques à la hauteur des défis rencontrés.

Frédéric Charillon
Frédéric Charillon (3 articles)
Professeur des universités en science politique
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