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«No Women, No Drive»: l’humoriste qui se moquait des lois saoudiennes

Siobhán O'Grady, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 23.01.2016 à 7 h 40

Le succès de Fahad Albutairi s’explique par sa capacité à se moquer gentiment de la culture conservatrice d’Arabie saoudite sans pour autant aller trop loin.

Détail d’une affiche promotionnelle pour le spectacle de Fahad Albutairi | Capture d’écran Facebook

Détail d’une affiche promotionnelle pour le spectacle de Fahad Albutairi | Capture d’écran Facebook

Les parents saoudiens traditionalistes de Fahad Albutairi ne se sont pas particulièrement réjouis lorsqu’après avoir envoyé leur fils aîné aux États-Unis pour étudier la géophysique il est revenu dans le Golfe décidé à devenir humoriste professionnel.

Sept ans plus tard, ils n’y trouvent plus rien à redire: ce qui avait débuté comme un loisir dans les comedy clubs d’Austin est devenu une carrière spectaculaire. Sa chaîne YouTube, La Yekthar Show, compte environ un million d’abonnés et ses vidéos ont été vues plus de 91 millions de fois au cours des cinq dernières années.

Ce succès s’explique notamment par sa capacité à se moquer gentiment de la culture conservatrice d’Arabie saoudite sans pour autant aller trop loin. Prenez par exemple une des ses vidéos YouTube les plus connues, une parodie datant de 2013 de la chanson de Bob Marley «No Woman, No Cry» appelée «No Woman, No Drive», clin d’œil moqueur à l’interdiction de conduire qui frappe les femmes saoudiennes.

 

«Say I remember, when you used to sit, in the family car, but backseat», soit «Je me souviens quand tu étais assise dans la voiture familiale, mais à l’arrière», chante son ami, Hisham Fageeh, un autre acteur saoudien. «Ova-ovaries, all safe and well, so you can make lots and lots of babies», c’est-à-dire «Les ovaires bien en sécurité, pour que tu puisses faire des tas de bébés». Dans leur version entièrement a cappella, Albutairi siffle, fredonne et même gratte sa barbe pour recréer le son des maracas de Marley.

La vidéo, publiée sur la chaîne Alaa Wardi, est immédiatement devenue virale avec plus de 10 millions de vues en moins de vingt-quatre heures, selon Albutairi. Elle a ensuite été relayée par de grandes chaînes américaines, notamment CNN.

Et ce diplôme de géophysique? «Il m’a juste enseigné la discipline et la ponctualité, explique Albutairi lors d’une interview dans un hôtel de Washington D.C., où il intervient dans le cadre d’une conférence organisée par le Middle East Institute. Pour l’instant je ne m’en sers pas du tout.»

Dishdasha et lunettes de hipster

L’accès à la célébrité a été un véritable tourbillon pour Albutairi. Ce trentenaire, aîné de cinq enfants, s’est présenté à l’interview vêtu d’une dishdasha –vêtement traditionnel tombant jusqu’aux pieds porté par les hommes saoudiens– et la tête couverte mais le nez chaussé de lunettes Armani de hipster, son signe distinctif. Il a grandi dans la ville de Khobar, dans la province orientale d’Arabie saoudite, mais a fréquenté une école internationale et son américain est absolument impeccable. Ses études supérieures ont été financées par Aramco, compagnie pétrolière pour laquelle il a travaillé après avoir obtenu son diplôme à l’University of Texas d’Austin en 2007.

Le fait d’aller à l’université dans le sud des États-Unis, et de vivre un premier choc culturel, puis un second dans l’autre sens en rentrant chez lui pour les vacances, a joué un rôle majeur dans le perfectionnement de son art et de son humour. Les blagues sur les blondes, a-t-il compris, ne seront jamais drôles dans sa bouche. Mais celles sur le fait d’être un Saoudien vivant au Texas dans l’Amérique post-11-Septembre? Elles ont eu bien plus de succès sur les scènes de comedy clubs d’Austin. «Je me suis moqué des nombreuses ressemblances entre les conservatismes d’Arabie saoudite et du Texas, et les gens d’Austin l’ont vraiment compris parce que c’est à peu près le seul endroit progressiste qu’ils ont dans tout l’État», explique-t-il.

Sa carrière dans le monde arabe a débuté en octobre 2008, lorsqu’il a été engagé pour faire la première partie d’une tournée d’humoristes à Bahreïn. C’était la première fois qu’un humoriste saoudien faisait un one-man show sur scène de façon professionnelle.

Il n’a pas tardé à se produire dans toute la région du Golfe, notamment à Riyad. Lors d’un de ces spectacles, ses blagues ont retenu l’attention d’Ali Kalthami, un réalisateur saoudien qui, explique l’humoriste, a été séduit par son idée d’un show sur YouTube visant spécifiquement un public saoudien. Ils l’ont lancé en 2010.

Militantisme subtil

Le succès de La Yekthar (traduisible en gros par «mets un couvercle par-dessus») a inspiré la mise en place d’un réseau YouTube appelé Telfaz11, dont Albutairi dit qu’il produit une douzaine de chaînes comptant à elles toutes environ 1 milliard de pages vues –dont 80% viennent de l’intérieur de l’Arabie saoudite. Ces statistiques n’ont pas pu être confirmées de façon indépendante. Les sketchs sont principalement en arabe mais beaucoup ont des sous-titres en anglais pour toucher un public occidental.

La pression qui nous effraie le plus est celle de l’opinion publique, pas du gouvernement. La population saoudienne est l’une des plus conservatrices de la région

Fahad Albutairi, humoriste saoudien

Environ un an après que «No Woman, No Drive» est devenu viral, Albutairi a épousé Loujain al-Hathloul, une activiste militant pour les droits des femmes saoudiennes, emprisonnée en 2014 pour avoir essayé de conduire des Émirats arabes unis jusqu’en Arabie saoudite.

Bien qu’il soit marié à une activiste célèbre, dans ses sketchs, Albutairi essaie de rester aussi subtil que possible dans ses références à la politique. Il ne craint pas tant une réaction négative de la part du gouvernement que de la population saoudienne apolitique –et elle constitue la plus grande partie de son public.

«La pression qui nous effraie le plus est celle de l’opinion publique, pas du gouvernement, explique-t-il. La population saoudienne est l’une des plus conservatrices de la région, et il y a quelques bornes que nous essayons de ne pas dépasser ou que nous ne dépassons pas de façon délibérée. La religion, la politique et la pornographie par exemple. Nous essayons de rester les plus corrects possible.»

«Seinfeld d’Arabie saoudite»

La volonté d’Albutairi de limiter son champ d’action ne l’empêche pas de s’amuser, ni lui ni le reste de son équipe. Il est tellement aimé dans son pays qu’il s’est acquis le surnom de «Seinfeld d’Arabie saoudite».

Dans un des épisodes de La Yekthar favori d’Albutairi, qui compte plus de 5 millions de vues, l’équipe va à New York pour prouver à son public que, si les Saoudiens sont convaincus que la culture occidentale infiltre la Péninsule arabique, en réalité c’est plutôt l’inverse. À un moment, au milieu d’un Times Square bondé, Fageeh tombe sur un couple habillé en Mickey et Minnie Mouse.

«J’ai toujours été un fan, je vous adore», déclare-t-il à Mickey. Puis, en se tournant vers Minnie: «C’est votre femme? Où est votre carte de famille [prouvant les liens de parenté entre un homme et une femme sortant ensemble en public en Arabie saoudite]? C’est quoi votre problème? C’est honteux de laisser votre femme sortir comme ça.»

À en croire Albutairi, des références comme celle-ci sont considérées comme plus sociales que politiques et lui ont même valu des fans au sein du gouvernement et de la famille royale saoudienne. Quand on lui demande s’il subit parfois des pressions pour adoucir son ton afin de plaire au ministère de la Culture et de l’Information, qui a donné son autorisation à Telfaz11, Albutairi explique que ce n’est pas vraiment un sujet d’inquiétude. «Dieu merci je ne suis pas Égyptien.»

Célébrité

Aujourd’hui, sept ans après sa première apparition en première partie sur une scène de Bahreïn, il participe à la gestion d’une équipe de trente personnes qui travaillent pour Telfaz11, il a joué dans un film dirigé par l’émirati Ali Mostafa et est désormais une véritable célébrité à Riyad. «Légèrement introverti», selon ses dires, quelques détails révèlent qu’il n’est pas tout à fait à l’aise avec sa nouvelle célébrité.

Environ à la moitié de l’interview, une jeune femme portant le foulard entre dans la salle de conférence et marque un temps d’arrêt. «Je suis désolée de vous avoir interrompu, mais je suis juste super fan, s’exclame-t-elle. J’espère vraiment que vous passez un bon moment ici.»

Albutairi se tend immédiatement et éructe tout un tas de «merci» pendant que son admiratrice ressort, non sans avoir jeté un dernier coup d’œil dans sa direction.

L’humoriste admet que cela se produit souvent chez lui–bien plus souvent qu’il ne le voudrait. «La plupart du temps je dois prendre sur moi, faire comme si j’étais totalement à l’aise et parfaitement détendu, alors que je suis super nerveux en général quand on m’arrête pour prendre une photo», explique-t-il en riant.

Siobhán O'Grady
Siobhán O'Grady (2 articles)
Journaliste
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