Culture

Johnny Depp, cet acteur qui maquille trop son talent

Mehdi Omaïs, mis à jour le 28.11.2015 à 12 h 45

Dans «Strictly Criminal», Johnny Depp incarne un psychopathe d’envergure, derrière un grimage bluffant. Un rôle convaincant sauf qu’encore une fois l’acteur ne fait pas tomber le masque de maquillage.

Johhny Depp incarne Whitey Bulger dans «Strictly Criminal» | Warner Bros. France

Johhny Depp incarne Whitey Bulger dans «Strictly Criminal» | Warner Bros. France

De Edward aux mains d’argent à Charlie et la chocolaterie en passant par la saga Pirates des Caraïbes, Johnny Depp a, au gré de sa riche carrière, multiplié les looks pour le meilleur et pour le pire. Depuis quelques années, il va sans dire que le comédien américain a frénétiquement collectionné et abusé des artifices, des costumes excentriques et autres coiffures extravagantes. Si bien que le mythe qui s’est formé autour de sa singulière personne s’est mis à se désagréger comme une dent pourrie. En atteste en partie l’échec retentissant du récent Charlie Mortdecai –47 millions de dollars de recettes mondiales pour 60 millions de budget–, œuvre insipide dans laquelle il incarnait un marchand d’art à la moustache en guidon, obsédé par la recherche d’un tableau chapardé par les nazis.

Même son de cloche du côté de la critique, globalement excédée par la nullité rampante de ce long métrage de David Koepp, sorte d’étendard d’une glaciation artistique. «Johnny Depp joue les lords anglais avec la légèreté d’un marteau-piqueur», déplore Éric Neuhoff pour Le Figaro, tandis que Bruno Deruisseau évoque un «cabotinage (qui) confine au ridicule» pour les Inrocks. En cause? Une interprétation excessive et répétitive qui flirte avec l’autoparodie. Autant dire que la superstar, déjà fragilisée par d’autres déculottées commerciales –parmi lesquelles Lone Ranger ou Transcendance–, avait besoin d’un peu de baume au cœur. C’est ce que lui a offert cette année le cinéaste Scott Cooper, qui en a fait la matrice de sa nouvelle réalisation: Strictly Criminal, en salle depuis mercredi 25 novembre. Le résultat, déjà crédité de 62 (roboratifs) millions de dollars aux États-Unis, retrace la vie tumultueuse du caïd irlandais James «Whitey» Bulger.


 

Sous les traits de ce psychopathe d’envergure, Johnny Depp convainc de bout en bout, se révélant tour à tour drôle et carrément terrifiant. Outre-Atlantique, certains pronostiqueurs parlent déjà de lui comme d’un solide candidat, face à Leonardo DiCaprio ou Eddy Redmayne, pour la course à l’Oscar du meilleur acteur. Rien de follement étonnant quand on connaît l’appétence de l’Academy of Motion Picture Arts and Sciences pour les biopics reposant sur la transformation physique. Ici encore, Johnny Depp apparaît «différent»: chauve, la dentition jaunie, les yeux d’une nouvelle couleur et tutti quanti. «Je ne sais pas pourquoi il s’astreint à ça, se demande Christophe Lavalle, comédien et professeur d’art dramatique. C’est chiant le maquillage… Pour les besoins de Strictly Criminal, il a dû s’y coller des heures tous les matins. Tout ça semble terriblement ancré en lui. Veut-il se cacher? Si oui, de quoi?»

Goût pour les métamorphoses

Si l’on égraine sa filmographie, on constate en un clin d’œil que le grimage et Johnny Depp forment un couple fragilement stable. La question est de savoir à quel moment précis cette idylle a éclos. Selon les interlocuteurs, la datation varie. Pour Murray Pomerance, auteur de l’essai Ici commence Johnny Depp (paru en avril 2010 chez Capricci), le chef-d’œuvre Edward aux mains d’argent en serait le déclenchement:

«Il a littéralement disparu, se dissipant derrière le personnage. C’est de très loin sa meilleure composition, à la fois poétique et enchanteresse, chez Tim Burton. […] Il est globalement difficile d’expliquer ce goût qu’il a pour les métamorphoses. Je ne spéculerai pas sur sa vie, je ne l’ai jamais rencontré. Le concernant, il y a tant d’histoires, souvent inventées d’ailleurs, tant de mythes flottants… Suffisamment en tout cas pour compromettre toute tentative sérieuse de comprendre ses choix.»

D’autres affirment que le chavirage vers le royaume du maquillage, du déguisement et consort s’est fait plus tardivement, sur le premier volet de Pirates des Caraïbes. «Outre le succès mondial du film et de la saga, il a réussi à imposer un look complètement rock’n’roll aux dirigeants de Disney, estime Maximilien Pierrette, journaliste pour le site Allociné. Le public y a été largement réceptif, validant ainsi sa méthode. Il est un peu devenu le roi de Hollywood sans avoir eu à faire de concessions…» Fabien Gaffez, auteur du livre Johnny Depp: le singe et la statue (paru en février 2010 chez Scope Éditions), souscrit volontiers à ce constat:

On sent qu’il aborde son métier d’acteur comme un enfant devant une malle remplie de déguisements

Maximilien Pierrette, journaliste pour le site Allociné

«Je crois que le moment de bascule est plutôt économique. En dehors de son association sublime à Tim Burton, il a été d’abord une star du cinéma indépendant et, tel un contrebandier, il a progressivement infiltré le système sans jamais abandonner sa folie douce et ses choix de jeu radicaux. Le grand basculement, c’est évidemment le personnage de Jack Sparrow et son accès au blockbuster. Depuis, un malentendu s’est créé.»

Il est vrai que la saga en question, avoisinant les 4 milliards de dollars de recettes mondiales, a marqué un tournant artistique dans la carrière de Johnny Depp. Probablement conscient du caractère fédérateur de ses prestations maniérées, l’intéressé en a distribué à tort et à travers ces dernières années. «Ses choix ont été mauvais ou en roue libre, insiste Fabien Gaffez. Sa fantaisie, mal canalisée par des réalisateurs de seconde zone, est soudain apparue trop artificielle, à quelques exceptions près comme Dark Shadows ou Lone Ranger. Quand la fantaisie est complètement intégrée au système et récupérée par le marketing, on assiste à des performances sous vide.» Cela voudrait-il dire que l’espoir de lendemains meilleurs est bien là? Que le comédien n’a pas perdu de sa superbe? Qu’il se serait simplement et malencontreusement engoncé dans une spirale de mauvaises pioches?

Murray Pomerance rejoint, sans l’ombre d’un doute, Fabien Gaffez dans son analyse. «Souvent, le spectateur déplore une performance fadasse ou médiocre alors qu’en réalité il est face à un film mal écrit, à la mise en scène pauvre ou inexistante… Lone Ranger en est l’exemple parfait. La performance de Depp y est impressionnante et magique. Le hic, c’est qu’elle résonne à vide dans une entreprise où rien ne va comme il faut.»

Excès de badigeonnage

Soit! Seulement voilà: n’est-on pas en droit de réclamer au comédien un retour à plus de simplicité? Car oui, il devient de plus en plus rare de le voir dans des films intimistes, pareils à ceux qui ont bâti son aura comme Gilbert Grape, Benny & Joon ou Arizona Dream. À force de fards et d’apparats désarticulés, d’aucuns finiraient par croire qu’il n’a jamais été le grand acteur dont on chante les louanges.

«Le problème qui se pose avec Johnny Depp, c’est l’intériorité du jeu, remarque Christophe Lavalle. Il ne faut pas confondre le but et les moyens. Sa façon de travailler est systématiquement la même. Il n’est ni expressif dans l’œil ni dans le visage. On a plus souvent envie de donner des oscars aux maquilleurs qu’à lui. Quand Dustin Hoffman fait Rain Man, il ne modifie rien à son apparence si ce n’est sa gestuelle, sa voix, son souffle… Il ne s’impose pas un look délirant. On n’a pas forcément besoin d’un gros nez pour jouer Cyrano. Je ne dis pas que le maquillage, c’est mal! Mais il faut que ces outils ramènent vers l’humain, ce que Charlize Theron parvient à faire dans Monster par exemple.» Chez les détracteurs immuables de Johnny Depp, l’argument de l’inexpressivité revient d’ailleurs en boucle, tel un leitmotiv, laissant croire que l’excès de badigeonnage viserait à masquer des failles, des lacunes… «La performance aujourd’hui, ça serait de le voir sans aucun maquillage afin qu’on sache qui il est, afin qu’il y ait une accroche humaine à son incarnation», poursuit Lavalle.

«Johnny Depp se cache clairement derrière ses personnages. Contrairement à des Robert De Niro ou des Christian Bale, qui abordent leur travail très sérieusement en suivant la méthode de l’Actors Studio, c’est dans son apparence qu’il semble effectuer le gros de sa préparation pour un rôle, soutient Maximilien Pierrette. On sent qu’il aborde son métier d’acteur comme un enfant devant une malle remplie de déguisements. Chaque nouveau film lui donne l’occasion d’essayer quelque chose.» Et c’est parfois là que le bât blesse… Johnny Depp n’a de cesse de passer ses influences –Keith Richards, Charlie Chaplin, Lon Chaney, Buster Keaton…– à la moulinette avec un systématisme grimaçant qui peut finir par lasser. «C’est un acteur maniériste, dans la lignée d’un Brando. Il perpétue une tradition de jeu muet, qui peut donc apparaître comme un surjeu, défend Fabien Gaffez. Le “déguisement” fait partie intégrante de son interprétation depuis ses débuts.»

Le problème qui se pose avec Johnny Depp, c’est l’intériorité du jeu. On a plus souvent envie de donner des oscars aux maquilleurs qu’à lui

Christophe Lavalle, comédien et professeur d’art dramatique

Mais alors, pourra-t-il rejouer un jour à nu, sans recours bigarré, sans mouvement corporel cartoonesque, sans toute cette forêt qui cache son propre arbre? «Je pense que oui mais j’ai le sentiment que ça lui sera difficile dans la mesure où ses plus gros succès reposent sur ses personnages, ces espèces de phénomènes de foire qu’il a créés de toutes pièces et derrière lesquels il disparaît. Il aurait grandement besoin d’épurer son jeu, de jouer la carte de la simplicité…» affirme Maximilien Pierrette. On aimerait très bientôt le voir à des années-lumière de ces rôles récents, dans des films sociaux, des drames profonds… Ce qu’il vient d’effectuer avec brio dans Strictly Criminal mais avec le visage et les expressions irrémédiablement noyés et indiscernables. «Son tandem avec Burton donnera encore un ou deux grands personnages. Il faudrait qu’il revienne à des œuvres plus modestes et, par exemple, à des premiers films indépendants; qu’il se tourne vers de grands réalisateurs, tels que James Gray, Paul Thomas Anderson, Jeff Nichols; qu’il fasse son Woody Allen; qu’il se mette à nu et travaille un rôle de manière strictement naturaliste, avec peu d’effets», analyse Gaffez.

Pour l’heure, rien n’est prévu pour aller dans le sens de ces conseils. Johnny Depp enfilera très bientôt son costume de Jack Sparrow dans le cinquième opus de Pirates de Caraïbes (12 juillet 2017) et portera de nouveau la tenue de chapelier fou dans Alice de l’autre côté du miroir (1er juin 2016), la suite d’Alice au pays des merveilles. Autant dire qu’on n’est pas près de voir le plus atypique et extravagant des comédiens américains dans une production des frères Dardenne! «Il n’a jamais eu un rôle ni un jeu naturaliste. On note toujours une distance, un dédoublement du réel, qu’il soit onirique ou psychique. Il y a un côté Dorian Gray chez lui: une peur de vieillir, ou que son jeu vieillisse», conclut Fabien Gaffez, ajoutant un nouveau mystère à l’insoluble énigme Johnny Depp.

Strictly Criminal

De: Scott Cooper

Avec: Johnny Depp, Joel Edgerton, Benedict Cumberbatch

Durée: 2h03

Sortie: le 25 novembre 2015

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Mehdi Omaïs
Mehdi Omaïs (9 articles)
Journaliste
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