EconomieMonde

Vladimir Poutine utilisera-t-il l’arme de l’énergie contre la Turquie?

Keith Johnson, traduit par Felix de Montety, mis à jour le 27.11.2015 à 17 h 26

Moscou menace de contre-attaquer après que la Turquie ait abattu un avion russe. Mais la Russie peut-elle se permettre de mettre à mal son économie pour cela?

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, le 15 novembre 2015 I REUTERS/Murad Sezer

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, le 15 novembre 2015 I REUTERS/Murad Sezer

Il y a à peine un an, le président russe Vladimir Poutine s’envolait pour Ankara afin de promouvoir les perspectives d’avenir du «partenariat stratégique» russo-turc. Aujourd’hui, furieux de voir la Turquie abattre un avion russe, Poutine a pour Ankara un message bien différent: «Il y aura des conséquence sérieuses.»

Pourtant, si l’on met de côté la rhétorique martiale, les deux pays semblent condamnés à continuer à travailler ensemble, même si les rêves d’un partenariat approfondi ont sans doute été abattus eux aussi. La Turquie reçoit 60% de son gaz naturel de la Russie. Et Moscou ne peut pas facilement se permettre de se passer du seul marché européen dont la demande en gaz naturel est croissante, particulièrement à une époque où le bas prix du pétrole a frappé de plein fouet son économie, si dépendante de ses exportations. L’annulation en décembre dernier du projet porté par Poutine de pipeline à 40 milliards de dollars signifie dans le même temps que le président russe ne voudra sûrement pas abandonner son successeur, un projet à 12 millions de dollars destiné à transporter du gaz à travers la mer Noire jusqu’à la Turquie, puis vers l’Europe.

«En dehors de la Chine, le seul pays vers lequel la Russie dit se tourner aujourd’hui est la Turquie, explique Sijbren de Jong, spécialiste de la Russie au Hague Center for Strategic Studies. Souhaitent-ils vraiment jeter tout cela par dessus bord? Sincèrement, j’en doute. L’énergie est devenue une arme réellement fondamentale.»

Une codépendance économique 

Pour la Turquie, qui elle-même avait commencé à restreindre cette relation énergétique bilatérale le mois dernier tandis que la Russie commençait à bombarder les rebelles en Syrie et à violer l’espace aérien turc, peu d’options semblent plus souhaitables que de continuer à faire des affaires avec Moscou. La demande turque en gaz naturel croit et la Russie est l’une des rares possibilités dont Ankara dispose pour s’approvisionner en carburant, du moins à court terme. De plus, la Russie aide à financer et construire en Turquie une centrale nucléaire à 20 milliards de dollars destinée à répondre à une demande croissante en électricité. Le nouveau ministre de l’énergie turc, Berat Albayrak, gendre du président Recep Tayyip Erdogan, déclarait mardi 24 novembre que les relations entre les deux pays dans le domaine de l’énergie ne seraient pas menacées.

Le rapprochement russo-turc entamé l’an dernier avait dès le début été nuancé par l’héritage de siècles d’animosité et de rivalité et particulièrement par des divisions nettes autour de la guerre civile actuelle en Syrie. Erdogan est un opposant farouche au dirigeant syrien Bachar el-Assad et a réclamé plusieurs fois son départ, tandis que Poutine a soutenu Assad indirectement pendant des années avant de se jeter directement dans le conflit en septembre en envoyant en Syrie des avions de guerre bombarder des groupes rebelles alliés des États-Unis essayant de faire chuter le dictateur syrien.

Regain de tensions à la frontière syrienne

Ces tensions sont revenues au premier plan de façon dramatique ce mardi 24 novembre. Depuis presque deux mois, les responsables turcs répétaient à la Russie qu’ils ne toléreraient pas de violations de leur espace aérien et avaient menacé de descendre tout avion russe franchissant la frontière turque. La Turquie a déclaré à l’ONU qu’elle avait prévenu les deux bombardiers dix fois en cinq minutes. L’un des deux a rebroussé chemin, mais le second a été abattu. Les deux pilotes auraient été tués par des rebelles turkmènes dans le nord de la Syrie où ils avaient atterri après s’être éjectés de l’avion touché.

Après l’incident, Poutine a immédiatement dénoncé ce qu’il a appelé l’attitude complice de la Turquie vis à vis de l’État islamique, ou Daech. Le ministre des Affaires étrangères russe Serguei Lavrov a vite annulé une visite prévue en Turquie et demandé aux touristes russes d’éviter d’y voyager, tandis que l’agence de tourisme d’État recommandait de ne plus proposer de voyages organisés en Turquie. Dans le même temps, certains parlementaires russes suggéraient d’interdire les vols entre les deux pays…

«Nous avons constaté depuis longtemps le mouvement d’une grande quantité de pétrole et de produits pétroliers vers la Turquie depuis les territoires occupés par Daech. Cela explique les moyens financiers importants dont disposent les terroristes», a expliqué Poutine lors d’un entretien avec le roi Abdallah de Jordanie à Sotchi, la station balnéaire des bords de la mer Noire. «Et maintenant, ils nous poignardent dans le dos en frappant nos avions qui combattent le terrorisme.»

L'enjeu pétrolier

Daech reçoit chaque jour de 250.000 à 1.500.000 dollars en vendant du pétrole et des produits raffinés tels que du diesel et du gasoil, à la fois en Syrie et en Turquie. C’est l’une des raisons pour lesquelles les biens pétroliers, notamment les raffineries mobiles, ont été parmi les cibles principales des frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis d’une part et de la Russie d’autre part.

Les allégations de Poutine selon lesquelles la Turquie est en fait en train de soutenir Daech vont frapper Ankara de plein fouet, selon Emre Tuncalp, conseiller senior chez Sidar Global Advisors, un cabinet de conseil. «Il n’a pas mâché ses mots et a frappé la Turquie là où ça fait mal.»

Cela pourrait compliquer encore plus le projet de pipeline Turkish Stream, qui a déjà fait face à de grandes difficultés en raison du prix du gaz et de la formation d’un nouveau gouvernement turc à la suite des élections de novembre. Relancer ce projet qui stagnait aurait été au cœur de la visite de Lavrov cette semaine.

Selon Tuncalp, «toute avancée significative sur Turkish Stream semble maintenant peu probable, du moins à court terme».

Le tabou de la question kurde

Au-delà des représailles économiques, Moscou pourrait avoir une autre option pour gâcher la vie d’Ankara: soutenir les militants kurdes qui s’opposent au gouvernment turc depuis des décennies. Au cours des deux derniers siècles, la Russie a maintenu des liens étroits avec les tribus kurdes et à l’époque soviétique, avait établi des liens avec le parti des travailleurs du Kurdistan, ou PKK, qui combat à nouveau aujourd’hui les forces turques. Pour la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis, le PKK est un groupe terroriste.

«Poutine a évoqué en public et, je pense, à dessein les Kurdes comme alliés dans le combat contre Daech. Donc soutenir le PKK et les groupes qui en dépendent serait pour la Russie un moyen facile d’agir en représailles contre la Turquie», explique Michael Reynolds, professeur d’études proche-orientales à l’université de Princeton.

Mais une telle décision serait de nature à mettre le feu au poudre, particulièrement parce qu’Erdogan a utilisé le combat contre le PKK comme problème intérieur pour fonder la victoire électorale de son parti ce mois-ci. Cela pourrait être particulièrement dangereux à un moment où le président des États-Unis Barack Obama déclare que sa «principale priorité» après que l’avion russe ait été abattu était d’empêcher que la situation ne s’aggrave. 

«C’est vraiment la chose à ne pas faire. C’est comme si les Turcs finançaient les Tchétchènes, explique de Jong. C’est la ligne rouge.»

Keith Johnson
Keith Johnson (5 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte