France

Ce n'est pas la barbe qui fait le djihadiste, au contraire

Robin Verner, mis à jour le 30.11.2015 à 9 h 58

Des hommes barbus se sont plaints ces derniers jours d'être la cible de réflexions sur leur pilosité. Une peur d'autant moins fondée que l'utilisation du concept coranique de Taqiyya (ou «dissimulation») par les islamistes modernes pousse les djihadistes à, entre autres, se raser la barbe pour se faire plus discrets.

Prière nocturne | Mrehan via Flickr CC License by

Prière nocturne | Mrehan via Flickr CC License by

Les attentats du 13 novembre ont eu une conséquence inattendue: la pilosité des barbus, qu’ils soient musulmans, hipsters ou préfèrent simplement éviter à leur menton les allers-retours du rasoir, en énerve certains dans les lieux et transports publics.

Il suffit de jeter un œil sur la Toile pour voir que la barbe en défrise désormais plus d’un. Thimotée K. a ainsi reçu dans le métro un ordre de mobilisation en forme d'insulte.

Visiblement, ce n'était pas la première fois qu'Olivier Tesquet, un autre barbu, essuyait la furie des détracteurs du pelage sur la joue.

20minutes.fr a condensé quelques-unes des récentes et nombreuses occurrences de réflexion contre les barbes. Le rappeur Médine, quant à lui, avait déjà poussé un coup de gueule musical contre les regards noirs parfois posés sur celles-ci.


Médine dans le clip de sa chanson Code Barbe. 

L'islam laisse s'épanouir les barbes

L'horreur de la mi-novembre a fait sentir aux Français leur vulnérabilité face au terrorisme islamiste ou au djihadisme. Dans ce contexte, les signes extérieurs de religiosité musulmane, généralement associés aux intégristes, éveillent facilement les soupçons.

Il est vrai que la barbe fait partie des attributs du fondamentaliste et, au-delà, on a peu de chance de croiser un prêcheur salafiste glabre, à moins que l'individu en question ne soit naturellement imberbe. Mais en islam, la barbe dépasse largement ces cercles intransigeants.

Le curieux cherchera en vain les versets instituant le port de la toison au bas du visage des musulmans. Ce sont les hadîths (les différents recueils reprenant les actes et paroles de Mahomet et de ses compagnons constituant la tradition) qui apportent cette précision. Le Sahih Al Bukhari, un des grands recueils de la tradition islamique, cite aux hadîths 5892-5893 Ibn Omar, proche de Mahomet, répétant les paroles du prophète des musulmans: «Taillez-vous la moustache et laissez vos barbes pousser abondamment. Différenciez-vous ainsi des polythéistes.»

Le hadîth 380 du Sahih Muslim, un autre recueil de hadîths réputé, dit la même chose, en variant légèrement le style:

«D’après Ibn Omar (que Dieu agrée le père et le fils), l’Envoyé de Dieu (paix et bénédiction de Dieu sur lui) a dit: "Taillez court les moustaches et laissez pousser les barbes."»

L'islamologue Rachid Benzine, fin connaisseur des origines de l'islam puis des évolutions qu'y ont apporté ses nombreux théologiens, dépeint pour Slate.fr la manière par laquelle la barbe s'est imposée dans cette religion, non pas au temps des premiers croyants mais des générations musulmanes suivantes:

«Ni dans le Coran, encore en prise avec la société arabe tribale du VIIe siècle, ni dans la Médine de Mahomet on n’établit d’"uniforme musulman" ou de recommandation quelconque sur l’apparence. C'est lorsque l'islam sera sorti définitivement de son lieu et de sa société d'origine, lorsque l'âge fondateur sera considéré comme un modèle à suivre en commençant par l'imitation de Mahomet, que ce genre de question commencera à se poser dans les cercles les plus ritualistes, pour ne pas dire fétichistes.»

C'est donc bien dans une tradition musulmane postérieure que la barbe islamique prend racine. Il est alors question d'affirmer son identité musulmane, son appartenance à l'Oumma (la communauté des fidèles) en copiant l'apparence du prophète de l'islam:

«Le corpus qui traite de cela est donc celui du Hadîth du IXe siècle, censé rapporter les paroles authentiques de Mahomet. Mahomet y est mis en scène dans des saynètes dont on ne trouve évidemment aucune trace dans le Coran. L’imitateur du Prophète est censé laisser pousser sa barbe et tailler sa moustache pour ne pas modifier l'apparence qui lui a été donnée à la création, ne pas ressembler à une femme puisque celle ci n'a pas naturellement de barbe, ou pour d'autres, ne pas ressembler aux juifs, aux chrétiens (dans d'autres termes aux Gens de l'Ecrit ou aux "récusateurs", "kuffâr" en arabe, ou aux associationnistes, "mushrikûn") ou encore aux zoroastriens. Ces derniers sont censés tailler leur barbe mais laisser pendre les moustaches.»

Ce qui n'empêche pas certains radicaux d'appeler le Coran à la rescousse au moment de justifier cette symbolique, comme le dénonce le chercheur: 

«Cette imitation de l'apparence de Mahomet était évidemment impensable à la première époque. Mais les tenants de cette imitation vont réquisitionner des bouts de versets totalement décontextualisés pour se donner des justifications coraniques totalement artificielles. Ainsi la sourate 59, au verset 7, parle du butin distribué et pas de la barbe, et la deuxième sourate (verset 145) du changement de polarisation du sacré à Médine et pas non plus de la barbe, et pourtant ces passages sont pourtant utilisés en ce sens. Ces anachronismes, ces découpages du texte coranique et ces discordances ne paraissent gêner personne dans les textes médiévaux ni chez les musulmans modernes sur les forums, salafistes ou non, qui semblent totalement hermétiques à une approche historique.»

La Taqiyya, ou pourquoi les djihadistes ont la peau lisse

Mais qu'on attache les barbes plus ou moins fournies à un conservatisme musulman ou non, voir dans celles-ci la marque d'un extrêmisme djihadiste, à l'origine d'attentats passés ou à venir, n'a pas tellement de sens. Car à l'approche de commettre son geste fatal, le djihadiste de notre époque a plutôt tendance (et intérêt, du fait même de cette méfiance capillaire) à se raser la barbe, voire à adopter un comportement délibérement contraire à des préceptes plus importants de sa religion. Pour justifier ce stratagème, il s'appuie sur un principe dérivé du Coran: la Taqiyya, qu'on traduit par «dissimulation» en français, mais dont l'acception originelle est plus proche de l'idée de prévoyance. 

Avant d'en venir au fond théologique de l'affaire, un exemple permet d' appuyer cette assertion: celui de Mohammed Merah. Comme le rappelaient Les Inrockuptibles, le responsable de la mort de sept personnes à Toulouse et Montauban en 2012 préférait les New Balance et les jeans aux djellabahs traditionnelles, ne crachait pas sur une bonne sortie en boîte de nuit et était toujours rasé de près. Autant d'éléments de la Taqiyya, de cette ruse stratégique que Merah a par ailleurs assumé totalement au jour de sa mort: «La guerre est une ruse», affirma-t-il, machiavélien, à son ancien correspondant à la DCRI (aujourd'hui DGSI). 

Marc Trévidic, qui était encore juge antiterroriste à l'époque, rapportait en 2013 à France 24 que cet emploi de la dissimulation par les djihadistes était bien connue des spécialiste depuis les années 1990. A cette période, al-Qaida donne même des cours de Taqiyya dans des camps d'entraînement situés en Afghanistan avant de laisser repartir ses militants. 

Les versets coraniques sur lesquels s'appuient les adeptes de la Taqiyya sont rares. Dans la sourate III, dite de la famille d'Imran, le verset 28 affirme:

«Que les croyants ne prennent point pour amis (ou alliés ou patrons) des infidèles plutôt que des croyants. Ceux qui le feraient ne doivent rien espérer de la part de Dieu, à moins que vous n’ayez à craindre quelque chose de leur côté. Dieu Vous avertit de le craindre; Car c’est auprès de lui que vous retournerez. Dis-leur: Soit que vous cachiez ce qui est dans vos cœurs, soit que vous le produisiez au grand jour, Dieu le saura. Il connaît ce qui est dans les cieux et sur la terre, il est tout-puissant.»

Dans la sourate XVI, dite de L'abeille, on lit le verset 108: 

«Quiconque, après avoir cru, redevient infidèle, s’il y est contraint par la force, et si son cœur persévère dans la foi, n’est pas coupable; mais la colère de Dieu s’appesantira sur celui qui ouvre son cœur a l’infidélité, et un châtiment terrible l’attend.»

Trahison de la tradition

Rachid Benzine nous met cependant en garde: le terme de Taqiyya n'apparaît pas dans ces versets, pas plus que dans les autres versets coraniques d'ailleurs. Le lecteur arabophone, en revanche, pourra parfois y lire l'adjectif taqiyy (qui désigne un comportement honnête par prudence) ou le substantif Tuqât. Pour l'universitaire, la langue coranique se dévoile dans l'examen scrupuleux de l'étymologie et la connaissance de l'imaginaire tribal qui a vu naître l'islam. Et ça vaut pour le concept de Taqiyya

«Le sens de base est le fait de prendre ses précautions pour se préserver d'un danger éventuel ou des conséquences funestes d'une action imprudente. Le mot Taqiyya, que l'on trouve plus tard dans les textes post-coraniques, ressortit à la même nécessité, celle de se préserver, donc au besoin en dissimulant ses intentions ou ses adhésions.»

Cet art de la survie est, par définition, un outil brandi par les populations minoritaires. En l'occurrence, ce sont les chiites qui en feront principalement usage, car largement débordés en nombre par les sunnites. Leur histoire est souvent celle de persécutions, voire de clandestinité. La récupération de la Taqiyya par le djihad sunnite contemporain, d'al-Qaida à l'Etat islamique, est donc inattendue, ou au moins inédite. 

Pire, il s'agit d'un détournement en règle ou d'une trahison de la tradition musulmane. Rachid Benzine achève:

«La Taqiyya, avec ce sens de dissimulation de ses croyances, ne faisait pas partie de la terminologie du sunnisme. Elle fait cependant aujourd'hui l'objet d'emplois dans les milieux djihadistes, c’est vrai. Mais le sens d'origine n'était pas de dissimuler pour nuire ou tuer, mais au contraire pour se préserver soi-même et rester en vie sans avoir aucune intention homicide envers quiconque.»

Robin Verner
Robin Verner (79 articles)
Journaliste
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