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Dans «Paris est une fête», l'époque n'était pas à la fête

Mélissa Bounoua, mis à jour le 29.11.2015 à 8 h 17

Le livre d'Ernest Hemingway se vend en nombre depuis les attentats du 13 novembre. Or, il s'agit du roman d'une «génération perdue», et pas d'une ode au plaisir comme le laisse croire son titre.

Photo tirée du film de Woody Allen «Minuit à Paris» dans lequel le personnage joué par Owen Wilson rencontre Ernest Hemingway à Paris | Sony Pictures Classics

Photo tirée du film de Woody Allen «Minuit à Paris» dans lequel le personnage joué par Owen Wilson rencontre Ernest Hemingway à Paris | Sony Pictures Classics

Paris est une fête, un titre parfait. Le livre d’Ernest Hemingway, écrit à la fin des années cinquante à partir de notes assemblées trente ans plus tôt et publié à titre posthume en 1964, correspond exactement à ce que faisait la capitale avant d’être la cible de six attentats coordonnés le 13 novembre 2015: la fête. Ce mois de novembre était agréable, il faisait étonnamment bon, c'était vendredi soir, les gens buvaient en terrasse et dansaient à des concerts.

Lorsqu'au lendemain des attentats qui ont fait 130 victimes, une femme s'émeut devant les caméras de BFM TV et défend l'union nationale, tout en invitant les Français à lire ou à relire Paris est une fête, le téléspectateur a pu avoir envie de retrouver l'œuvre, espérant peut-être retrouver sa ville. Car le 14 novembre, Paris avait changé et portait les marques du carnage de la veille.

Interviewée à quelques mètres du Bataclan, voilà ce que lance cette femme:

«C'est très important d'apporter des fleurs à nos morts. C'est très important de voir, plusieurs fois, le livre d'Hemingway Paris est une fête. Parce que nous sommes une civilisation très ancienne et nous porterons au plus haut nos valeurs.»

Enthousiasmés, les Français se ruent en librairie

Quand dix exemplaires se vendent habituellement par jour, l'attaché de presse de Folio –qui publie le texte en France– précise à l'AFP que «en ce moment, c'est 500», alors que 8.000 exemplaires de Paris est une fête sont vendus en moyenne chaque année. L'éditeur a prévu une réimpression de 15.000 exemplaires de l'ouvrage. 

Alors, en ouvrant le livre, on pense trouver, dans cette collection de moments vécus par Hemingway, des passages entiers dédiés à la joie de vivre, aux soirées, au bonheur qu'il y a passer du temps à Paris. 

Et il est vrai qu'à le lire, on ne peut qu'être enchanté de déambuler dans Paris avec lui. L'auteur commence ainsi son chapitre «Un faux printemps» par ces mots:

 «Quand le printemps venait, même le faux printemps, il ne se posait qu’un seul problème, celui d’être aussi heureux que possible. Rien ne pouvait gâter une journée, sauf les gens, et si vous pouviez vous arranger pour ne pas avoir de rendez-vous, la journée n’avait pas de frontière.» 

Plus loin:

«Je poursuivis mon chemin, léchant les vitrines, et heureux, dans cette soirée printanière, parmi les passants. Dans les trois principaux cafés, je remarquai des gens que je connaissais de vue et d'autres à qui j'avais déjà parlé. Mais il y avait toujours des gens qui me semblaient encore plus attrayants et que je ne connaissais pas et qui, sous les lampadaires soudain allumés, se pressaient vers le lieu où ils boiraient ensemble, dîneraient ensemble et feraient l'amour.»

La génération perdue

Mais le Paris de Paris est une fête est un Paris bien particulier, celui de l'entre-deux-guerres. Les habitants sont encore traumatisés par la Première Guerre mondiale. Certains Américains sont restés en France après avoir combattu aux côtés des Français, des Anglais et des Russes. C'est entre 1921 et 1926 que se déroulent les «vignettes parisiennes» d'Hemingway. Et l'auteur fait alors partie de ce que l'écrivaine américaine Gertrude Stein désigne comme la «génération perdue» – aussi le titre d'un des chapitres de Paris est une fête

Ernest Hemingway l'amène comme une «anecdote» au détour d'une conversation sur la littérature avec Gertrude Stein quelques années après son séjour à Paris: 

«C'est ce que vous êtes, dit Miss Stein. Vous autres, jeunes gens qui avez fait la guerre, vous êtes tous une génération perdue.

— Vraiment? dis-je.

— Vraiment, insista-t-elle. Vous ne respectez rien, vous vous tuez à boire.»

Ceux qui ont vécu les attentats le 13 novembre, cette «génération Bataclan» –si tant qu'elle existe–, n'ont pas vécu la guerre, commencent tout juste à comprendre qu'ils sont impliqués dans une. Et le livre d'Hemingway ne leur apprendra pas à s'en remettre, même si l'écrivain a combattu pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale.

De cette génération perdue, l'encyclopédie Larousse précise

«Pessimiste, cette génération se caractérise par le sentiment de vivre une triple rupture historique: réforme de l'idéalisme américain, bouleversement économique de la nation, rupture entre écriture et réel. Le désenchantement produit des portraits de jeunes gens en quête de force morale qui leur permettrait de dire la totalité du réel.» 

C'est ce qu'on lit dans Paris est une fête, un auteur qui essaie de raconter un monde marqué par les combats. Au milieu de ses soirées, de ses rencontres, Hemingway détaille comment il commence à écrire, non plus des articles journalistiques, mais bien des récits. Voici ce qu'il avance au tout début de son texte:

«Je me levais et regardais les toits de Paris et pensais: "Ne t'en fais pas. Tu as toujours écrit jusqu'à présent et tu continueras. Ce qu'il faut écrire c'est une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses."»

Le lecteur suit le romancier, ses doutes, ses réfléxions, son installation avec sa femme, ses échanges avec Gertrude Stein, tout comme son ravissement au contact de la ville.

Paris, rive gauche

Paris est une fête amène aussi les Parisiens dans un Paris qui n'est pas celui des attentats, un Paris germanopratin. Hemingway vit rue du Cardinal-Lemoine, dans l'actuel Ve arrondissement. Les cafés où il se rend sont la Closerie des Lilas, la brasserie Lipp, les Deux Magots... Il rencontre Francis Scott Fitzgerald rue Delambre (XIVe arrondissement), Gertrude Stein rue de Fleurus (VIe arrondissement), va à la librairie Shakespeare and company (VIe arrondissement)... Rive gauche donc. Bien loin du Carillon, du Petit Cambodge et du Bataclan, situés rive droite. 

«En ce temps-là, beaucoup de gens fréquentaient les cafés du carrefour Montparnasse-Raspail pour y être vus et, dans un certain sens, ces endroits jouaient le rôle dévolu aujourd'hui aux "commères" des journaux chargées de distribuer des succédanés quotidiens de l'immortalité.»

Quand l’auteur va jusqu'à la rue Pelleport (aujourd’hui dans le XXe arrondissement) pour assister à un combat de boxe, l’escapade est décrite comme une aventure (dans un extrait publié par Bibliobs en 2011). 

«L'endroit était dans un coin dangereux, mais facilement accessible, et pouvait draguer la clientèle de trois des quartiers les plus chauds de Paris, dont Belleville. Il était suffisamment près du Père-Lachaise pour attirer les cadavres du cimetière, en admettant qu'il y ait eu des fans de boxe parmi eux.»

On comprend mieux pourquoi le titre ne devait pas être Paris est une fête, comme le rappelle Bibliobs. Hemingway hésitait plutôt entre Ce que personne ne sait, Espérer et bien écrire (Histoires parisiennes), Ecrire le vrai, Les bons clous sont en acier, Le Taureau par les cornes

Des titres qui parlent bien davantage de l'entreprise littéraire de l'auteur américain que de son bonheur au contact de la Ville-Lumière. Il n'en reste pas moins intéressant quant à la difficulté qu'il y a écrire et à produire une œuvre. Mais la femme interviewée par BFM TV ne pensait pas forcément à ça.

Paris sous les bombes

En revanche, le film de Bertrand Bonello Paris est une fête, pensé avant même l'attentat contre Charlie Hebdo, et qui suit un groupe de jeunes qui s'insurgent en posant des bombes, semble beaucoup plus proche de notre réalité. Il n'y a qu'à lire cet extrait du scénario publié le 27 octobre dernier. Voici ce que le réalisateur français en disait en janvier 2015, lors d'un entretien aux Inrocks

«Mon prochain film s’intitulera Paris est une fête et suivra des jeunes qui posent des bombes à Paris, de nos jours. Il sera traité beaucoup plus comme un film d’action que comme un film sur le temps.»

La sortie du film en salles est prévue en juillet 2016. En attendant, Paris doit «réparer les vivants», réapprendre à aller à des concerts et donc à faire la fête.

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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