Boire & mangerSlatissime

Et le meilleur whisky au monde est… (grosse fatigue)

Christine Lambert, mis à jour le 26.11.2015 à 17 h 25

Le rye canadien Northern Harvest de Crown Royal vient d’être couronné «Whisky de l’année» par le gourou autoproclamé Jim Murray. Moi, ça m’a plutôt donné envie de me servir un scotch.

Le whisky a ses marronniers, ses rendez-vous saisonniers, mais peu d’entre eux franchissent le barrage des médias généraliste. Les lauriers de «Whisky de l’année» décernés chaque automne, quand les arbres se retrouvent à poil, par le critique Jim Murray dans sa «Bible» est de ceux-là, au même titre que le Whisky Live, les bouteilles à offrir à Noël ou la Saint-Patrick. Et c’est le seul sur lequel j’ai toujours obstinément refusé d’écrire, malgré les sollicitations et supplications. Jusqu’à aujourd’hui.

Pour être honnête, je ne suis pas la seule à faire preuve de mauvaise volonté: vous ne trouverez pas un «whisky writer» sérieux à travers le monde pour s’exprimer sur le sujet. Pour être encore plus honnête, j’ai pris la décision d’écrire ce papier il y a déjà un an, juste après avoir esquivé la salve d'e-mails pressants des hautes instances de Slate(1), en observant, ébahie, le boucan phénoménal créé par le couronnement du Yamazaki Sherry Cask 2013 par Murray. Parce que, au fond, c’est ce phénomène d’emballement qui m’intéresse. Et, pour être honnête jusqu’au bout (je sais, cela fait beaucoup de degrés dans l’honnêteté), j’ai failli y renoncer au dernier moment, pour ne pas joindre inutilement ma voix aux critiques qui cette année, ENFIN, commencent à s’exprimer avec force (2).

Un buzz bien emballé

Qu’un type donne son avis perso une fois l’an, dans une incohérence totale d’une année sur l’autre, qui ne peut que faire douter de sa sincérité, et en dehors de tout protocole de dégustation un tant soit peu scrupuleux, ma foi grand bien lui fasse. Son opinion vaut la mienne, la vôtre, celle du caviste du quartier. Mais cet avis personnel (j’insiste) est devenu un rouleau compresseur médiatique au marketing aiguisé et une machine à régler ses comptes qui, repris en boucle par une presse paresseuse, donne le «la» et les bonnes notes pour siffler la partition du whisky sur l’air du grand n’importe quoi.

Le «whisky de l’année» choisi par Murray devient «le meilleur whisky du monde» dans l’absolu

Rendons hommage à son auteur, qui sait jouer du système pour emballer le buzz: croyez-moi, il faut un sacré talent de conteur pour éviter de placer un seul whisky écossais dans le Top 5 pour la seconde année consécutive –même si le scotch roupille sur ses lauriers ces derniers temps. Et une souplesse de gymnaste chinoise prépubère pour réussir le grand écart sans se froisser un muscle entre le Yamazaki Sherry Cask (le single malt japonais décrété whisky de l’année 2015) et le rye Northern Harvest Crown Royal (le whisky de seigle canadien qui lui succède pour 2016).

La saine indifférence écossaise

Mais ce palmarès en forme d’appeau à controverse offre l’assurance d’être cité dans les médias du monde entier, ravis de pouvoir titrer jusqu’à plus soif sur la déchéance du scotch. Notons qu’en Écosse, tout le monde se fiche de la «Whisky Bible» (génie du titre) autoproclamée comme du dernier quart d’heure de pluie de la journée. Son auteur est d’ailleurs tricard dans nombre de distilleries, moins en raison de ses mauvaises notes que de son comportement en classe, notamment envers la gent féminine. Mais il fait vendre (3), en vertu d’un glissement sémantique, une sorte de lapsus général où le «whisky de l’année» choisi par Murray devient «le meilleur whisky du monde» dans l’absolu.

Le cas Yamazaki incarne au mieux cette absurdité. En rupture de stock dans  de nombreux points de vente avant même son couronnement un an après sa sortie, le Sherry Cask 2013 a fait l’objet d’une flambée inimaginable et d’une culbute digne du Cirque du Soleil côté prix. Les clients se sont alors reportés sur n’importe quel autre embouteillage de Yamazaki, avant de finir par passer en caisse avec le premier whisky nippon disponible. Puisque la presse s’accordait à dire que «le meilleur whisky du monde» était japonais…

Un arrière-goût de non-sens

Mais ça, c’est soooooo 2015. Dans la «Bible» édition 2016, le messie est né au Canada, sur les rives du lac Winnipeg, dans la distillerie de Gimli, une installation géante qui, malgré son nom de nain tolkienien, remplit 1.000 fûts quotidiennement et produit le best-seller du pays, Crown Royal. Notons que le sacre du Northern Harvest rye de Crown Royal est vécu très différemment en Amérique du Nord –où c’est un produit cheap (qui m’a coûté 34 dollars au Liquor Barn de Louisville, Kentucky), largement disponible à sa sortie (4) et fabriqué dans une usine plutôt réputée pour pisser du blend– et en Europe, où il est quasi-inconnu et passe pour un whisky d’initiés compliqué, voire impossible, à dénicher.

Si c’est ce que tu as goûté de meilleur cette année, j’ai été mieux servie

Permettez-moi ici d’ouvrir une parenthèse positive pour dire à quel point je me réjouis que les projecteurs se braquent sur le whisky canadien, en pleine révolution qualitative, bien que les plus jolies bouteilles n’arrivent pas jusqu’en France –les distributeurs vont peut-être commencer à bouger–, et sur le rye en général

Qui va trinquer?

Mais la mauvaise bête qui sommeille en moi a surtout sacrément hâte de voir comment les gogos qui vont se précipiter sur le «whisky de l’année», oups, je veux dire «le meilleur whisky du monde», vont digérer la soupe à la grimace une fois goûté ce rye très moyen qui manque singulièrement de relief sous ses notes boisées, vanillée, mâtinées d’un vent de prune et poivrées sur la langue. À la vôtre, les amis!

Les mauvaises langues persifflent que Murray cherche à se rabibocher en douce avec Diageo, propriétaire de Crown Royal, après des années à snober le n°1 mondial du whisky –et réciproquement. D’autres prétendent qu’en sacrant un rye bon marché de préférence aux bouteilles de luxe écossaise il s’assure à bon compte de la reprise. Moi, je dirai simplement: Jim, je n’échangerai pas ma place contre la tienne. Si c’est ce que tu as goûté de meilleur cette année, j’ai été mieux servie. Loués soient les dieux du whisky, je continuerai à ne pas lire la Bible.

1 — Tout juste ont-ils réussi à m’arracher trois lignes d’actualisation de cet article consacré au whisky japonaisRetourner à l'article

2 — Lire (en anglais) le point de vue du talentueux bloggeur Whisky Sponge, qui d’habitude me fait crever de rire avec ses posts d’insider sur l’industrie du malt, mais touche encore plus juste quand il est sérieux. Et la tribune au bazooka de Whisky Lassie. Retourner à l'article

3 — Et c’est bien pour cela que certaines distilleries, loin d’être dupes du système, en profitent pour coller une vilaine pastille « Whisky Bible » sur leurs bouteilles couronnées. Retourner à l'article

4 — Largement disponible «à sa sortie»: la presse canadienne annonce déjà les premières ruptures de stocks.  Retourner à l'article

Christine Lambert
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