France

Quand Philippe de Villiers surfe sur les peurs de l'après-13 novembre

Jérémy Collado, mis à jour le 26.11.2015 à 10 h 06

Depuis des semaines, le président du MPF, pourtant retiré de la vie politique, a enchaîné les interviews pour son livre. Mais c'est peut-être surtout sa vidéo surréaliste sur les attentats qu'on retiendra, véritable pot-pourri de toutes ses obsessions.

Mise à jour du jeudi 26 novembre: une première version de cet article identifiait par erreur l'expression «les prodromes d'une nouvelle guerre de religions», qui désigne les signes avant-coureurs d'une guerre de religions, comme «les pogroms d'une nouvelle guerre de religions», qui désigne des massacres inter-confessionnels. Nous présentons nos plus sincères excuses à Philippe de Villiers ainsi qu'à l'ensemble de nos lecteurs.

Jusqu'ici, on pensait que Philippe de Villiers avait tout dit. C'est d'ailleurs ce que raconte son attachée de presse, qui décline l'invitation pour une énième interview (l'ancien candidat à la présidentielle était même sur le plateau de «C à vous», sur France 5, le 1er octobre!). Et renvoie à son livre, Le moment est venu de dire ce que j'ai vu, 70.000 exemplaires vendus selon les chiffres de l'institut GfK, dans lequel «il y a beaucoup de choses».

On pensait qu'il avait tout dit, jusqu'aux choses les plus caricaturales et outrancières: «On est dans un régime totalitaire», sur LCI, le 7 octobre. Ou bien, encore plus dur à avaler: «Moi, j'appelle à la désobéissance civique», dans Le Parisien, le 11 novembre, jour pourtant dédié à la célébration des morts pour la Nation et plutôt favorable à l'union du pays.

Mais voilà, Philippe de Villiers n'a pas tout dit. Fort de son succès en librairies, certains imaginent déjà un destin d'outsider en 2017 à celui qui est parrainé par Patrick Buisson, et se félicite dans l'Express d'être un «démon» bien «utile» alors que Jean-Marie Le Pen tire sa révérence. Certains le verraient donc candidat pour se venger pêle-mêle de Nicolas Sarkozy (avec qui il fit alliance et que la plupart de ses anciens bras droit ont rejoint), de la classe politique en général et de «la mosqueïsation» de la France, qu'il dénonce depuis des années –y compris le 13 novembre dès 23h30, alors que des centaines de personnes étaient encore otages des terroristes au Bataclan.

Alors sans le dire, il peaufine sa stature et fonce dans le tas. Sa revanche, il la voit comme une accusation. Et profite des attentats du 13 novembre pour enfoncer le clou dans une vidéo publiée le 21 novembre sur YouTube, librement inspirée d'Emile Zola: «J'accuse la classe politique.» Examinons là d'un peu plus près, morceau par morceau.

1.L'émotion et le pathos, mais aussi un peu de promo

Il n'aura fallu que trois phrases de compassion pour les victimes des attentats (et 36 secondes sur près de 11 minutes de vidéo) pour que Philippe de Villiers explique, en citant son livre, qu'il avait tout prévu, qu'il avait alerté sur la «guerre» et le «chaos» à venir, tel un prophète criant seul sur sa montagne face à des élites qui ne veulent pas l'entendre. Mais c'est surtout la suite qui est plus inquiétante:

«Comment les élites mondialisées pourraient-elles en effet s'exonérer de leur responsabilité devant l'histoire, d'avoir installé, chez nous, au cœur de la France, une colonisation à rebours, préparant ainsi les prodromes d'une nouvelle guerre de religions inouïe depuis le XVIe siècle?»

C'est le moment de respirer un coup, car la vidéo est encore longue. Attention: il ne s'agit pas de nier que «notre système républicain éprouve de vraies difficultés avec l'islam de France et son intégration», comme l'écrit justement Maurice Szafran dans Challenges, mais le portrait est si grossier qu'il laisse sans voix. Sans nier l'extrême gravité des actes commis en France en cette année 2015, faut-il rappeler que les guerres de religion désignent, en France, des conflits qui ont parfois fait plusieurs milliers de victimes en une journée, avec l'assentiment de l'Etat?

2.Depuis Giscard, la France est remplacée par l'Oumma

Second volet: il y aurait, dans notre pays, une autre nation qui sommeille. C'est l'ennemi de l'intérieur, créé depuis la présidence Giscard d'Estaing par une «France officielle» qui «a inscrit au coeur de notre pays le paysage d'une autre nation»: l'Oumma, la «communauté des musulmans», qui rassemble au-delà de ses pays tous les fidèles, quelle que soit leur nationalité.

Jusqu'à preuve du contraire, l'écrasante majorité des Français de confession musulmane est pourtant intégrée, elle parle le français, elle travaille, elle se divertit, elle fume, elle boit. Certains mangent même du porc (comme certains juifs, d'ailleurs) ou vont à des concerts au Bataclan le vendredi soir. Et peu se disent «d'abord» musulman avant d'être Français (22% selon un sondage CSA de 2008). Seule une infime minorité tue des innocents au nom d'une religion dont elle s'abreuve sans réfléchir. Dire cela, ce n'est pas nier l'urgence de créer un islam de France respectueux des valeurs de la République et véritablement représentatif de la diversité des croyants en cette religion. C'est essayer d'être un peu moins caricatural.

Évidemment, Philippe de Villiers partage et prolonge également la théorie du «Grand remplacement», telle que l'a décrite Renaud Camus, qui vient de rejoindre un des partis satellites du Front national. Il l'a dit sur BFM TV le 9 octobre 2015, face à Ruth Elkrief: «On veut un changement de peuplement, c’est ce que les élites mondialisées veulent.» Dans sa vidéo YouTube, cela donne: «On a en quelque sorte assimilé à l'envers les petits Français de souche, qui se sont intégrés à un mode de vie hallal qui n'est pas le leur.» Faut-il vraiment répondre à cette affirmation, tellement elle est dénuée de nuances?

3.Une jolie succession de chiffres anxiogènes

Pour les âmes sensibles, abstenez-vous de continuer à lire car la suite, quoi que poétique, est assez anxiogène:

«On connaît aujourd'hui les rapports des services de renseignement: 5.000 kalachnikov qui, après un long voyage, dorment sur des molletons, au fond des caves des territoires perdus de la République, prêts à l'usage. Et 3.000 kamikazes, prêts à agir, qui sont chez nous, qui sont ailleurs, qui vont et viennent sans être inquiétés. […] Et peut être demain, on découvrira qu'il y avait du gaz sarin dans les planques des banlieues, là où se trouvent ceux qui veulent frapper la France.»

D'abord, aucune source citée pour tous ces chiffres. Selon l'AFP, «en 2014, environ 5.000 armes à feu ont été saisies en France par les forces de l'ordre. Les fusils d'assaut de type kalachnikov représentaient 1% de la totalité des armes saisies en 2013 et 6% des armes de première catégorie». Philippe de Villiers a-t-il confondu avec les 5.000 munitions tirées lors de l'assaut à Saint-Denis?

Deuxièmement, rappelons que le gaz sarin que cite Philippe de Villiers désigne celui utilisé par la secte Aum Shinrikyō, au Japon, lors d'un attentat terroriste qui avait fait douze morts et plus de 5.500 blessés dans le métro de Tokyo le 20 mars 1995. Enfin, il faut évoquer le parcours de certains apprentis djihadistes qui, contrairement à ce que prétend Philippe de Villiers, ne sont pas tous issus de la banlieue, mais peuvent aussi être des convertis de la classe moyenne, de province, tel Maxime Hauchard, par exemple, «jeune Normand sans envergure», comme l'écrit La Dépêche, au parcours tristement banal et devenu bourreau pour l'État islamique en Syrie. 

4.L'issue? La guerre, encore et toujours

C'est bientôt la fin de cette vidéo. Là, le visage de Philippe de Villiers, déjà visiblement fatigué par plusieurs semaines de promo pour son bouquin, paraît de plus en plus cerné et creusé. «L'agité du bocage», comme le surnommait Le Canard Enchaîné, mériterait certainement un peu de repos. Mais il continue son œuvre. La caméra filme en gros plan:

«Aujourd'hui, il y a une autre idée, un autre mensonge qui expire dans le Paris ensanglanté. C'est le laïcisme droit-de-l'hommiste. [...] C'est l'idée, selon les élites, qu'on va neutraliser l'espace public. M. Baroin, président des maires de France, a déclaré il y a quelques heures: "Il faut interdire les crèches de Noël sur l'espace public". En d'autres termes, pour éloigner le danger de l'islamisme, on va éradiquer le christianisme. C'est une honte. En effet, aujourd'hui, les laïcards font le vide et les islamistes le remplissent.»

Pour Philippe de Villiers, il n'y a pas de réponse à l'absolu désiré par les jeunes Français, qui s'offrent alors au djihadisme. Mais pour lui, le seul absolu possible, c'est la religion elle-même. Pourquoi ne pas le trouver, cet absolu, dans la République, qui est justement la mise en commun de valeurs susceptibles de réunir tout le monde dans l'espace public? Alors pour terminer, le président du MPF se fait mystique. Il murmure:

«Dans les noirceurs de cette tragédie, il y a comme une petite lumière qui s'est allumée, car émergera bientôt ce que j'appelerai le "carré de la dissidence", les jeunesses françaises qui vont parler. Il y aura des milliers de mains qui vont se tendre les unes vers les autres, fragiles, hésitantes, anonymes, des mains qui ne se connaissent pas.»

Pense-t-il à la fraternité? Les «lucioles de l'espérance» qu'il espère sont bien minces. Non, il pense à la guerre, qu'on croyait terminée. Une guerre que Philippe de Villiers semble finalement apercevoir, sans croire qu'on peut l'éviter...

Jérémy Collado
Jérémy Collado (133 articles)
Journaliste
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