HistoireCulture

Pourquoi Othello est-il noir?

Isaac Butler, traduit par Bérengère Viennot, mis à jour le 26.12.2015 à 8 h 18

Ce n’est pas un hasard si la couleur de peau du héros shakespearien tragique et torturé est si éloignée de celle des Anglais de l’époque.

Acteur interprétant le personnage d’Othello en 2010 | Shehal Joseph via Flickr CC License by

Acteur interprétant le personnage d’Othello en 2010 | Shehal Joseph via Flickr CC License by

Othello est-il vraiment noir? La nouvelle que David Oyelowo va interpréter Othello face à Daniel Craig dans le rôle de Iago et que le Metropolitan Opera abandonne enfin la pratique de noircir le visage des chanteurs dans des productions d’Othello pourrait faire resurgir cette question si fréquemment posée. Ce que l’on se demande, lorsqu’on s’interroge sur sa couleur de peau, c’est: que voulait dire Shakespeare quand il disait qu’Othello était noir? serait-il considéré comme un homme noir selon nos critères actuels?

Le doute est légitime. La plupart des œuvres de Shakespeare sont antérieures à la traite des esclaves transatlantique et à l’obsession plus moderne de classification biologique, deux phénomènes qui ont donné naissance à nos idées contemporaines sur la race[1]. Lorsque Shakespeare utilisait le mot noir, il ne décrivait pas le même genre de personne que nous. Lui faisait référence à quelqu’un dont la couleur de peau était plus foncée que celle d’un Anglais à une époque où les Anglais étaient très, très pâles. Si Othello est un Maure et que nous partons souvent du principe qu’il vient d’Afrique, dans la pièce il ne mentionne jamais son lieu de naissance. À l’époque de Shakespeare, les Maures pouvaient être originaires d’Afrique mais aussi du Moyen-Orient ou même d’Espagne.

Si la question me semble logique à moi, en tant que lecteur, metteur en scène et admirateur de Shakespeare, ce n’est pourtant pas la plus intéressante. Ces pièces évoluent en même temps que le sens de la langue, même si les mots demeurent exactement les mêmes. Pour nous aujourd’hui, le mot «noir» porte en lui un ensemble bien particulier d’associations basées sur l’histoire, la culture, les stéréotypes et la littérature. Les premières conversations autour d’Othello induisaient une idée de noirceur correspondant à l’époque de Shakespeare, mais aujourd’hui c’est la nôtre qui prévaut.

Voici une question bien plus intéressante en réalité: pourquoi Othello est-il noir? Pourquoi Shakespeare a-t-il écrit une tragédie conjugale sur la jalousie en donnant au mari les traits d’un Maure? La couleur d’Othello est-elle une mystification ou la clé qui permet de découvrir les significations les plus cachées de la pièce?

Le croirez-vous? Il y a peut-être des histoires de pirates dans la réponse à toutes ces questions.

Peau foncée

Avant de hisser le pavillon à tête de mort, il nous faut considérer des explications plus pragmatiques du choix de Shakespeare. En août 1600, l’ambassadeur du roi de Barbarie (en gros, le Maroc actuel), invité par la reine Élisabeth, séjourna six mois à la cour de Londres. Selon Katie Sisneros, doctorante à l’University of Minnesota qui étudie les représentations des Turcs dans la littérature populaire anglaise, c’était une célébrité. «Il y a sûrement eu un genre de défilé public. Les gens qui n’avaient jamais vu un musulman, jamais vu un Maure, en ont probablement vu pour la première fois au cours de cette visite.» On peut deviner un peu du charisme et de la superbe de l’ambassadeur dans ce portrait peint en Angleterre à l’époque.

Shakespeare venait juste de rencontrer un Maure-superstar. Les Maures étaient juste trop cool à l’époque

Les archives nous apprennent que la troupe de Shakespeare s’est produite à la cour pendant le séjour de l’ambassadeur –son nom entier était Abd el-Ouahed ben Messaoud ben Mohammed Anoun–, ce qui signifie que Shakespeare a très bien pu avoir joué devant lui. (Évidemment, il est tout aussi possible que l’un d’entre eux, ou les deux, ait eu un rhume et ait raté le spectacle; les études sur la vie de Shakespeare sont nébuleuses à ce point.) Shakespeare a sans doute commencé à écrire Othello l’année d’après, et l’a interprété pour la première fois en 1604.

Si nous prenons en compte l’idée que Shakespeare était humain et doué en affaires, nous obtenons la réponse la plus évidente à notre question. Le Barde venait juste de rencontrer un Maure-superstar et de jouer pour lui dans une pièce de théâtre. La relation entre l’Angleterre, l’Empire ottoman et les Maures était un sujet brûlant. Les Maures étaient juste trop cool à l’époque. À partir de là, nous pouvons imaginer notre dramaturge inspiré chercher des idées pour une histoire qui parle d’un Maure –la plupart des intrigues de Shakespeare étaient des adaptation et n’avaient rien d’original– et tomber sur le Hecatommithi de Giraldi Cinthio, un ensemble de nouvelles modelées sur le Décaméron. Shakespeare prend deux mesures de Cinthio, y mêle quelques soupçons de «faits» piochés dans des livres récemment traduits sur l’Afrique et Venise et, en deux ans, sa pièce est cuite.

Pas de chance pour Shakespeare, la reine Élisabeth mourut entre la visite d’Abd Anoun et la première d’Othello. Les relations du roi Jacques et des Ottomans étaient bien plus glacées que sous le règne de celle qui l’avait précédé sur le trône. «Jacques tente de revenir sur les avancées diplomatiques d’Élisabeth, explique Sisneros. Il commence à adopter un discours dans le genre “partons pour une nouvelle croisade”.»

«Devenir turc»

Sisneros m’a expliqué qu’aux yeux d’une grande partie du public de Shakespeare «tous les Maures étaient turcs, même si tous les Turcs n’étaient pas maures». En outre, si qualifier quelqu’un de maure signifiait qu’il avait la peau foncée, au début du XVIIe siècle, le terme comportait un sens également religieux. «Il n’y avait pas de mot pour musulman à l’époque. On disait Turk, Mosselman, Mohammedan [en français, turc ou mahométan; NDT], ce sont tous des synonymes.»

Othello peut avoir eu l’apparence d’un ex-musulman –il évoque son baptême dans la pièce– qui retourne progressivement vers un comportement correspondant aux stéréotypes appliqués aux musulmans. La tragédie d’Othello, le Maure de Venise pouvait être lue comme un cauchemar sur l’impossibilité de la conversion et de l’assimilation, des sens moins visibles pour nous qui ne disposons pas du même contexte que le public d’origine.

C’est là que les pirates interviennent. Si vous étiez un marin britannique travaillant sur un navire de commerce à l’époque, vous courriez un risque très réel d’être attaqué par des pirates, souvent turcs. Lorsque cela arrivait, vous faisiez l’objet d’une rançon ou, en cas de défaut de paiement, étiez réduit en esclavage. Vous aviez souvent la possibilité de racheter votre liberté en vous convertissant à l’islam, ce que l’on appelait devenir turc. Pour dorer la pilule, on vous promettait parfois des terres, un travail ou même une épouse. «Lorsqu’un Anglais enlevé, vendu comme esclave, se convertissait pour recouvrer sa liberté et revenait en Angleterre –ce qui se produisait souvent–, pouvait-il se reconvertir? demande Sisneros. Et si oui, dans quelle mesure croire à cette conversion? C’est une question très perturbante à l’époque.» Même Othello se sert de cette angoisse lorsqu’il interrompt une dispute entre ses hommes et leur demande: «Sommes-nous changés en Turcs pour nous faire à nous-mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans?»

Nombre d’Anglais craignaient que les musulmans convertis au christianisme ne soient incapables de changer totalement

Dans le même ordre d’idée, nombre d’Anglais craignaient que les musulmans convertis au christianisme ne soient incapables de changer totalement. La noirceur physique d’Othello était alors pour les spectateurs un symbole de sa «véritable» nature. Iago décape le vernis des manières dont Othello s’est recouvert et révèle ce que le public de Shakespeare devait soupçonner être la «vérité» depuis le début. Dans la seconde partie de la pièce, Othello commence à avoir des attaques et de grandes sautes d’humeur, et son vocabulaire devient plus simple. Othello lui-même fait écho à l’idée qu’il «revient en arrière» lorsqu’il se suicide et décrit aux Vénitiens rassemblés comment il veut rester dans les mémoires:

«Et dites en outre qu’une fois, dans Alep, voyant un Turc, un mécréant en turban, battre un Vénitien et insulter l’État, je saisis ce chien de circoncis à la gorge et le frappai ainsi (Il se perce de son épée).»

Othello parle peut-être de Desdémone lorsqu’il évoque le Vénitien battu, ou bien, à en croire Sisneros, «il se pourrait même qu’il fasse référence à lui-même. Il a tué ce qu’il y avait de bon en lui, et ainsi “insulté” l’État vénitien». Quoi qu’il en soit, difficile de ne pas voir qu’Othello dit de façon explicite qu’il est «devenu turc» à la fin de la pièce.

Noirceur analogique

Il se pourrait aussi que la couleur de peau d’Othello donne à Shakespeare un nouveau moyen d’explorer des questions qui consumaient son écriture dramatique à ce stade de sa carrière: qu’est-ce que l’identité, et comment se forme-t-elle? qu’est-ce qu’un homme? qu’est-ce qu’un Anglais?

Pour comprendre comment Othello a aidé Shakespeare à cheminer dans ces interrogations, commençons par regarder comment il faisait référence à la noirceur. Les références au mot noir sont nombreuses (et largement négatives) dans toute la pièce, et certains personnages font allusion à la noirceur d’Othello sans utiliser le mot. Brabantio, le père de Desdémone, rendu furieux par la fugue amoureuse de sa fille, accuse Othello: «damné que tu es, tu l’as enchantée», car elle n’aurait jamais consenti à fuir vers le «sein noir de suie d’un être comme toi». La suie fait référence à la couleur de la peau d’Othello, mais, ce qui est important, c’est que le mot «damné» le fait aussi. Les diables, à l’époque de Shakespeare, étaient forcément noirs. La peau noire désignait un être diabolique, capable de sorcellerie. Plus tard, Iago promet de rendre la réputation de Desdémone aussi noire que la «glu».

À l’époque de Shakespeare, la beauté et la vertu se mesuraient toutes deux à la couleur de la peau. Selon le spécialiste de Shakespeare John-Paul Spiro, de l’université de Villanova, être «fair» signifiait à la fois être pâle et vertueux, pas de façon synonymique mais simultanée. De la même manière, expose Spiro, «si vous regardez la poésie, l’analogie entre noirceur et vilenie est partout. La Dame brune des Sonnets, par exemple. Shakespeare n’a de cesse de souligner qu’elle n’est pas censée être belle, puisqu’elle est “ténébreuse”. Dans Beaucoup de bruit pour rien, Claudio affirme qu’il épousera une femme qu’il n’a jamais vue, “fût-elle éthiopienne”, un mot que Shakespeare utilise dans d’autres pièces pour exprimer à la fois la noirceur et la laideur.» Shakespeare était un produit de son temps après tout, et à son époque les hommes publiaient des textes comme The Doome Warning All Men to Judgement, de Stephen Batman, qui décrit les «Éthiopiens» comme ayant «quatre yeux: et il est dit qu’en Eripia on trouve» des hommes qui ont «de longs cous et des becs de grue».

Othello n’utilise que deux fois le mot noir pour se désigner lui-même. À un moment, alors qu’il envisage l’infidélité de Desdémone, il dit qu’elle a peut-être fauté parce qu’«[il est] noir, et [qu’il n’a] pas dans la conversation les formes souples des intrigants». Plus tard, il dira que, si elle l’a trompé, «son nom, qui était pur comme le visage de Diane, est maintenant terni et noir comme [sa] face». Son altérité, les aspects «plus qu’étrange[s]» qui ont séduit Desdémone, sont désormais horribles aux yeux d’Othello –parce qu’il pense qu’ils le sont devenus aux yeux de Desdémone. Sa propre conception de lui-même a totalement changé, ce qui ouvre la voie au meurtre de sa jeune épouse.

Piège identitaire

Alors est-ce qu’Othello traite Othello comme un monstre, ou sont-ce les personnages de la pièce qui le poussent à devenir monstrueux? Pour Spiro, c’est le fait de ne pouvoir donner une réponse à cette question qui fait qu’elle mérite d’être posée. «À ce stade –souvenez-vous qu’il vient d’écrire HamletLa nuit des rois et Mesure pour mesure–, Shakespeare est préoccupé et plongé dans un profond scepticisme sur la possibilité de connaître le monde, de se connaître soi-même et de connaître l’autre. Vous êtes un mystère à vos propres yeux; les autres sont un mystère pour vous. Ce qui est terrifiant dans Othello, c’est que le mystère s’épaissit avec l’intimité.»

L’analogie entre noirceur et vilenie est partout. La Dame brune des Sonnets, par exemple. Shakespeare n’a de cesse de souligner qu’elle n’est pas censée être belle, puisqu’elle est ‘ténébreuse’

John-Paul Spiro, spécialiste de Shakespeare

Spiro relie cette tendance des écrits du Barde à sa probable connaissance des Essais de Montaigne, qui reviennent souvent sur leurs propres hypothèses, et sur le déplacement théologique vers le protestantisme. «Dans le catholicisme, pour être une bonne personne, vous deviez allez à confesse et à la messe. Le protestantisme disait à présent: “Non, vous devez toujours douter de vos intentions, vous devez toujours vous demander si vous avez agi pour les bonnes raisons.”» En conséquence, les pensées des personnages de Shakespeare deviennent un véritable tourbillon d’incertitudes. «Regardez Brutus, propose Spiro. «Regardez Hamlet. Plus vous interrogez le moi, et plus il devient incohérent et impossible à connaître.»

Lorsqu’Othello entre en scène pour la première fois, il manque de cohérence aux yeux des spectateurs de Shakespeare: son comportement ne correspond à aucun des stéréotypes de son époque. Au début de la pièce, Othello est franc, honnête et noble. Il ne peut concevoir qu’on lui mente. Il ne correspond en rien aux attentes d’un public anglais. Les Vénitiens de son entourage, en revanche, correspondent exactement à ce qu’on attend d’eux. Ils sont vénaux, malhonnêtes, passionnés et déloyaux. Pour nuire à Desdémone, Iago brandit entre autres ces stéréotypes comme des preuves. Comme il le dit à Othello, «à Venise, les femmes laissent voir au ciel les fredaines qu’elles n’osent pas montrer à leurs maris».

«Si Othello est vraiment à ce point convenable, honnête et crédule, s’il peut vraiment avoir des amis et être aimé d’une belle femme, c’est inacceptable pour les personnages blancs de la pièce, estime Spiro. Iago doit le détruire.»

Pendant toute sa carrière Shakespeare s’interrogea sur l’identité à une époque où la question «Qu’est-ce qu’un Anglais?» était aussi vitale pour son public que les questions sur l'identité le sont pour nous aujourd'hui«La Nuit des rois avance l’idée que vous pouvez rendre quelqu’un fou simplement en lui disant qu’il l’est, commente Spiro. «Si Richard III n’avait pas eu le dos déformé, aurait-il été un homme bien? Son dos bossu est-il un signe qu’il est une mauvaise personne, ou traitons-nous mal ceux qui ont un dos déformé?» Pour Spiro, le terrifiant leitmotiv de Shakespeare, en dépit de son caractère de précurseur ivre de mots de la langue anglaise, c’est qu’en parler ne sert à rien. Hamlet ne parvient pas à sortir du piège de son identité à force de raisonnement. Othello n’y arrive pas non plus, et il n’est aidé ni par la logique, ni par les preuves, ni par l’amitié, ni même par la langue, parce que tous ces moyens ordinaires de donner un sens au monde ont été utilisés dans une conspiration dirigée contre lui, fomentée par Iago.

Du début à la fin, la pièce s’interroge sur ce qui fait une personne, ce qu’est l’identité et comment l’appartenance à un groupe pourvu d’une identité collective fait de vous ce que vous êtes. Ces questions nous hantent aujourd’hui, mais elles étaient également importantes pour le public de Shakespeare. Les Maures n’étaient pas les seuls convertis, après tout. La nation tout entière venait de se «convertir» à l’anglicanisme. Si, à en croire votre foi toute neuve, votre bonté n’est jamais sûre et qu’il suffit de deux jours à Iago pour changer un noble converti et un chef militaire respecté en monstre, imaginez de quoi il serait capable si on le laissait seul avec vous.

1 — Le mot race, employé tel quel dans la version originale en anglais de cet article, n’a ici pas de connotation raciste. Aux États-Unis, ce terme signifie «groupe ethnique», en tant que construction sociale et politique, et est même employé par le bureau du recensement pour ses statistiques ethniques. Retourner à l'article

 

Isaac Butler
Isaac Butler (2 articles)
Écrivain
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte