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Le nucléaire, allié encombrant de la COP21

Gilles Bridier, mis à jour le 26.11.2015 à 17 h 13

Le nucléaire, qui avait baissé dans le bouquet d’énergies après la catastrophe de Fukushima, devrait repartir à la hausse. Mais s’il intervient positivement dans la lutte contre le réchauffement climatique, il n’aura droit qu’à un strapontin à la grand-messe de la COP21.

Tours de refroidissement de la centrale nucléaire EDF de Nogent-Sur-Seine, le 13 novembre 2015 | REUTERS/Charles Platiau

Tours de refroidissement de la centrale nucléaire EDF de Nogent-Sur-Seine, le 13 novembre 2015 | REUTERS/Charles Platiau

Le nucléaire a-t-il sa place à la COP21? Aux précédentes conférences des Nations unies sur les changements climatiques (à Lima en 2014, Varsovie en 2013, Doha en 2012 ou Durban en 2011, pour ne citer que les dernières), les industriels et lobbies du nucléaire ont été relativement muselés. Paris ne dérogera pas à la règle, pour ne pas provoquer leurs écologistes, qui n’intègrent pas le nucléaire dans leurs options pour un développement durable.

Ces grand-messes sur le climat sont déjà le théâtre de manifestations violentes de «black blocs», groupuscules à génération quasi spontanée qui, sous couvert d’altermondialisme et d’une critique du modèle politico-économique des grandes puissances, veulent dénoncer la course à la croissance en s’opposant aux forces de l’ordre.

Pas question, cette année comme lors des précédentes COP, de mettre en avant un nucléaire triomphant qui irriterait les écologistes les plus radicaux et fournirait un alibi supplémentaire aux violences. Même en France, où les trois quarts de la production électrique proviennent de l’atome.

Une énergie controversée qui veut se faire oublier

Le nucléaire est donc présent mais mezza voce pour ne pas perturber la focalisation sur le climat. Pourtant, sa contribution au débat sur l’énergie n’est pas marginale. Au niveau mondial, quelque 437 réacteurs opérationnels dans une trentaine de pays fournissent 11% de l’électricité produite dans le monde. Et maintenant que cette production existe, on ne saurait la remplacer brusquement sans augmenter le recours aux énergies fossiles. Contradictoire, alors que l’objectif pour lutter contre le réchauffement climatique consiste au contraire à s’en dégager!

Par exemple, l’Allemagne, qui a fait ce choix et a tourné le dos au nucléaire en privilégiant le charbon, affiche des émissions de CO2 deux fois supérieures à celles de la France. Les renouvelables, et en priorité l’éolien, n’ont pas pu prendre intégralement le relais. Les meilleures solutions ne passent pas forcément par des inflexions brutales des politiques énergétiques qui imposent des visions à long terme.

Bien sûr, la substitution par des énergies renouvelables serait plus satisfaisante, mais les rendements de l’éolien comme du voltaïque ne sont pas encore à la hauteur des enjeux, et les capacités de l’hydraulique sont déjà fort exploitées.

La substitution par des énergies renouvelables serait plus satisfaisante mais les rendements de l’éolien comme du voltaïque ne sont pas encore à la hauteur

En outre, sauf à remettre totalement en question un mode de vie et de croissance sur lequel est fondée la production de richesses et donc le travail et l’emploi, les besoins énergétiques vont encore se développer. Ce qui nécessite d’activer toutes les technologies disponibles pour limiter les dégâts causés par les émissions de gaz à effet de serre – et notamment de CO2– et essayer de ne pas trop dépasser l’objectif limité à 2°C du réchauffement climatique. Le nucléaire fait partie de la palette de ces technologies.

Dans ces conditions, on peut juste espérer que les bouquets d’énergie aujourd’hui utilisés dans les pays consommateurs vont évoluer en faisant une place de plus en plus grande aux renouvelables, mais de façon forcément progressive. En mordant sur les énergies fossiles, et sur l’atome.

Dans un contexte de forte croissance de consommation d’énergie, la part du nucléaire a d’ailleurs reculé au début du siècle: de 18% dans la production d’électricité mondiale en 1996, elle a été réduite d’un tiers aujourd’hui, baissant de 10% après la catastrophe de Fukushima, qui entraîna l’arrêt de production de toutes les centrales japonaises. Les programmes de nouvelles centrales dans le monde furent alors gelés, le temps de tirer les leçons de cette tragédie. Aujourd’hui, ils sont partiellement relancés, avec toutefois de nouvelles normes applicables aussi au parc existant.

Un bilan pas toujours favorable

Car les marges d’erreur n’existent pas dans le nucléaire. C’est un lourd inconvénient. Il en est d’autres. Les risques d’accident impliquent une culture de la sécurité sans failles qui, par exemple, n’existait pas à Tchernobyl. Or, les critères de rentabilité qui finissent toujours par s’immiscer dans les politiques d’exploitation ne vont pas toujours dans le sens d’une meilleure maîtrise de ces risques, comme lorsque le recours aux sous-traitants les moins-disants devient la règle pour l’entretien des sites. Ne parlons pas des dangers encourus dans des contextes de guerre ou de terrorisme.

Mais le nucléaire n’est pas combattu seulement pour les risques de cette nature. Si la pollution des énergies fossiles a des conséquences irréversibles à l’échelle humaine dans l’accélération du réchauffement climatique, la gestion des déchets nucléaires par enfouissement dans des conteneurs supposés étanches n’est pas plus satisfaisante pour les générations des siècles à venir. On attend toujours les technologies qui devaient régler ce problème des déchets en permettant aux centrales futures de les consommer à la place du minerai. Ce cycle vertueux est-il inaccessible à l’industrialisation?

Dans ces conditions, l’électricité nucléaire ne peut être qualifiée d’énergie propre, d’autant que l’extraction de l’uranium nécessaire à sa production est elle-même génératrice de gaz à effet de serre.

Pour les écologistes, l’enjeu ne consiste donc pas à substituer des énergies fossiles par du nucléaire mais à réduire drastiquement la consommation d’énergie pour la limiter à la production de renouvelables. Ce que, aujourd’hui, aucun pays n’est prêt à accepter pour ne pas compromettre sa croissance.

Certes, il y a les économies d’énergie. Elles sont évidemment une filière d’une importance capitale. Mais elles ne sauraient empêcher une augmentation de la consommation d’électricité évaluée à 37% d’ici au milieu du siècle par l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Ce qui repose la question du bouquet d’énergies, et de sa composition.

Ostraciser le nucléaire n’est pas, à ce jour, une solution, surtout si c’est pour continuer à l’utiliser malgré tout. Mais rien n’empêche, parallèlement, à développer les énergies vertes dans le bouquet

C’est pourquoi, dans un contexte où la lutte contre le réchauffement climatique constitue une priorité, le nucléaire fait toujours partie des options à retenir. Il pourrait même revenir à 17% de la production mondiale d’électricité en 2050, compte tenu de l’accroissement des capacités programmées par certains pays comme la Chine, l’Inde, la Russie ou la Corée. Ce qui correspondrait à une progression de 60% des moyens de production d’électricité d’origine nucléaire dans le monde, insiste l’AIE. On est loin d’un déclin! La Chine à elle seule envisage de tripler ses capacités, ce qui explique son engagement au capital du français Areva, son partenaire de longue date. 

Complémentarité avec les renouvelables, en attendant mieux?

L’exemple est intéressant. Alors que la Chine avait refusé jusqu’à présent tout engagement pour limiter les émissions de gaz à effet de serre, fondant sa croissance industrielle sur un recours massif au charbon, voilà que, asphyxiée par la pollution ainsi générée, elle se convertit aux énergies renouvelables en même temps qu’elle accentue sa mutation vers le nucléaire. Pékin joue la complémentarité entre les différentes technologies pour en tirer une meilleure efficacité qu’en les mettant en concurrence.

Car si l’énergie éolienne est inépuisable, elle est aussi intermittente, ce qui oblige les exploitant à la coupler avec un mode de production non aléatoire d’énergie –si possible sans émissions de CO2 pour que les avantage tirés de l’éolien ne soient pas neutralisés, comme en Allemagne.

D’où la justification du nucléaire… à condition de faire abstraction du risque et des déchets, ce qui est impossible. Sans parler du démantèlement des centrales en fin de vie, complexe et coûteux. Pour les antinucléaires, la cause est entendue: «On ne guérit pas la peste en propageant le choléra.» D’un côté comme de l’autre, les arguments ne manquent pas. Mais au regard de la lutte contre le réchauffement climatique, ostraciser le nucléaire n’est pas, à ce jour, une solution. Surtout si c’est pour continuer à l’utiliser malgré tout.

Mais rien n’empêche, parallèlement, à développer les énergies vertes dans le bouquet. La tendance est d’ores et déjà amorcée puisque la part des renouvelables de 22% en 2013 au niveau mondial devrait attendre 26% en 2020 et 31% en 2035. D’ailleurs, pour l’AIE, elles «représentent la plus importante source de développement de la production d’électricité pour les cinq prochaines années, à cause de la baisse des coûts et de leur expansion dans les économies émergentes».

Globalement, la moitié de la croissance de la production d’électricité devrait provenir des renouvelables, anticipe l’Agence. Le développement de nouvelles techniques encore balbutiantes pour stocker l’énergie devraient permettre de s’affranchir de plus en plus du nucléaire même dans sa complémentarité avec les renouvelables. Et il est d’autres technologies, par exemple pour utiliser la force des marées, moins aléatoire, qui seront développées.

Mais si la substitution doit s’opérer et compte tenu du temps nécessaire à l’industrialisation pour aboutir à des volumes significatifs, il faudra attendre quelques décennies. En faisant d’ici là une place au nucléaire, avec toutes les contrôles et options de sûreté possibles. Car le réchauffement, lui, n’attendra pas.

Gilles Bridier
Gilles Bridier (663 articles)
Journaliste
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