Culture

La musique adoucit-elle l’horreur des attentats?

Vincent Brunner, mis à jour le 26.11.2015 à 14 h 14

Depuis les attentats du 13 novembre, se tourner vers la musique pour retrouver des forces est devenu un réflexe, un besoin. Mais qui trouvera les mots et sera capable de capturer le complexe air du temps dans une chanson douce ou hardcore?

Écouter de la musique | Elisenda via Flickr CC License by

Écouter de la musique | Elisenda via Flickr CC License by

Après l’horreur, la saturation des flashes infos et le silence pesant, il a fallu réapprendre à vivre en musique, cette victime collatérale. En s’attaquant au public d’un concert (celui de The Eagles of Death Metal), ils l’ont endeuillée, salie. Ils ont voulu aussi tuer notre désir pour elle. Pour les plus accros d’entre nous, l’envie est revenue vingt-quatre heures d’hébétude plus tard. Et si, pour Boris Bastide, journaliste à Slate, c’est MGMT qui s’est imposé, je me suis tourné vers un ami réconfortant, «London Calling»de The Clash, après avoir eu spontanément «Spanish Bombs» dans la tête.

Très vite, une impression bizarre, celle que, sous l’éclairage de ce jour de souffrance, une partie des chansons trouvait une résonance inédite. Il suffit d’écouter les paroles du morceau qui donne son nom à l’album, repris du «Ici Londres» utilisé par la BBC lors de la Seconde Guerre mondiale. Rien que le deuxième vers, pris au sens littéral, sonnait bizarrement samedi 14 novembre au soir: «Now that war is declared – And battle come down» («maintenant cette guerre est déclarée et la bataille approche»). Avec un poil de recul, ce sentiment que les paroles de Joe Strummer pouvaient s’appliquer au Paris meurtri («Ici Paris»?) était faussé par la quête de lumière dans la nuit noire. Une tentative gênante de s’accrocher coûte que coûte à quelque sagesse intemporelle mise en musique. Car «London Calling» a été composé et enregistré à la fin des 70’s en pleine ère Thatcher et la chanson-titre parle plus surement d’écologie et de nucléaire –l’accident de la centrale américaine de Three Miles Island de mars 1979– que de terrorisme.

 

Quand toute sa vie on a écouté de la musique, que des milliers (millions?) ont constitué la bande-son de nos pas, il est naturel de se tourner vers elle pour panser ses plaies, oublier sa rage, sa haine ou sa peur. Le samedi 14 novembre, grâce au street pianist allemand Davide Martello, qui s’est cogné 750 km de route de nuit, c’est la mélodie d’«Imagine», le tube-utopie de John Lennon, qui s’est imposée tel un baume au cœur collectif –une tradition après des tragédies, selon la journaliste Katy Waldman de Slate.com. Les youtubeurs et jeunes comiques français ont d’ailleurs choisi d’entonner le même hymne pacifiste pour une vidéo à laquelle on ne pourra reprocher son manque de (bons) sentiments.

Haut-parleur poétique

Parmi les Parisiens, certains ont trouvé du réconfort en live en assistant aux concerts d’Arlt le 17 novembre ou de Hot Chip le 18 novembre (entamé par une émouvante déclaration en français). D’après les témoins, des beaux moments de célébration, de communion. À peu près au même moment – depuis 15h50 le 18 novembre exactement–, un bot commençait à scander de manière automatique sur Twitter, les paroles de la chanson de Bob Dylan «The Times They Are A-Changin’» et chaque vers, chaque couplet semblait avoir été écrit pour éclairer notre désarroi et nous redonner du courage. Pourquoi cette chanson a-t-elle surgi à cet instant? Juan, le fan argentin qui a développé ce bot, assure que c’est le résultat d’un processus totalement aléatoire: «Les chansons sont choisies au hasard parmi celles qui n’ont pas été récemment utilisées.» Une coïncidence, donc, mais source d’émotions (en tout cas pour moi). Pourquoi?

Chaque vers, chaque couplet semblait avoir été écrit pour éclairer notre désarroi et nous redonner du courage

«The Times They Are A-Changin’» a été publiée sur l’album du même nom au tout début de 1964, dernier moment où l’auteur-compositeur –23 ans, à l’époque– incarne à son corps défendant un porte-parole, une sorte de radar générationnel, un haut-parleur poétique. Pour vite remettre dans le contexte, 1963 a été pour lui une année intense qui l’a vu s’imposer comme le talent à suivre au festival folk de Newport, encourager la population noire à s’inscrire sur les listes électorales dans le Sud, participer à la marche sur Washington aux côtés de Martin Luther King, enterrer JFK. L’année se finit d’ailleurs sur un couac: alors qu’il reçoit le prix Thomas-Paine, récompensant la personnalité qui «a symbolisé le juste combat pour la liberté et l’égalité», il déconcerte son auditoire avec un discours en forme de bras d’honneur: «J’aimerais juste que vous tous qui êtes là ne soyez pas là, j’aimerais voir toutes sortes de visages avec des cheveux, tout ce qui est caractéristique de la jeunesse.»

Avec l’album The Times They Are A-Changin’, il présente une dernière fois cette facette qui l’a fait connaître, celle du témoin de son époque tentant de la retranscrire fidèlement. Ainsi, «The Lonesome Death Of Hattie Carroll» et «Only A Pawn In Their Game» relatent, respectivement, le meurtre raciste de la serveuse Hattie Carroll par un client violent et l’assassinat de l’activiste Medgar Evers par un membre d’une organisation blanche raciste. Deux événements survenus quelques mois auparavant, en février et juin 1963. La chanson «The Times They Are A-Changin’» n’a rien à voir avec la veine des deux chansons précitées, qui tiennent quasiment du reportage. Pas de fait divers précis –ou alors il y en a mille– mais un texte qui prend de la hauteur, utilise des images universelles (la montée des eaux qui vire au déluge, la roue du destin qui tourne, etc.) et emprunte des formules à la Bible («le perdant d’aujourd’hui sera le gagnant de demain»). Même si la chanson parle du changement, du souffle apporté par la jeunesse, de l’alliance entre le folk et la lutte pour les droits civiques, la fin du troisième couplet fait un peu froid dans le dos: «There's a battle outside And it's raging/ It'll soon shake your windows/And rattle your walls/For the times they are a-changin’» («Il y a une bataille dehors et elle fait rage/Elle secouera bientôt vos fenêtres/Et ébranlera vos murs/Car les temps sont en train de changer»).

Preuve que, dans sa tête, «The Times They Are A-Changin’» est une chanson complexe, Dylan a raconté au cinéaste Cameron Crowe (dans le coffret rétrospectif Biograph) avoir ouvert avec cette chanson le concert qu’il a donné le soir de la mort de JFK, le 22 novembre 1963. Preuve que la chanson vieillit moins que les hommes, il l’interprètera près de cinquante ans plus tard à la Maison Blanche, devant Barack Obama donc, en 2010, lors d’un concert célébrant la lutte pour les droits civiques.

 

Gestation post-dramatique

Revenons à 2015, aux victimes et aux survivants. Qui seront justement nos Dylan ou Lennon, quelle chanteur ou chanteuse saura trouver les mots pour soigner nos maux le temps d’une chanson, cette forme artistique aussi désuète que moderne? Qui saura trouver la juste distance pour nous donner un air à fredonner avec des paroles qui feront immédiatement sens sans être redondantes ou trop directes? Le 14 novembre, la jeune chanteuse Louise Cartier a dégaîné la première sur Youtube avec son «Pray For Paris», écrite pendant la nuit. Une chanson-exutoire pour son auteure, rien de mémorable mais –on le verra– il existe toujours bien pire. Dès le 15 novembre, Bérurier Noir, groupe vétéran du rock alternatif, a posté le bien plus abrasif «Mourir à Paris». Si le groupe dédie le morceau à «nos ami.e.s du Bataclan, du Petit Cambodge, de Charonne et de la Fontaine-au-Roi... À nos sœurs et frères d'Irak, de Syrie, du Liban, de Libye et d'ailleurs qui vivent ces atrocités au quotidien», il s’avère que cette chanson a été composée après les attentats de janvier. Malheureusement, elle reste d’actualité –«Pour les profanes ou les prophètes/Où sont les dieux, où est la fête?/La lumière douce de l'amitié/A disparu dans l'encrier». Néanmoins, on est loin de l’hymne fédérateur qui va éclaircir les consciences…

Qui seront nos Dylan ou Lennon, quelle chanteur ou chanteuse saura trouver les mots pour soigner nos maux le temps d’une chanson?

Le lendemain, le lundi 16 novembre, le chanteur Cali a dévoilé une chanson directement inspirée par les événements, «On ne se lâchera pas la main» (aussitôt rebaptisée «Lâche-nous les oreilles avec ta guimauve»). Les louables sentiments –la solidarité, etc.– sont bien présents mais tout ça est formulé d’une manière trop scolaire pour que la chanson devienne le support de nos espoirs ou qu’elle transcende nos angoisses. «Ce soir on compte nos enfants morts/Paris, t’es pas belle quand tu dors/On ne se connaît pas bien/Mais ce soir je sais/ Ce soir tu sais/Qu’on ne se lâchera pas la main…» Voilà sans doute ce qui arrive quand on s’exprime à chaud sans trier ses mots et qu’on est ni Léo Ferré ni Bashung. Et si la semaine prochaine le collectif des Enfoirés surgit avec une chanson nommée «Génération Bataclan», pas sûr qu’il ne faille pas se crever un tympan. Car, oui, on peut craindre le pire: «Tu t’amusais à un concert de métaaal/Et pour de vrai tu t’es pris une baaallle.» Non, s’il-vous-plaît, tout mais pas ça.

C’est sûr que l’exercice ne doit pas être facile, le terrain dramatique forcément glissant et parsemé de pièges. Il faut avoir les épaules larges comme Bruce Springsteen pour se confronter à des sujets tels que le terrorisme et le patriotisme. En juillet 2002, il publiait The Rising, inspiré par les attentats du 11 septembre 2001 et dédié aux victimes. Selon une légende (qu’il a lui-même propagée), tout serait parti d’un ranger qui, en voiture, se serait arrêté près de lui après le 11 septembre 2001 et aurait dit à Bruce: «Nous avons besoin de toi.» Les paroles de «Into The Fire», en ouverture, donnent le ton: «The sky was falling and streaked with blood/I heard you calling me/Then you disappeared into the dust/Up the stairs, into the fire» («Le ciel s'effondrait, maculé de sang/Je t'ai entendu m'appeler/Puis tu as disparu dans la poussière/En haut des escaliers, au milieu des flammes»). Il faut avoir du cran, de la plume et de l’humanité pour prendre le point de vue d’un kamikaze; ce tour de force, Bruce le réalise dans «Paradise», une chanson du même album… Ceci dit, The Rising pourrait faire figure de mauvais exemple tant, dans la discographie de Springsteen, il n’est pas à ranger du côté des chefs-d’œuvres. En tout cas, quiconque sait compter sur ses doigts sait qu’il a fallu plusieurs mois à Springsteen pour obtenir de la matière consistante –The Rising a été enregistré entre janvier et mars 2002.

 

Pareil pour les rockers anglais de Block Party: c’est deux ans après, avec «Hunting For Witches» (2007), qu’ils reviendront sur les attentats de Londres de juillet 2005 visant les transports en commun. De Gorillaz & D12 à «Manhattan-Kaboul» de Renaud et Axelle Red (hum, pour ceux qui veulent), si les exemples de morceaux post-traumatiques sont légions, ils ont besoin d’un peu de temps de gestation –et ça vaut mieux si on prend pour exemple «On ne se lâchera pas la main». Mieux vaut éviter les réactions à chaud…il va donc falloir être patient.

Au moment de lancer sa web radio éphémère Good Morning Paris avec Nekfeu, Christine (de Christine & The Queens) lundi 24 novembre, elle annonçait justement que, comme elle ne trouvait pas encore les mots, elle préférait se tourner vers la musique des autres. On attendra donc que les plumes les plus émouvantes de la nouvelle génération, François & The Atlas Mountains, Pain Noir, les rappeurs de PNL et d’autres digèrent les événements pour trouver la bonne manière –élégante, saugrenue, digne ou provocante, qu’importe– d’aborder la douleur et le fardeau collectif. Personnellement, je parierais sur un Dominique A, dont on a plus besoin que jamais. Avec sa facilité à tordre les métaphores, lui pourrait parvenir à être allusif sans être littéral, lui pourrait coucher sur une mélodie sobre des paroles qui, interprétées selon un certain éclairage, reviendraient sur ce que les Français viennent de vivre mais aussi les Maliens, les Israéliens… Peut-être aussi que, sur leurs prochains albums, Miossec, avec sa rudesse syntaxique (lui qui avait recyclé sur «La Facture d’électricité» les mots de l’écrivain Henri Calet «ne me secouez pas, je suis plein de larmes») ou Louise Attaque reformé, auront la délicatesse de toucher notre corde sensible? Bien sûr, parce que Paris n’est pas le village d’Astérix, on peut espérer que les tristes événements inspirent à David Bowie ou Kanye West des chansons bien senties non, Kanye, autre chose que «Niggas in Paris». Prenez votre temps. 

Vincent Brunner
Vincent Brunner (40 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte